Hydrocarbures: encore des révélations qui accablent le pouvoir de Lomé

Plusieurs semaines après les révélations chocs de la presse sur le système familial et quasi-mafieux qui entoure les commandes publiques des produits pétroliers au Togo, le souffle n’est toujours pas retombé. Pour l’heure, aucune réaction officielle malgré le tollé suscité par les faits allégués, si ce n’est celle de deux députés moult fois interpellés, qui ont semblé relativiser les allégations. Dans ce dossier, FOCUS INFOS jette un regard comparatif sur le système d’importation des produits pétroliers dans l’espace de l’Union économique et monétaire ouest-africain (UEMOA) pour constater que le Togo reste le seul pays de la zone où les commandes sont réalisées par le gouvernement, à travers le Comité de suivi des fluctuations des prix des produits pétroliers ( CSFPPP) . Une anomalie.


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Jusqu’en 2008, ce sont les compagnies pétrolières regroupées au sein du Groupement de Professionnels du Pétrole (GPP) qui se chargeaient d’importer les produits pétroliers (essence, pétrole, gas-oil, huiles etc.) dans notre pays. A l’époque, le marché était dominé par Total, Shell, Cap, Chevron, Oando, Sun Agip, Sorayaf, Etoile du Sahel ou encore Corlay, un groupe ivoiro-nigérian qui commercialise les produits sous la marque MRS.
Dans la pratique, les besoins en produits de chaque compagnie, établis après analyse de ses ventes sur les 6 derniers mois, sont envoyés à l’une d’entreelles, chargée de passer une commande groupée, souvent auprès de sa centrale d’achats. Ce processus s’effectue tous les deux mois et de façon tournante entre les compagnies. Les produits sont convoyés par bateau jusqu’au port de Lomé, conformément à la réglementation qui considère comme illicite, tout produit arrivant sur le marché, autrement que par voie maritime.
Du bateau, ils sont acheminés à travers les pipe-lines, visibles sur la N°2, et déchargés dans leurs bacs respectifs à la Société togolaise de stockage de Lomé (STSL), sise à la raffinerie, gérée à l’époque par Shell, concessionnaire de l’Etat et chargée du stockage et de la réexportation. De la STSL considérée comme un dépôt régional et dotée d’une capacité de 270 000m3, les produits vont prendre leur destination finale : soit pour les pays de l’Hinterland (Burkina-Faso, Mali, Niger…) ou pour le marché local. Dans ce dernier cas, ils empruntent de nouveau les pipe-lines pour se retrouver dans les bacs de la Société togolaise d’entreposage (STE), chargée de livrer les pétroliers , qui viendront ensuite récupérer leurs produits avec leurs camions afin d’approvisionner les différentes stations. Société anonyme appartenant aux pétroliers, la STE agit comme un transitaire et facture les taxes. Tout produit pétrolier consommé sur le territoire togolais doit nécessairement emprunter ce circuit au risque sinon d’être considéré comme produit de contrebande.

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Une situation temporaire qui dure

A partir de novembre 2008, tout le système va être chamboulé. L’Etat va alors prendre la décision d’importer lui-même les produits pétroliers par l’intermédiaire du ministère du Commerce et de les revendre ensuite aux pétroliers. Officiellement, ce changement s’explique par le risque que faisait courir à la plupart des compagnies, le non-paiement des dettes dues par l’Etat aux pétroliers, estimées alors à plusieurs centaines de millions par compagnie.
En effet, quels que soient le prix d’achat du produit et le cours du dollar, les pétroliers étaient obligés de se soumettre au prix de vente et aux marges fixés par le gouvernement ; à charge pour ce dernier de subventionner les produits. Au bout d’un moment, le système était au bord de l’implosion, à cause de l’accumulation des dettes dues par l’Etat aux pétroliers au titre des subventions. Ceuxci, alors confrontés au problème de trésorerie, n’étaient plus en mesure de passer les commandes qu’ils paient comptant. Le risque de pénurie était donc réel. De fait, l’Etat a choisi de passer temporairement les commandes lui-même à travers le ministère du Commerce et le CSFPPP, en payant cash ses fournisseurs, pour ensuite revendre les produits aux pétroliers ; le temps que la situation se normalise. Cette explication est contestée par un ancien cadre de TOTAL.

Pour lui, si les dettes que devait l’Etat aux pétroliers étaient bien réelles et abyssales, il n’en demeure pas moins que la vraie motivation de ceux qui ont suscité et soutenu ce changement dans le processus de commande, était-elle, vénale. « Ils ont tout simplement compris tout l’intérêt à organiser l’importation des produits pétroliers à travers cet obscur CSFPPP. La preuve : il a rendu beaucoup milliardaires » confie-til. De fait, le CSFPPP de mauvaise réputation à cause de l’opacité qui l’entoure et à la tête de laquelle trônait Francis Adjakli, est chargé notamment de l’importation des produits pétroliers, de la proposition des prix à la pompe et depuis un décret d’octobre 2019, du suivi de la gestion quotidienne du stock de sécurité. Celui-ci s’entend du stock de produits pétroliers, notamment le super, le gazole, le pétrole lampant et le jet, constitué pour limiter la rupture due aux aléas en vue d’assurer, sur une période donnée, un taux de service satisfaisant.

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Que font nos voisins ?

Dans la zone, le Togo est quasiment le seul pays où le gouvernement s’attribue les prérogatives d’importation des produits pétroliers ; le système étant libre et ouvert ailleurs, selon cette étude réalisée par l’un des directeurs de mission du cabinet Kapi Consult, spécialisé dans les études de projets en énergie et infrastructures, et dont nous nous sommes procuré copie. Pour le consultant de Kapi, la place de l’Etat n’est pas dans l’importation des produits pétroliers. Il devrait rester un régulateur et un organisateur du secteur, et laisser le secteur privé opérer. « Nous achetons tous des pagnes pour nous habiller. Pourtant, il n’est pas venu dans l’idée des autorités d’importer des pagnes pour les commerçants du secteur », indique-t-il dans une boutade.

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Même commentaire du directeur exécutif de la société de conseil spécialiste du marché de secteur aval de l’énergie en Afrique ( CITAC), qui considère le cas togolais comme une anomalie. « Quand elle a commencé, nous avons pensé que c’était une mesure ad hoc, appelée à disparaître au bout de quelques semaines. Cela fait maintenant des années que cela dure et c’est une anomalie assez grave que le gouvernement devrait faire cesser. Son rôle est de réguler les prix, les spécifications des produits et dans une certaine mesure de coordonner les appels d’offres s’il y a lieu. Mais en aucun cas de s’occuper des importations et encore moins de l’accaparer pour un opérateur qui n’a pas investi dans le secteur. Les institutions de Bretton Woods dénoncent ce genre d’ingérence », explique-t-il.

Focus Infos No 252

Source : Togoweb.net

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