Dossier télécoms & internet : à l’heure des économies

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Face à la baisse du prix des communications, les opérateurs cherchent à diminuer leurs coûts. Optimisation des achats, partage des tours de télécoms, externalisation des services… Tous les moyens sont bons pour dépenser moins.

Concurrence accrue et besoins d’investissements renforcés pour préparer le décollage d’internet… L’industrie africaine des télécoms est entrée depuis quelques mois dans une nouvelle ère. Avec, pour tous les acteurs, un seul leitmotiv : l’optimisation. La situation reste, certes, bien meilleure qu’en Europe, mais l’époque de la croissance à tout va est résolument terminée. L’annonce de la vente, le 19 mai, de la filiale ougandaise d’Orange à Africell, pour un montant gardé confidentiel, en est la parfaite illustration. Pour la première fois depuis les années 1990, le groupe français réduit son périmètre sur le continent afin de préserver sa rentabilité.

Et les exemples de fusions-acquisitions devraient se multiplier dans les prochains mois, à l’image du rachat de Warid en 2013, en Ouganda et au Congo, par l’opérateur indien Bharti Airtel. À Abidjan, Bruno Kone, ministre de la Poste et des Technologies de l’information et de la communication, a même pris les devants en appelant de ses voeux, le 23 mai, la fusion de Comium, Green et Café Mobile. Avec des parts de marché en valeur cumulée de moins de 5 %, ces trois petits opérateurs n’investissent plus suffisamment dans leurs réseaux pour en maintenir la qualité. Ils risquent de multiplier les impayés auprès de leurs fournisseurs et de l’État et n’offrent aucune rentabilité à leurs actionnaires.

La réduction des coûts de l’ensemble des acteurs est estimée à 8 % par an.

Spirale

Si MTN, Vodacom, Orange et Airtel ne connaissent pas les mêmes déboires, tous sont engagés dans une rationalisation de leur fonctionnement. « L’arrivée d’Airtel sur le marché, en 2010, a constitué l’élément déclencheur. Pour se démarquer, l’entreprise indienne a cassé les prix et tous les autres ont suivi. Certes, les tarifs des communications étaient prohibitifs et il fallait les baisser pour atteindre une nouvelle clientèle. Cependant, cette adaptation s’est faite de manière très violente », explique Laurent Viviez, directeur associé au sein du cabinet A.T. Kearney.

Aujourd’hui, suivant les pays, la minute de communication coûte entre 0,06 et 0,10 dollar (0,04 et 0,07 euro). Même au Maroc, où Airtel n’est pas présent, les prix ont baissé de 75 % entre 2008 et 2013. Pour faire face à cette réalité, les opérateurs se sont engagés dans une chasse aux coûts tous azimuts. La réduction des dépenses de l’ensemble des acteurs du secteur est estimée à 8 % en moyenne par an, selon A.T. Kearney, dont la base de données comprend environ 130 opérateurs. « Bien plus qu’une industrie mature comme celle de l’automobile, qui plafonne à 3 % », indique Laurent Viviez, pour qui la tendance devrait se poursuivre encore plusieurs années.

Les achats – plus de 50 % du chiffre d’affaires – représentent le premier poste d’économies. « Depuis trois ans, c’est une préoccupation forte. Nous travaillons dans ce domaine pour beaucoup d’opérateurs, avec, à la clé, des gains qui atteignent parfois 20 % », confirme Laurent Viviez. Grâce à BuyIn, coentreprise consacrée aux achats et fondée en 2011 avec Deutsch Telekom, Orange possède dans ce domaine une longueur d’avance sur ses concurrents. Pour la plupart des opérateurs, les améliorations portent notamment sur l’analyse plus fine des besoins en amont, des commandes groupées sur plusieurs pays, l’inclusion au moment de la négociation initiale de la mise à jour des logiciels des équipements réseau et une meilleure gestion des interventions des fournisseurs.

Audit par satellite

Pour optimiser leurs réseaux, les opérateurs sont prêts à recourir à toutes les solutions, même les plus inattendues. « Sur la base de photos satellite, nous sommes capables de recenser et de localiser la population de tout un pays, en tenant compte des flux de communications générés par les infrastructures comme les aéroports. Grâce à nos modèles, nous pouvons aussi faire des prévisions pour les années à venir », explique Dominique Baron, président du cabinet de conseil Horus Télécom.

La méthode permettrait ainsi de dimensionner le réseau (nombre de tours, positionnement, puissance des équipements) en fonction d’une estimation fine des besoins, notamment dans les zones peu peuplées. Orange a déjà testé la méthode dans plusieurs pays africains. Prix de la prestation : environ 100 000 euros.

Hybride

Incontournables dans le développement des opérateurs, les tours de télécoms font, elles aussi, l’objet d’efforts importants pour réduire les coûts induits par leur fonctionnement. Lorsqu’elles ne sont pas reliées aux réseaux électriques, leur alimentation en énergie est en effet un véritable casse-tête.

C’est le cas d’environ 28 % d’entre elles au Sénégal et au Cameroun, selon une étude publiée par le lobby industriel GSMA en avril 2014. Pour limiter le prix de leurs approvisionnements en diesel, les opérateurs ont adopté, depuis trois ans, des solutions hybrides intégrant une part d’énergie solaire, notamment dans les zones rurales. À la clé, le coût de l’alimentation en énergie peut être diminué de 35 %, passant par exemple de 20 000 à 13 000 dollars par an pour un seul site.

Mais, chez les opérateurs, pour faire des économies, « c’est le partage de ces tours entre plusieurs compagnies qui tient la corde ces derniers mois », explique Jean-Michel Huet, directeur associé de BearingPoint.

Cette approche présente en effet l’avantage de ne réclamer aucun investissement supplémentaire. Difficile à mettre en place par les opérateurs eux-mêmes, cette tâche est déléguée à des entreprises spécialisées qui prennent les tours en gestion ou les rachètent.

Actuellement, seules 20 000 tours de télécommunication sont ainsi partagées entre plusieurs opérateurs, mais leur nombre pourrait dépasser 80 000 d’ici à fin 2015 selon le magazine spécialisé TowerXchange, soit plus de 50 % des tours actuellement actives sur le continent. « Afin de réduire les investissements, de plus en plus de projets communs émergent, par exemple sur les réseaux en fibre optique. Orange et la société qatarie de télécoms Ooredoo ont ainsi financé un projet de câble sous-marin reliant la Tunisie à l’Italie », explique Sami Matri, consultant au sein de Sofrecom, la société de conseil du groupe Orange.

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Plateformes

La réduction des coûts passe aussi par de plus en plus d’externalisation. Les opérateurs ont commencé très tôt par sous-traiter l’assistance offerte à leurs clients via des centres d’appels. Et, peu à peu, presque toutes les autres fonctions ont subi le même sort. En 2010, Airtel a par exemple confié l’ensemble de la gestion de ses besoins informatiques à IBM.

Désormais, c’est la gestion des équipements radio, le coeur du réseau, qui est externalisée. Au Nigeria, Etisalat avait montré la voie dans ce domaine en confiant le fonctionnement de ses équipements à Alcatel dès 2011. MTN l’a imité fin 2013 en signant, toujours au Nigeria, un contrat avec les équipementiers Huawei et Ericsson.

Et quand les opérateurs n’externalisent pas, ils regroupent leurs activités sur des plateformes régionales. Ainsi, Orange présente plusieurs projets de mutualisation en Afrique de l’Ouest, par exemple en matière de stockage de données. Tous ces chantiers d’économies inquiètent de plus en plus de salariés. Sans doute à raison. En Afrique de l’Ouest, Tigo pourrait, selon nos informations, procéder par exemple à des licenciements pour retrouver une meilleure rentabilité. En 2013, sa marge Ebitda a atteint son niveau le plus bas (27,9 %) jamais enregistré. Les réseaux de distribution indirects de puces et de crédits téléphoniques ont déjà fait les frais de cette politique du chiffre. Dans la plupart des pays, les opérateurs ont baissé les taux de commission, qui sont passés par exemple l’an dernier de 10 % à 8 % au Cameroun.

Désormais, les opérateurs font aussi le ménage parmi leurs cadres dirigeants.

Baguette

Mais les sous-traitants et les collaborateurs ne sont pas les seuls à payer l’addition de ces programmes d’économies. Depuis un an, les opérateurs font aussi le ménage parmi leurs cadres dirigeants. « Ils sont à la recherche de profils encore plus solides », confirme Laurent Viviez. C’est le cas d’Airtel, qui, sous la baguette de son nouveau directeur général, Christian de Faria, procède à un renouvellement de son état-major. Auparavant, Etisalat s’était également illustré en intégrant dans son top management de nouveaux profils venus d’Europe, avant de lancer les négociations pour l’achat de Maroc Télécom. Et des têtes vont encore tomber, notamment au sein de ses opérations francophones. À l’image de Moov Côte d’Ivoire, dont le directeur général, Ahmed Cissé, a quitté ses fonctions début mai.

Jeune Afrique

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