Zimbabwe: Emmerson Mnangagwa ou l’histoire du supposé ‘parano’ devenu président

La chute de Robert Mugabe fait naître beaucoup d’espoir dans le pays. Pourtant, son successeur n’est autre que l’ex-numéro deux du régime. Et, à moins de huit mois de la présidentielle, les défis qui l’attendent sont colossaux.

Il est né le 20 novembre. On l’a baptisé Divine, comme la surprise que l’armée venait de faire au peuple zimbabwéen en poussant l’inamovible Robert Mugabe vers la sortie après trente-sept années de règne. Deux jours avant l’accouchement, sa mère, Rudo, s’était laissée porter par l’euphorie ambiante et avait rejoint les centaines de milliers de manifestants venus acclamer le coup de force des militaires. Harare, qui ne compte qu’un mil lion et demi d’habitants, n’avait jamais vu ça : tout le monde était là, des vétérans de la guerre de libération aux « Rhodésiens », comme on appelle encore, parfois, les Zimbabwéens blancs. Les premiers ont affronté les seconds pendant deux décennies de guerre sanglante. Ils ont saisi leurs terres.

« Les masses du Zimbabwe se sont libérées de la dictature ! » s’est ainsi exclamé le président de l’Assemblée nationale, Jacob Mudenda, devant une petite foule en délire, le 22 novembre. Emmerson Mnangagwa lui-même a annoncé « le début d’une démocratie au Zimbabwe ». Peut-on le croire ? « Oui, soutient un diplomate africain en poste à Harare depuis plus de dix ans. La manière dont il a mené cette opération, dans la discipline et sans aucune violence, prouve qu’il n’est pas le sanguinaire que l’on décrit. » Mais l’ouverture démocratique n’est que l’un des nombreux défis que doit relever le nouvel homme fort de Harare, formellement investi le 24 novembre à la tête du pays. Tel le père Noël avant l’heure, il a aussi promis « la paix », « la croissance et surtout des emplois.

Mais ce jour-là, la volonté d’en finir avec Mugabe et son clan a été la plus forte. « C’était la première et sans doute la dernière fois de ma vie que je voyais un pays communier ainsi par-delà toutes ses divisions », lâche un expatrié européen, ému.

Aujourd’hui, Divine est rentré dans sa « mai- son », une baraque de parpaing gris coiffée de tôle de 15 m2, au bord d’un chemin de terre défoncé. Mais l’air que l’on respire ces jours-ci dans le bidonville de Hopely, dans la banlieue de Harare, est chargé d’optimisme. « Vous allez voir : d’ici à deux ans, vous ne verrez plus ici que des grandes maisons, affirme sans rire l’oncle Jonathan, venu saluer le dernier-né de la famille. Nos dirigeants nous freinaient. Maintenant, tout va changer ! »

BASSES ŒUVRES. L’homme qui incarne cet espoir n’est pourtant autre que l’ancien numéro deux du régime : Emmerson Mnangagwa, 75 ans, dont plus de cinquante au service de Robert Mugabe. Il fut le fidèle exécutant des basses œuvres du président, réprimant sans ciller ses opposants chaque fois qu’ils s’approchaient trop près du pouvoir. Ceux du Matabeleland dans les années 1980 d’abord – 20 000 morts selon les estimations. Puis, en 2008, les supporters de l’opposant Morgan Tsvangirai – 193 morts selon les États-Unis. Jusqu’à sa destitution, le 6 novembre, Mnangagwa était le vice-président de Mugabe. Tout cela, Jonathan le sait. Mais cela ne l’empêche pas d’espérer que, poussé par la ferveur populaire, le Crocodile, comme on le surnomme, change et se mette au service des Zimbabwéens.« Un nouveau dirigeanta toujours à cœur d’amener du changement, soutient-il. J’espère qu’il va constituer un gouvernement d’union nationale. »

Cette douce euphorie a gagné jusqu’au siège du parti au pouvoir, la Zanu-PF, où elle donne lieu à de spectaculaires retournements de veste.

ENDÉMIQUE. Dans la périphérie de la capitale, les usines qui faisaient jadis de ce pays la deuxième puissance de l’Afrique australe rouillent en ce début de saison des pluies. Selon les syndicats, le chômage a atteint 90 %. Pour redresser la barre, Mnangagwa va devoir résoudre quantité de problèmes. La corruption est endémique au sommet de l’État, systématique dans son adminis- tration. Le renvoi des policiers dans leurs casernes pendant le coup de force des militaires a été un premier signe de changement, apprécié par les automobilistes de la capitale, qui échappent ainsi temporairement au racket. Mais réformer le système financier, principal défi du moment, sera autrement plus compliqué. En 2008, le Zimbabwe avait abusé de la planche à billets, provoquant une inflation vertigineuse, et dû abandonner sa monnaie pour le dollar. Depuis, les adjoints de Mugabe chargés des Finances ont fait preuve d’une incroyable créativité en inventant une nouvelle manière, électronique, de spolier les Zimbabwéens de leurs économies : les dollars ont été bloqués sur les comptes en banque, et ne peuvent être retirés qu’à raison de 20 par jour, ce qui provoque des files d’attente, jour et nuit, devant les établissements de la capitale. « Il est impossible de gérer une affaire ici, soupire un Français installé à Harare. On ne peut pas obtenir de prêt. L’argent est bloqué dans les comptes du pays et perd chaque jour de sa valeur. »

La tâche est donc titanesque: il faut créer une nouvelle monnaie et la rendre crédible aux yeux des Zimbabwéens comme du reste du monde. Cela ne pourra, bien sûr, pas se faire sans un coup de pouce de la communauté internationale. Or le Zimbabwe, qui a fait défaut sur sa dette, ne peut plus emprunter auprès du FMI. En revanche, la Chine, premier investisseur dans le pays, a tout intérêt à offrir à Mnangagwa une chance de réussir, en plaidant pour un déblocage de la situation. Après tout, le Crocodile est un produit du système de formation chinois – il a étudié à Pékin et à Nankin dans les années 1960.

Mnangagwa a un autre atout dans sa manche: ces dernières années, il est parvenu à s’attirer la sympathie de toutes les ambassades occidentales de Harare, et ce en dépit de sa réputation – fon- dée – d’impitoyable sécurocrate. Les ambitions délirantes et la corruption évidente de sa rivale d’alors, Grace Mugabe, l’ont fait apparaître par contraste comme un homme à poigne, certes, mais pragmatique et raisonnable.

Ceux qui se sont vu attribuer les terres des grands propriétaires blancs dans les années 2000 ne veulent pas entendre parler d’un quelconque retour en arrière. Celles-ci leur ont d’ailleurs rapporté gros cette année : grâce à la pluie, le Zimbabwe a réalisé des récoltes record. Sous l’impulsion de Mnangagwa lui-même, lorsqu’il était à la vice-présidence, l’État avait décidé de racheter les produits agricoles à prix fixe pour encourager les producteurs.

PARANOÏA. L’autre risque que court ce vieux briscard biberonné aux services secrets et récemment victime d’une tentative d’empoisonnement à la crème glacée imputée à l’entourage de Grace Mugabe, c’est de sombrer dans la paranoïa. La rumeur a couru, à Harare, d’une tentative de contre-coup d’État, financée par un proche de Robert Mugabe. Elle lui a paru crédible si l’on en juge par l’organisation minutieuse de son grand retour au pays, le 22 novembre, après plusieurs jours d’exil en Afrique du Sud : à l’heure prévue de son atterrissage, un convoi de plus d’une cinquantaine de véhicules, survolé par un héli- coptère, a quitté la base militaire de Manyame en direction du centre-ville, toutes sirènes hurlantes.

« C’est le président », ont lancé les militaires aux badauds, forçant les véhicules à se rabattre. Y était-il vraiment ou s’agissait-il d’un leurre ? La confusion sur ses déplacements a été savamment entretenue. Il a quitté l’aéroport discrètement, sans que ses partisans aient pu le voir, et ce n’est que plusieurs heures plus tard, à la nuit tombée, qu’il a finalement fait son apparition au siège de la Zanu-PF, entouré par une dizaine de gardes du corps. Des hommes à la mine dissuasive qui ne l’ont pas quitté pendant toute la durée de son premier discours, prononcé devant une foule nombreuse et enthousiaste.

Silence radio. Pendant les dix jours qu’a duré le coup de force de l’armée zimbabwéenne, aucune information n’a filtré sur la localisation de Grace Mugabe, la première dame honnie. Le plus probable est qu’elle soit restée en résidence surveillée à Harare.

Les termes de l’accord entre les militaires et Robert Mugabe, afin qu’il accepte de démissionner, n’ont pas davantage été dévoilés. Plusieurs sources affirment qu’il aurait obtenu une immunité, ainsi que les avantages d’ancien chef d’État, et qu’il souhaite demeurer au Zimbabwe jusqu’à sa mort. Mais on ne sait pas si cette immunité pourrait s’étendre à son épouse. Quid du patrimoine du couple? On sait qu’ils sont propriétaires d’une luxueuse résidence dans la capitale, la Blue Roof, et que Grace possède une entreprise de produits frais, Alpha Omega Dairy. Mais les rumeurs les plus folles circulent sur leurs avoirs cachés. Le secret ne devrait plus tenir très longtemps.

Cet homme méfiant va pourtant devoir faire campagne très vite. Il s’est engagé à organiser les élections prévues en 2018 dans les temps. L’enregistrement des électeurs n’a d’ailleurs pas été interrompu pendant le coup de force des militaires. Les divisions de l’opposition, particulièrement aiguës actuellement (le MDC de Morgan Tsvangirai a connu trois scissions ces dernières années), accroissent ses chances. Reste qu’Emmerson Mnangagwa n’est pas très à l’aise dans cet exercice. Par deux fois, en 2000 et en 2005, il a échoué à s’imposer face à un candidat de l’opposition lors des élections législatives. Mais cela, c’était avant. Avant qu’il ne devienne le tombeur de Mugabe et le héros de son peuple.

Source : www.cameroonweb.com

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