De l’espoir volé au destin enchaîné / 5 février 2005 – 5 février 2023 : Il y a 18 ans, le Togo rata son envol démocratique

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5 février 2005 – 5 février 2023, il y a 18 ans que le général Gnassingbé Eyadema s’est éteint. Géniteur de l’actuel président Faure Gnassingbé, Eyadema est resté dans la mémoire collective des Togolais comme ce chef d’Etat qui a dirigé le pays d’une main de fer et sans discontinue pendant 38 ans. A son décès, alors que la constitution offre des garanties pour une transition démocratique sécurisée et apaisée à travers le respect des dispositions prévues en cas de vacance de pouvoir, les Forces Armées Togolaises (FAT), comme en 1963, faussent à nouveau le jeu démocratique au Togo par un coup d’état, plongeant plus que jadis, les populations togolaises dans leurs sempiternels tourments et leurs rêves de changement, sont encore remis. Triste !

« Le Togo vient d’être frappé par un grand malheur. Il s’agit d’une véritable catastrophe nationale. Le Président de la République, son Excellence Gnassingbé Eyadema n’est plus. Il a rendu l’âme ce samedi matin 05 février alors qu’il était évacué d’urgence pour des soins à l’extérieur du pays ». C’est ainsi que le Premier ministre Koffi Sama annonça la « catastrophe » sur la Télévision Togolaise (TVT).

Arborant un air déprimant avec un regard apitoyant et parlant sur un ton larmoyant, M. Sama invitait en fin d’annonce les Togolais à préserver la paix et la concorde nationale. « Ce deuil cruel dont est victime notre pays à une période cruciale de notre vie commune doit nous inciter à préserver la paix et l’unité nationale qui sont nos acquis les plus précieux », a-t-il déclaré. Mais, c’est sans compter avec les Forces Armées Togolaises (FAT) qui, pour la énième fois dans l’histoire politique du Togo, empêchent par la force des armes, la promotion du jeu démocratique au Togo.

« Nous déclarons vous servir loyalement à partir de cet instant », dixit le chef d’étatmajor général des FAT, le Général Zakari Nandja aux côtés d’autres Généraux et Officiers supérieurs de l’armée. Tous debout, ils faisaient allégeance à un jeune homme cravaté au visage émotionné. Ce jeune sera plus tard connu par le grand public sous le nom de Faure Gnassingbé, l’actuel président de la République togolaise, fils du président décédé. Quoique loin des 38 ans de règne du Père, les 18 ans du Fils n’ont rien à envier à celui du Père. « Tel Père, tel Fils », oseraient quelques Togolais. Et pourtant, à sa prise de pouvoir, pour marquer ses envies de rupture avec le système antique, système de gouvernance du Père, le Fils déclarait : « Lui, c’est lui, moi, c’est moi ! ».

Mais le débat n’en est pas là. Après la période de dictature (1967-1979) à celle de la démocrature qui court de 1992 jusqu’au décès du chef en 2005, beaucoup espéraient, mieux, pensaient que le Togo va enfin se relever pour consacrer les principes et valeurs démocratiques. Mais que nenni ! au contraire, la République a touché le fond des abîmes du fait de la violence inouïe qui s’est abattue sur le pays dès la disparition du Général-président Gnassingbé Eyadema et à l’intervention des FAT sur la scène politique, « nommant » Faure Gnassingbé, président de la République togolaise. De grandes villes du pays comme Aného dans la préfecture des Lacs, Lomé, la capitale et Atakpamé dans la préfecture de l’Ogou pour ne citer que ces villes-là, ont payé de lourds tributs.

En prenant en compte les chiffres officiels publiés par les Organisations de Défense des Droits de l’Homme tant nationales qu’internationales, la Commission de Joseph Koffigoh, les partis politiques qui ont aussi enquêté sur les violences de 2005 sans oublier le rapport des Nations Unies, il y a plusieurs centaines de personnes tuées avant, pendant et après le scrutin présidentiel de 2005. Le nombre de 400 à 500 morts, a été retenu dans le rapport des Nations Unies. Et pourtant, le Premier ministre Koffi Sama avait appelé « à préserver la paix ». Les FAT aussi. Ces dernières, à travers le Général Nandja, ont lu sur les médias officiels, un communiqué appelant à « préserver la paix et l’unité nationale ». Que s’est-il alors passé qu’ils en soient à l’origine des violences qu’a connues le Togo dès l’acte de nomination d’un nouveau président, marchant ainsi sur les textes constitutionnels de la République ? La question demeure. Mais ce qui est constant, sur le sujet, Kpatcha Gnassingbé, un autre fils de l’illustre disparu, en dit la part de vérité. « J’ai demandé aux officiers à l’époque de faire allégeance à mon frère le Président. Ça, je le reconnais et je le redis ! Parce que je connais à peu près cette armée. Je sais qu’il y a de petits groupes ethniques. Pour moi, il fallait éviter le pire. Et si j’ai mal fait, je présente mes excuses. Mais je crois qu’il fallait aller pour éviter le chaos. C’est cette raison qui m’a poussé à demander aux Officiers supérieurs, d’abord aux Généraux et ensuite aux Officiers supérieurs de faire allégeance à mon frère le Président Faure… ». Tels sont les propos de Luc Kpatcha Gnassingbé, ancien ministre de la défense, et frère du Président Faure. L’ancien député de la Kozah, Kpatcha, donnait en 2012 sa version des faits sur les dramatiques événements de 2005. Seulement, comment peut-on vouloir une chose et son contraire ? Comment peuton penser éviter le chaos en le créant ? C’est incohérent. Et depuis lors, la République togolaise est embarquée vers un sans-nom. Les frustrations demeurent, les brimades sociopolitiques s’intensifient, la paix n’est qu’un apparat, la corruption n’a connu ni d’apogée ni de déclin, la reddition des comptes n’est qu’un rêve.

« Lorsque le plus petit nombre accapare les ressources au détriment du plus grand nombre, alors s’instaure un déséquilibre nuisible qui menace jusqu’en ses tréfonds la démocratie et le progrès », a déclaré le président Faure Gnassingbé le 26 avril 2012, veille de la commémoration de l’indépendance du Togo. Malgré ce qu’on peut qualifier au bas mot d’aveu d’un régime, qu’a-t-il fait pour arrêter l’hémorragie ? Rien et le mal se mue en épidémie. Le récent rapport de la cour des comptes sur la gestion des fonds covid en est une illustration parfaite.

Ainsi, 18 années après Eyadema, la République n’a vraiment pas changé. L’on continue de déshabiller Pierre pour habiller Paul avec une propagande politique de plus en plus ancrée dans les habitudes des femmes et hommes de « la maison ». Le reste, c’est du dilatoire, du folklore avec un pays mis en pilotage automatique.

5 février 2005, de l’espoir volé à la félicité embrigadée, c’était incontestablement le jour où le Togo a raté une occasion en or de réaliser enfin sa mue politique et amorcer son envol démocratique. Mais ce n’était que partie remise. Car, tôt ou tard, cette nation va renaitre.

Sylvestre Beni

Source: La Manchette

Source : 27Avril.com