Vincent Bolloré, Naufrage en eaux profondes

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Vincent Bolloré, Naufrage en eaux profondes


Le 24 octobre 2017 se tenait un mini-sommet de la CEDEAO réunissant à Niamey Faure Gnassingbé, Muhammadu Buhari, Alassane Ouattara, Nana Akufo-Addo et Faure Gnassingbé. La question de la monnaie unique dans l’espace communautaire et surtout la crise politique togolaise étaient à l’ordre du jour. Dans la salle de conférence, un des chefs d’Etat était visiblement pressé de rentrer chez lui où l’attendait un invité spécial. Le sommet n’était pas encore à son terme qu’il sauta dans l’avion pour Lomé.

A son arrivée à l’aéroport, il ne prit même pas la peine de rentrer chez lui, histoire de se relaxer un peu ou de changer de tenue. Il fonce directement sur Hanoukopé, un vieux quartier au centre-ville de la capitale où l’attendait une foule séchée au soleil depuis des heures, et son invité de marque pour l’inauguration d’un hangar badigeonné et pompeusement baptisé « Canal Olympia ». D’un coût réel d’environ 140 millions FCFA pas plus, cette salle de cinéma est érigée au cœur d’un des quartiers les plus sales de la ville de Lomé, non loin des ordures sans aucune extension des travaux d’assainissement des canaux d’évacuation qui dégagent des odeurs pestilentielles à quelques mètres. Voilà comment Vincent Bolloré fait courir les chefs d’Etat africains, comme des plantons à son service. Pas la peine de revenir sur la cérémonie d’inauguration elle-même et les désagréments infligés aux populations convoyées sur les lieux comme du bétail et l’humiliation des riverains.

La nouvelle fait l’effet d’une bombe et tourne en boucle sur les médias français et africains, à l’exception de ceux du groupe Vivendi, c’est-à-dire Canal + propriété de Bolloré. Le tout-puissant Bolloré, l’intouchable, la dixième fortune de France, est placé en garde à vue dans les locaux de la Police judiciaire de Nanterre, avec deux de ses collaborateurs où il est interrogé sur des faits de corruption d’agents publics étrangers dans la concession des ports de Lomé et Conakry en 2009.

Ce rebondissement judiciaire dans la journée du 24 avril 2018 intervient deux semaines après une perquisition intervenue au siège du Groupe Bolloré Africa Logistics, vendredi 12 avril à Puteaux, dans les Hauts-de-Seine. Les enquêteurs cherchent à savoir si le groupe Bolloré a utilisé son bras publicitaire Havas pour faciliter l’obtention de la gestion des ports de Conakry en Guinée et de Lomé au Togo. L’onde de choc de cette garde à vue prolongée par la Police de Nanterre s’est propagée comme une trainée de poudre en France et dans les 46 pays africains où le Breton est présent. L’action en bourse plonge de plus de 5%.

Dans la foulée, le parefeu allumé par le groupe pour démentir toute irrégularité dans la concession des ports de ces deux capitales africaines n’aura servi qu’à remplir de manière intéressée les pages de quelques journaux sous les tropiques. Après 48 h de garde à vue, Vincent Bolloré est déféré devant les juges. Il est mis en examen par le juge Serge Tournaire, sans contrôle judiciaire, pour corruption d’agent public étranger, complicité d’abus de confiance, faux et usage de faux.

Deux responsables du même Groupe, Gilles Alix, exDirecteur de Vivendi, Jean Philippe Dorent, responsable pôle international de Havas très présent en Afrique, sont également mis en examen.

C’est l’étape ultime d’une longue enquête qui a débuté il y a 6 ans à la suite de deux plaintes, une déposée par un autre acteur non moins sulfureux, Jacques Dupuydauby du groupe Progosa pour le compte du port de Lomé, et une seconde du groupe Necotrans pour le port de Conakry. Vincent Bolloré, le puissant milliardaire breton vient ainsi d’être rattrapé par ses méthodes mafieuses en Afrique depuis des années.

Port autonome de Lomé : une rocambolesque concession

Au sein du lugubre laboratoire du RPT, à la veille de la présidentielle de 2010, plusieurs barons du régime s’activent pour trouver les voies et moyens pour se débarrasser du groupe Progosa de Jacques Dupuydauby et remettre le Port autonome de Lomé à son rival Vincent Bolloré.

Trois ans plus tôt, lors d’un sommet UE-Afrique à Lisbonne, contre toute bienséance diplomatique, Nicolas Sarkozy n’a pas hésité, à la limite de menaces, à voler au secours de son ami breton en interpellant directement Faure Gnassingbé. « Quand on aime la France, on préserve ses intérêts », a-t-il dit. La menace est claire, et à Lomé où se préparait une nouvelle
mascarade présidentielle comme à l’accoutumée, il faut d’une manière ou d’une autre s’assurer du soutien de Paris.

A la manœuvre, l’inoxydable Charles Debbasch, personnage des plus sulfureux, le même qui avait d’énormes intérêts dans le Groupe Progosa, décide de se débarrasser de ce dernier. Le scénario mis en place est digne des méthodes de grands voyous. Mis au courant du plan de son éjection, Jacques Dupuydauby loue un avion civil à Lomé, embarque les documents sensibles et disques durs pour les larguer en haute mer, avant de suivre Faure Gnassingbé à Ouagadougou d’où il met le cap sur Séville.

Quelques jours après cette éjection spectaculaire, on annonce que le groupe Bolloré reprend le contrôle du port autonome de Lomé pour 35 ans. Pour Jacques Dupuydauby, plus dure a été la chute. Ulcéré par cette trahison des tenants du pouvoir de Lomé, il a juré se venger. Entre lui, Bolloré et le régime de Faure Gnassingbé, c’est la guerre. La première manche judiciaire en Espagne a été remportée par Bolloré. Jacques Dupuydauby condamné dans son propre pays, est actuellement sous le coup d’un mandat d’arrêt européen. Mais en France, il n’est pas évident que Bolloré bénéficie de la mansuétude de la Justice comme en Espagne. Sa mise en examen par le puissant juge Serge Tournaire, celui-là même qui a mis en examen il y a quelques mois Nicolas Sarkozy, est une preuve suffisante que ses rivaux ne lâchent pas l’affaire.

Port Autonome de Lomé : Le Groupe Bolloré écrase tout

A Lomé, les anciens amis de Progosa passés du coté de Bolloré se sont activés à peindre en noir leur ancien copain et à présenter comme sauveur le nouveau venu. Le contrat de concession du 3e quai au Groupe Vincent Bolloré pour 35 ans est un secret d’Etat. Personne n’a accès à ce document, même les députés chargés de voter les lois et de contrôler l’action gouvernementale n’ont aucune idée des lignes de ce document. Aucune idée non plus des actionnaires locaux. Selon des sources autorisées, plusieurs pontes du régime au plus haut sommet de l’Etat ont des actions dans ce groupe.

En territoire conquis depuis plusieurs années, le Groupe Bolloré avale les petites entreprises au Port de Lomé, écrase les concurrents, s’il n’oblige certains à lui céder des secteurs juteux par des contrats bizarres. Manuport, propriété de Necotrans devenu TCL (Terminaux Conventionnels de Lomé), est passée sous sa coupe depuis. Aquamarine, Grimaldi et bien d’autres sont obligés de lui céder des secteurs d’activités, au risque de disparaitre. Au niveau du clinker, il est à couteaux tirés avec Air Logistic ex-Getma et TAAL. Certaines agences de consignation sont en passe de disparaitre au profit de Bolloré.

Dans le transport, plusieurs de ces camions acheminent désormais les marchandises vers les pays de l’hinterland, poussant les petits convoyeurs à garer leurs véhicules titans. Clinker, roulant, ferraille, sacherie, consignation, le Groupe Bolloré s’est accaparé de tout au Port autonome de Lomé. Les petites sociétés dans le domaine, faute d’activités, sont contraintes de mettre en chômage technique leurs employés. D’autres ont carrément mis la clé sous le paillasson.

En plus, ce Groupe bénéfice d’énormes avantages et des passe-droits pour ses navires qui ont priorité à décharger avant les autres, même s’ils sont les derniers arrivés.

Des milliards de profit qui alimentent les flux financiers illicites

Le Port autonome de Lomé est mis en coupes réglées par une bande de mafieux qui se font des milliards pendant que les infrastructures portuaires sont dans un état désastreux. Tout a été vendu aux étrangers, même la capitainerie. Bolloré, Boluda, Antazer, Seguce et bien d’autres
voici ceux qui se font des milliards sur le dos du contribuable togolais sous le manteau d’investisseurs. Autant le contrat de Bolloré, ses actionnaires sont un secret d’Etat, autant on a toutes les difficultés à avoir une idée réelle du chiffre d’affaires de ce Groupe au Port autonome de Lomé.

Le Groupe du milliardaire breton qui joue à la victime est adepte des méthodes opaques en tout. Au Togo, le Groupe Bolloré a refusé systématiquement de faire passer ses factures par SEGUCE, c’est-à-dire le système de guichet unique mis en place. Il s’emploie depuis quelques mois à faire de même avec les entreprises qu’il a achetées, puisque ces dernières sont déjà dans le système de SEGUCE. Le Directeur Général du Port le Contre-amiral Fogan Adegnon s’est offusqué de cette attitude en interpellant publiquement le DAF de Bolloré au cours de plusieurs réunions.

Malgré les mises en garde et les relances, Bolloré refuse jusqu’à ce jour de faire passer ses factures par SEGUCE. Ce refus en réalité consiste à dissimuler des informations importantes,
notamment les chiffres d’affaires, les bénéfices. Quel profit réel l’Etat togolais tiret-il des activités de Bolloré ? Un coup d’œil dans la Loi des finances nous renseigne davantage sur ce scandale. Coté impôts sur les sociétés : les prévisions étaient de 600 millions de FCFA, en 2015, 750 millions en 2016, 1, 261 milliard en 2017 et 970, 468 millions en 2018.

Au titre des dividendes perçus par l’Etat du fait de sa participation financière au capital du PAL : 2 milliards prévus en 2016, 1,4 milliard en 2017, et 2 milliards prévus en 2018. Des chiffres assez scandaleux et révoltants pour un Groupe qui brasse des milliards de francs chaque année.

Pendant que les bénéfices du Groupe Bolloré sont en augmentation exponentielle, la part versée à l’Etat au titre de l’IS et au budget est constante voire en baisse. Tous ces bénéfices alimentent les flux financiers illicites dont le Togo est devenu un champion dans la région.

Bolloré et ses réalisations de pacotille

Au Togo, on n’a jamais vu le Groupe Bolloré s’investir dans le social malgré les milliards qu’il engrange chaque année. Ni hôpital, ni école, ni amphi, ni forage ; rien de tout ça n’intéresse le Breton. Sa société s’investit plutôt dans les réalisations de pacotilles. Une salle de cinéma d’environ 140 millions érigée dans l’un des quartiers pollués et sales de Lomé, sans aucune possibilité d’assainissement qui puisse profiter aux riverains, l’ouvrage entièrement géré par les employés du Groupe avec une autonomie énergétique. Une Blue-Zone à Cacaveli. Un espace mal conçu construit sur un site constamment inondé à la moindre pluie avec des voies d’accès poussiéreuses.

Enfin une gare ferroviaire de pacotille érigée en centre-ville de Lomé qui n’a jamais ouvert ses portes, faute de train et de rails conséquents. Le train à vapeur que le sieur Vincent Bolloré a testé à Lomé il y a quelques années, n’a pas fait 2 km de distance avant de tomber en panne. Faure Gnassingbé qui était à bord ce jour-là avec son ami breton, a dû descendre précipitamment pour reprendre sa voiture et rentrer à son lieu de travail. Voilà comment ce prédateur et ses suppôts locaux se moquent des Togolais et humilient parfois nos dirigeants.

La société civile togolaise va se constituer partie civile

Depuis la mise en examen de Vincent Bolloré, les réactions au sein de la classe politique sont timorées. Aucune réaction formelle en dehors de quelques déclarations au détour d’une interview. Cette curieuse attitude de la classe politique de l’opposition face à la gravité des faits reprochés au Groupe Bolloré suscite des questions. La multinationale, en dehors du régime, a-t-elle mouillé à une période ou une autre certains acteurs de l’opposition ? On ne saurait le dire avec certitude, même si il y a lieu de se poser des questions. Mais du côté de la société civile, le mouvement citoyen Togo Debout a rendu public un communiqué et exige des comptes au gouvernement sur la gestion de cette affaire. Depuis, plusieurs organisations à l’intérieur et au sein de la diaspora s’activent pour se constituer partie civile afin d’avoir accès au dossier.

Il est indéniable que le pillage du Port autonome de Lomé par Bolloré est un facteur de paupérisation des Togolais. La prédation des ressources du pays par des groupes mafieux empêche l’Etat de construire des structures sanitaires adéquates, des écoles, des amphithéâtres pour étudiants, d’augmenter leurs bourses, les salaires des fonctionnaires, de construire les routes, y compris celles délabrées du port. La société civile devrait mettre en avant ces arguments pour démontrer comment le Groupe Bolloré prive le Togo de moyens conséquents pour son développement et l’épanouissement de ses citoyens. Lorsque Vincent Bolloré se vante d’avoir créé plus de 30 mille emplois en Afrique, il suffit de voir comment ses employés au Togo sont soumis à des conditions de travail difficiles, drastiques, avec des clauses de confidentialité pour se rendre à l’évidence que sa boite ne dégage pas le bonheur. Et devait dose de condescendance sous le prisme du mépris fait de chantage dans une tribune dans le JDD, un compatriote de la diaspora lui répond : « Qu’il ramasse ses vieilles grues et s’en aille, nous avons des moyens pour investir et des
compétences pour gérer nos ports ».

Bon à suivre !

Source : www.icilome.com

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