Togo-Journée mondiale de l’enseignant : Transformer le système éducatif

Maryse Quashie

C’est l’appel lancé par Mme Maryse Quashie aux acteurs du secteur de l’éducation au Togo à l’occasion de Journée mondiale de l’enseignant. Ceci, à travers une réaction rendue publique le mardi 04 octobre 2022.

A L’OCCASION DE LA JOURNEE MONDIALE DE L’ENSEIGNANT

TRANSFORMONS NOTRE SYSTEME EDUCATIF POUR LE 21ème SIECLE !

Par Maryse QUASHIE

« La transformation de l’éducation commence avec les enseignants” tel est le thème de la journée mondiale de l’enseignant de 2022, journée qui a lieu chaque année le 5 octobre pour se pencher sur la condition des enseignants et leur rendre hommage.

Ce qui est intéressant en cette année 2022 c’est que cette journée fait suite au Sommet sur la transformation de l’éducation qui s’est tenu du 16 au 19 septembre 2022, en marge de la 77ème Assemblée Générale de l’ONU, avec pour objectif « de placer l’éducation au premier rang de l’agenda politique mondial, (…) afin de semer les graines nécessaires à la transformation de l’éducation dans un monde qui évolue rapidement. »

Lors de ce sommet, rappelant les derniers chiffres publiés par l’UNICEF, qui constate que 70% des enfants de 10 ans dans les pays pauvres sont incapables de lire un texte élémentaire, Antonio Guterres, Secrétaire Général de l’ONU, a critiqué un système éducatif à deux vitesses qui, même dans les pays développés, creuse les inégalités au lieu de les réduire et perpétue ce fossé de génération en génération(…). L’effet dévastateur de la pandémie de Covid-19 sur l’apprentissage dans le monde entier n’a fait qu’aggraver les failles préexistantes des systèmes éducatifs, desservis par leurs programmes scolaires obsolètes, par un corps enseignant sous payé et déconsidéré, par une fracture numérique qui pénalise les élèves les plus démunis. Mais il n’est plus possible, pour résoudre ces carences, de se contenter d’activer ou de seulement améliorer les méthodes actuelles, a-t-il affirmé, préconisant plutôt leur transformation par une nouvelle conception de l’éducation appropriée au 21ème siècle : un enseignement de qualité prodigué tout au long de la vie. Le Secrétaire général a particulièrement relevé l’impact d’un bon enseignement sur la capacité des citoyens à vivre et travailler ensemble, à comprendre leurs responsabilités les uns envers les autres et à l’égard de la planète.

Voilà pourquoi la transformation de l’éducation commence avec la transformation des enseignants. Celle-ci ne concerne pas que les autorités en charge de l’éducation car pour que le monde change, pour que les inégalités sociales diminuent, pour que la pauvreté recule, il faut que nous tous, citoyens, nous nous mobilisions pour notre propre transformation et mieux encore pour le renouvellement en profondeur de ce qui est donné aux enfants par les enseignants, l’éducation.

C’est donc en ma qualité de citoyenne que je prends la parole à l’occasion de cette journée mondiale des enseignants.

Le sommet mondial sur la transformation de l’éducation nous invitant à apporter notre pierre à la transformation de la société par le renouvellement de l’éducation, j’ai décidé de commencer par m’adresser de nouveau aux spécialistes de l’analyse politique de notre pays. Il m’a semblé, en effet, important de leur poser quelques questions destinées à nous éclairer, nous les citoyens, sur notre droit à donner notre point de vue sur la gestion du système éducatif national.

D’abord trois questions préalables. Elles sont fondées sur les mots de la Constitution Togolaise qui affirme dans son préambule que le peuple togolais est décidé à bâtir un État de Droit dans lequel les droits fondamentaux de l’homme, les libertés publiques et la dignité de la personne humaine doivent être garantis et protégés. Cette décision se matérialise dans l’article premier qui stipule : La République togolaise est un État de droit, laïc, démocratique et social. En principe nous sommes donc en démocratie. C’est sur cette base que je pose mes trois questions :

  • Puisque nous sommes en démocratie, à qui reviennent les choix concernant le système éducatif ? Il me semble bien que personne ne peut contester le fait que c’est aux citoyens de poser les choix qui concernent l’ensemble de la société. C’est pour cela que tous les citoyens ont besoin de se reconnaitre dans le système de gouvernance appliqué à tous les niveaux de l’État, et donc aussi dans l’administration du système éducatif.
  • Puisque nous sommes en démocratie, quel est le rôle des différents acteurs sociaux ? Nous savons qu’en démocratie il existe fondamentalement trois pouvoirs bien séparés : l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Le pouvoir exécutif est la branche de l’État qui a pour fonction de mettre en œuvre – d’exécuter – les lois adoptées par le pouvoir législatif. L’exécutif correspond au gouvernement et le législatif à l’Assemblée Nationale, les représentants élus du peuple. Dans une société de droit, en dehors des prérogatives du pouvoir exécutif, les actions de l’État et tout ce qui est imposé au citoyen (impôts, programmes, budgets) doivent généralement faire l’objet d’un acte législatif (ce qui signifie qu’au fond s’impose au citoyen ce qu’il a lui-même choisi par la voix de ses représentants).
  • Puisque nous sommes en démocratie, quel est le rôle de l’administration publique ? Les services publics visent à procurer des biens ou des services aux administrés, dans le but de mettre en œuvre les politiques adoptées par les décideurs politiques. « La bureaucratie étant une organisation administrative hiérarchique, centralisée, (…), elle constitue un moyen pour le gouvernement d’exercer une contrainte – indépendamment des valeurs préconisées par les politiques adoptées. Si l’on en croit le point de vue classique de Max Weber, la bureaucratie peut par conséquent se mettre au service de n’importe quel maître. », (GAL ARIELY, L’administration publique et la satisfaction des citoyens par rapport à la démocratie : Observations transnationales, in Revue Internationale des Sciences Administratives 2013/4).

En fonction de ces rappels, on se rend compte que les orientations à donner à un système éducatif dépendent d’abord et avant tout des citoyens. Le pouvoir exécutif, représenté par les différents ministres en charge de l’éducation, doit prendre ses décisions en vue d’exécuter ces orientations avec l’aide d’une administration qui est à son service.

Ainsi, j’ai une réponse à ma véritable question fondamentale. Puisque nous sommes en démocratie qui peut s’exprimer à propos du système éducatif ? Tout citoyen peut, et même plus que cela, tout citoyen doit s’exprimer à propos du système éducatif, sinon il est responsable des lacunes et dysfonctionnements qu’on pourrait reprocher à ce système éducatif et donc à ses principaux acteurs. J’espère que nous, les citoyens togolais, prendrons l’habitude de donner publiquement notre opinion quant à l’éducation offerte aux enfants et aux jeunes Togolais par l’État. Cela donnera par la même occasion l’habitude aux administrateurs du système éducatif d’entendre toute opinion critique en toute sérénité.

A l’occasion de la journée mondiale de l’enseignant qui rappelle aux citoyens de travailler à la transformation du système éducatif, je prends la parole. A ce propos, Antonio Guterres, a invité les gouvernements à faire des efforts pour résoudre la pénurie mondiale d’enseignants et améliorer leur formation pour qu’ils s’érigent en » facilitateurs » du savoir, capables d’apprendre à apprendre plutôt que de se contenter de transmettre des connaissances toutes faites.

J’en appelle alors à toi, citoyen togolais, pour participer à la transformation des enseignants togolais. C’est pourquoi je pose un certain nombre de questions dans lesquelles, je crois, tu te retrouveras et pour lesquelles nous avons tous besoin de réponses.

  • Pour avoir des enseignants qui ne se contentent pas de transmettre des connaissances toutes faites, ne faudrait-il pas donner une importance particulière à leur formation ? Alors, pourquoi a-t-on fermé les Écoles Normales d’Instituteurs (ENI) et redéployé les professeurs d’ENI dans les inspections ? Et lorsqu’on organise un recrutement, les trois journées de formation qu’on offre aux nouveaux enseignants suffiront-elles à en faire des facilitateurs du savoir ? Comment comprendront-ils même ce concept de facilitateur si eux-mêmes n’ont pas été formés dans ce sens, dans la mesure où après leur formation accélérée ils sont souvent obligés de reproduire ce qu’ils ont vu faire ?
  • Comment réagir de manière appropriée à la pénurie des enseignants ? En organisant des recrutements, bien sûr et c’est ce qui est fait. Ne faudrait-il pas également s’appuyer sur l’enseignement privé qui a en charge tant d’enseignants qui font un excellent travail ? A cause de cette contribution inestimable au devoir de l’État, ne serait-il pas préférable de subventionner cet enseignement privé en lui laissant ses enseignants tout en prenant en charge leur rémunération ?
  • Et tous les autres enseignants qui sont déjà sur le terrain, comment les transformer en facilitateurs du savoir ? Normalement par la formation continue. Mais la formation continue consiste-t-elle en un stage de temps à autres, stage vécu comme une gratification donnée à certains seulement à cause des perdiems ? Les cadres qui doivent s’occuper de cette formation continue, inspecteurs et conseillers pédagogiques, devraient être nombreux à cause de la pléthore d’enseignants non formés qui sont sur le terrain. En fonction des nouveaux rôles attribués aux enseignants, ils devraient aussi être bien formés. Pourquoi ne pas les recruter et les former au fur et à mesure des besoins et donc des départs à la retraite, plutôt que d’attendre de longues années, au risque de ne pas réussir la formation de plusieurs centaines de professionnels de l’encadrement (inspecteurs et conseillers pédagogiques) pour cause de surcharge des formateurs universitaires ?

Tout ce qui vient d’être évoqué ne constitue qu’une infime partie des problèmes qu’il faudrait résoudre pour transformer notre système éducatif par une nouvelle conception de l’éducation appropriée au 21ème siècle : un enseignement de qualité prodigué tout au long de la vie.

Aussi, ma sœur, mon frère, enseignant togolais, ne serait-il pas tant de prendre conscience de notre rôle? Ne serait-il pas temps que l’on trouve parmi nous des personnes-ressources, pour éviter d’aller de modifications superficielles en modifications superficielles de notre système éducatif ?

Et surtout, ma sœur, mon frère, citoyen togolais, ne serait-il pas temps de jouer notre véritable rôle pour définir ensemble l’éducation togolaise pour le 21ème siècle au lieu de prendre comme seule référence une réforme vieille de presque un demi-siècle, celle de 1975 ?

Lomé, le 04 octobre 2022

Source : icilome.com