UN AUTRE PARTAGE DU GATEAU AFRICAIN?

Le 20 octobre 2021, Recep Tayyip ERDOGAN, président de la Turquie sera à Lomé en visite officielle, aboutissement de plusieurs mois d’échanges avec Faure Essozimna GNASSINGBE et entre des membres de leurs gouvernements respectifs, selon les communiqués officiels. Que signifie cette visite du responsable turc dans notre pays ? Il est vrai que tout citoyen attentif peut remarquer qu’il y a des Turcs à Lomé, en particulier, dans la vente de matériel électroménager ; ils sont aussi présents dans les épiceries et autres supermarchés qui importent des produits alimentaires de la Turquie. Mais cela suffit-il pour que Recep ERDOGAN vienne à Lomé en personne?

Pour comprendre cet événement, il nous faut peut-être faire un saut dans le temps et dans l’espace. Retournons au 26 février 1885 à Berlin. C’est la fin d’une conférence qui rassemble les représentants de 14 pays (dont l’empire Ottoman, ancêtre de la Turquie). Ces représentants sont réunis pour fixer en quelque sorte les règles de la colonisation, comme le signale l’acte final de la conférence. Celle-ci s’est, en effet, donné pour finalité de régler « dans un esprit de bonne entente mutuelle, les conditions les plus favorables au développement du commerce et de la civilisation dans certaines régions de l’Afrique, et assurer à tous les peuples les avantages de la libre circulation sur les deux principaux fleuves qui se déversent dans l’Océan Atlantique ; désireux d’autre part de prévenir les malentendus et les contestations que pourraient soulever à l’avenir les prises de possessions nouvelles sur les côtes de l’Afrique, et préoccupés en même temps d’accroître le bien-être moral et matériel des populations indigènes ».

La liste des participants (Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, Etats-Unis, France, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume Uni, Russie, Suède-Norvège, Empire Ottoman) est très instructive. Elle montre que pratiquement tout le monde occidental désirait circuler librement dans toute l’Afrique puisque les deux fleuves dont il s’agit traversent, l’un, le Niger, tout l’ouest du continent, et l’autre, le Congo, toute l’Afrique Centrale. Dans cette conférence, il n’y a pas de représentants des Africains, bien évidemment. La seule mention qui est faite de leur existence, c’est d’une part, la reconnaissance de l’Etat indépendant du Congo, appartenant en propre au roi Léopold II de Belgique, et d’autre part, l’interdiction de la traite négrière.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, cet acte officiel, faisant état, sans aucune retenue, du désir des 14 signataires de posséder un bout de terre sur les côtes du continent africain, est plutôt choquant à cause d’un certain manque d’hypocrisie, mais il reflète simplement la mentalité de l’époque, d’Occidentaux ne reconnaissant pas aux “populations indigènes” une dignité égale à la leur.

Alors, quel est le rapport entre la visite d’ERDOGAN et la Conférence de Berlin ? Simplement, c’est que cette visite procède de la même démarche que la rencontre de Berlin, mais aujourd’hui on met plus d’hypocrisie (et on appelle cela la diplomatie) à faire la même chose qu’à la fin du 19ème siècle.

Or, avec les difficultés de la France à conserver son fameux pré-carré, à cause des erreurs faites en Lybie, en Côte d’Ivoire, au Mali, etc., et avec la montée en puissance de pays non occidentaux, les appétits s’aiguisent de nouveau. Cela aboutit à une lutte sans pitié entre ceux qui veulent garder leur part du gâteau et ceux qui en veulent un morceau : la Chine, l’Inde, la Russie, la Turquie et Israël. Le processus est déjà en cours : déjà on brade de larges espaces

de forêts et de terres arables ; les Etats n’ont plus la mainmise sur des ports et autres sites-clés de l’économie, et on donne le nom de la mondialisation à tout ce mouvement de dépossession du continent africain au profit des Etats occidentaux ou des multinationales.

A-t-on oublié, cependant, « La grande désillusion » de Joseph STIGLITZ, prix Nobel d’économie sur cette mondialisation ? Se souvient-on de la dénonciation du journaliste Anne-Cécile ROBERT quand elle considère que la mondialisation est un phénomène dans lequel les pauvres financent les riches ? A-t-on lu les passages du pape FRANÇOIS dans « Fratelli Tutti » quand il constate, dans le premier chapitre «Les Ombres d’un monde fermé », que la société mondialisée nous rapproche mais elle ne nous rend frères ? Enfin a-t-on lu «Pour une économie du bonheur partagé » du philosophe KÄ MANA qui remet en question la logique néolibérale de la mondialisation ?

Le plus insupportable dans tout cela ce n’est pas la violence de la bataille entre prédateurs, mais c’est que le partage va se faire encore une fois sur le dos des Africains. Gageons que les prédateurs vont finir par s’entendre comme en 1885. C’est comme cela, qu’au cœur du conflit syrien on a donné à la Turquie la tâche d’empêcher les migrations du Moyen-Orient vers l’Europe. De la même façon, face aux migrants en provenance d’Afrique, pour fermer les portes de la Méditerranée vers l’Europe, c’est la Lybie, le Maroc, la Tunisie qui font le “sale boulot”.

Mais ce qui est véritablement pire, c’est que tout cela révèle que les mentalités n’ont pas évolué. Les Occidentaux pensent que les Africains n’ont pas voix au chapitre. Est-ce vrai ? Les laisserons-nous avoir encore raison comme au début de la colonisation alors que nous sommes actuellement au XXIè siècle ?

Il est vrai que ce sont les dirigeants africains qui bradent leur pays, sans rien dire puisqu’on leur fermerait la bouche avec divers cadeaux. Ils se taisent d’autant plus qu’à l’intérieur des pays-mêmes le “gâteau” des ressources nationales est partagé de la même façon. Nous ne citerons comme exemple que la spéculation foncière innommable qui retire pour une bouchée de pain aux agriculteurs les terres héritées de leurs ancêtres, terres qui leur permet de survivre, pour en faire ranchs et autres projets faramineux qui continuent à enrichir leurs déjà riches propriétaires.

Heureusement, nous ne sommes plus en 1885. Ceux qui veulent se servir un bout du gâteau africain, doivent dorénavant compter avec les Africains, mais pas seulement les chefs d’Etat. Les citoyens ont leur mot à dire, sur ce qui fait partie de leur patrimoine, au même titre que les œuvres d’art, les terres, les sites industriels, etc. Pour autant, il faut que nous citoyens, nous nous préparions sérieusement pour peser de tout notre poids dans ce combat pour conserver ce qui est à nous, que nous menions une bonne réflexion nous permettant de mettre au point des stratégies efficaces.

Ainsi, il est important que nous fassions le plus rapidement possible un état de nos ressources naturelles. En effet, les Occidentaux semblent en savoir plus que nous sur les ressources de notre sous-sol, ressources qu’ils ont recensées depuis la colonisation, alors que nos dirigeants font de la désinformation à ce sujet pour les gérer dans leur seul intérêt. Pour rassembler des données fiables il est donc indispensable que nos spécialistes se mettent au travail avec l’aide des habitants des localités rurales. Mais nous aurions aussi besoin de groupes de juristes pour établir nos droits quant aux ressources de notre pays même lorsqu’elles ont déjà été “vendues” à des étrangers. Et parlant d’étrangers, il est important que nous ne nous fassions pas d’illusions sur les nouveaux venus (Chine, Russie,…) : ils ne s’intéressent pas à l’Afrique dans une démarche philanthropique, loin de là.

Cependant, ce dont nous avons le plus besoin c’est de la confiance en nous-mêmes pour faire face au danger qui nous menace de devenir des sans-droits sur la terre de nos ancêtres. Et la confiance en nous, elle vient du fait que notre force repose sur notre nombre car pour échapper aux pièges que l’histoire coloniale a laissés sur notre chemin, le changement d’échelle de nos actions est incontournable.

En effet, nos pays ont été découpés de manière à permettre aux uns et aux autres de prendre leur part du gâteau. Mais si notre réflexion fait abstraction de ces découpages artificiels, nous pourrons compter sur des forces régionales soudées par une même culture, et tendues vers des objectifs communs de développement socioéconomique. Nous avons toutes les chances de retrouver notre droit sur ce que les autres voient comme un gâteau offert au reste du monde pour qu’il s’en serve à sa guise, cette terre dont nous tirons notre fierté et notre dignité.

N’avons-nous pas alors l’obligation de faire nôtre le titre du livre de Sanou MBAYE « L’Afrique au secours de l’Afrique » ?

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Lomé, le 15 octobre 2021

Source : icilome.com

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