Simon Todzro, l’agroécologiste togolais qui partage ses connaissances avec autant de passion que d’espoir

Simon Anoumou Todzro nous reçoit au CFAPE Togo, le Centre de Formation Agricole et de Production Ecologique qu’il a créé en 1995. Sur les quinze hectares de cette ferme agro-écologique installée à la sortie de Kpalimé sont produits sans intrants chimiques des légumes potagers de toutes origines, des céréales, maïs ou niébé, des bananes plantain et des tubercules de manioc, des fruits, papayes solo, bananes fruits et ananas à profusion, et des cultures de rente comme le cacaoyer. Noyé dans la verdure et la brume qu’a laissée la dernière pluie, le site est enchanteur. Visite guidée de cette forêt jardin, destinée avant tout à la formation pour changer les pratiques agricoles des paysans africains.

On trouve sur le site une incroyable variété de tailles et de formes végétales. Est-ce un des principes qui régissent la production de CIFAP-Togo ?

Tout à fait ! Un paysan dans le domaine agroécologique doit trouver tout ce dont il a besoin là où il évolue. En 2002, pour m’installer ici, j’avais besoin de fourches pour construire des *apatams. Mon premier réflexe a été d’aller couper du bois aux alentours. Ensuite j’ai réfléchi et je me suis dit que j’allais cultiver sur le site tout ce qu’il me fallait pour la construction. Je plante beaucoup de légumineuses, que les paysans d’ici n’aiment pas en général, mais qui poussent vite et sont précieuses également pour leur apport en azote. Aux stagiaires qui viennent se former ici on enseigne que dès la deuxième année de production ils ne doivent plus aller en dehors de chez eux pour trouver leurs matériaux.

C’est la même chose pour les intrants agricoles : Ici il n’y a pas d’entreprise qui vende du compost et des biopesticides mais nous avons tout pour les fabriquer dans notre milieu naturel. Nous faisons notre engrais bio que nous appelons « terre vivante » à partir de dix-sept ingrédients. Nous ajoutons à notre compost du fumier, des déchets agricoles, des feuilles de légumineuses, leucaena ou pois d’Angole, des plantes qui traitent bactéries et champignons comme le momordica, le tabac, les feuilles de neem que tout le monde connait ici, ou des orties, qui sont à la fois très fertiles et qui traitent les plantes. Toutes ces matières sont présentes à la ferme, il ne reste qu’à trouver les bonnes proportions. Une fois le mélange fait, il reste quarante cinq jours sous une couverture sombre avant de pouvoir être utilisé. Les premières personnes avec lesquelles j’ai partagé ces expériences sont les vieilles femmes qui fabriquent l’huile de palme, de coco ou d’arachide, auxquelles j’achètent les déchets de production. Nous échangeons beaucoup, et c’est avec elles que j’ai appris l’usage de ces matières végétales.

(*terme employé au Togo, Bénin et Côte d’Ivoire pour parler de constructions légères dont le toit est fait de végétaux)

Quel parcours vous a mené à ces pratiques écologiques qui sont très peu répandues ici ?

mes réflexions sur l’agroécologie viennent de loin. En 1986 j’ai fait partie d’un des premiers groupements agricoles du Togo, puis au début des années 90 j’ai travaillé avec une association de développement rural. J’ai vu arriver les intrants chimiques achetés et donnés aux paysans pour améliorer leur production. Les paysans togolais ont donc commencé à utiliser beaucoup d’engrais et de pesticides, tout en jetant une quantité énorme de matières organiques parce qu’ils ignoraient le rôle qu’elles pouvaient jouer comme intrant. Cultiver de cette manière ne m’intéressait pas du tout… Quand j’étais enfant je regardais mon oncle, agriculteur au Ghana, faire une production d’exception sans aucun produit chimique et gagner tous les concours organisés lors des foires agricoles. Il m’aimait bien et m’a transmis ses idées.

J’ai donc quitté l’association et j’ai commencé à faire les choses à ma façon à petite échelle, puis j’ai créé le CFAPE sous forme d’ONG pour partager mes pratiques. Les agriculteurs autour de moi sont venus me voir petit à petit pour me dire que mon travail les intéressait et qu’il fallait que je leur montre comment je procédais.

Est-ce que les consommateurs ici font aussi la différence et apprécient les produits bios ?

Les premiers intéressés restent les autres agriculteurs, parce que qu’ils comprennent qu’en produisant ainsi ils dépenseront moins. En saison sèche, quand il n’y a ni piment ni gombo ou aubergine fraîche, ils doivent aller au marché. Ce qu’ils achètent se gâte en un ou deux jours alors que ce qu’ils ont produit biologiquement se garde une à deux semaines. La différence se sent aussi lorsqu’ils font la cuisine, les aliments sont plus denses, beaucoup plus nourrissants : à quantités égales, la satiété dure plus longtemps. Pour la santé aussi le calcul est vite fait : ils ne tombent pas malades, ou en tout cas beaucoup moins gravement qu’auparavant. J’ai donc converti la majorité des paysans autour de moi-même si quelques-uns restent réfractaires. Pour aller plus loin je vais voir les chefs de villages, je leur demande de sélectionner quelques paysans, surtout des femmes avec lesquelles l’apprentissage est plus facile, et nous échangeons sur leurs pratiques et la comparaison avec les produits classiques.

D’où viennent les stagiaires de CFAPE Togo ?

J’ai formé d’abord beaucoup de paysans togolais. Le problème est que, après leur formation, ils ne sont pas aidés pour s’installer. Le financement initial pour trouver une terre avec de l’eau pour l’arrosage, le forage du puits, le matériel agricole, le petit outillage…. c’est très difficile pour eux de démarrer. Depuis quelques mois le gouvernement togolais a mis en place une banque agricole dans laquelle on peut faire un crédit dans ce domaine, donc ca commence à arriver. Les stagiaires viennent aussi du Ghana, du Burkina, du Bénin… Nous avons de plus en plus d’universitaires qui font de l’agronomie et de la gestion de l’environnement. Il y a également des étudiants allemands et canadiens. Il y a maintenant un beau réseau international d’agroécologistes autour du CFAPE Togo qui grandit de jour en jour.

Vous intervenez maintenant dans des rassemblements sur l’agroécologie au-delà du Togo ?

En 2014, beaucoup de choses se sont déclenchées et j’ai commencé à élargir ma vision et mon terrain d’action. Sébastien Zoul, un français installé au Togo m’a montré les réseaux et les plateformes entre producteurs et consommateurs. Avec lui nous avons mis en place une AMAP à Lomé, au Centre Culturel Mytro Nunya. J’ai rencontré Pierre Rabhi qui est venu au Burkina Faso, et avec lequel nous nous sommes trouvés exactement sur la même longueur d’onde. Puis j’ai été invité en 2015 par le comité international de Urgenci, et sa présidente Judith Hitchmanpour participer au Forum International d’agroécologie à Sélingué au Mali. En novembre de la même année les représentants d’Urgenci m’ont invité en Chine et m’ont élu lors de l’assemblée générale comme représentant pour l’Afrique. A partir de là mon action s’est étendue à l’Afrique de l’Ouest. Nous avons réalisé une cartographie de l’agro-écologie dans la sous-région, nous avons organisé ici en avril dernier un atelier international de trois jours pour mettre en place des partenariats locaux et solidaires. En plus d’Urgenci nous sommes soutenus par de grandes institutions comme Pain pour le Monde, une institution protestante allemande de financement dans le domaine de l’agro-écologie, IPES-Food (International Panel of Experts on Sustainable Food System) qui fait de l’appui technique et développe le lien entre le producteur et les consommateurs. Je travaille beaucoup avec un autre producteur au Mali, monsieur Ibrahim Coulibaly. J’étais à Bamako il y a deux semaines, et nous avons travaillé ensemble à un projet financé par le gouvernement allemand pour renforcer les centres de formation dans le domaine de l’agriculture biologique.

Quelles sont vos préconisations pour généraliser les pratiques de l’agro-écologie au Togo et dans les pays africains ?

J’ai un objectif clair : il faut que d’ici cinq à dix ans, quatre-vingt pour cent des paysans togolais soient passés à l’agro-écologie. C’est un défi que je partage avec les groupements de producteurs et les jeunes que j’ai formés.

Pour y arriver je vois trois priorités : la première, former et développer les connaissances et l’autonomie des paysans, comme je le disais au début. Ensuite, inclure les femmes dans les formations, ce qui reste encore très difficile notamment pour les femmes togolaises. Il faut que soixante pour cent des personnes formées soient des femmes pour que nous ayons une chance de gagner le pari.

Enfin, changer les mentalités : les gens ici croient que seuls ceux qui n’ont pas été à l’école sont faits pour être paysans. L’agriculture est vue comme un travail sale, bien moins côté qu’un travail de fonctionnaire dans un bureau. C’est très grave pour l’Afrique, et je parle bien au-delà du Togo. Aujourd’hui je dis aux jeunes d’aller passer leur maîtrise ou leur doctorat et de vite revenir embrasser l’agriculture. C’est comme ça que nous allons réussir, car aujourd’hui au Togo nous n’écrivons pas assez sur nos pratiques, moi y compris car je manque de temps. Il y a très peu de chercheurs en agroécologie et personne ne les paie. Pour la première fois en 2014, par la grâce de monsieur Besançon, un français qui a plaidé auprès de l’état togolais, un forum a été organisé dans le pays sur l’agro écologie.

Ces savoirs étaient pourtant détenus par les générations précédentes ?

Si on respecte vraiment l’environnement, les plantes communiquent : à force de vivre au milieu d’elles, je sais qu’elles me parlent. Elles me permettent d’avoir des intuitions, m’informent sur l’arrivée de tel ou tel visiteur. Les africains ont perdu beaucoup de cet instinct, comme ils ont perdu la capacité à cultiver certains de nos très bons produits : je pense à une variété de piment « adibolo », rond, avec un arôme délicieux, dont seulement très peu suffit pour parfumer une sauce, ou à un autre qu’on appelle « adjima ». J’essaie de faire repartir ces cultures endogènes. Les Etats doivent nous laisser échanger les semences entre nous au lieu de promouvoir les cultures d’OGM.

La santé de l’homme est la chose la plus précieuse que nous ayons mais la plupart des gens ne savent pas que ce qu’ils mangent la conditionne. Nos dirigeants doivent appuyer dans ce domaine, ça vient petit à petit, mais on doit encore transformer les paroles en actes.

Source: http://www.agadd.org/

Source : icilome.com