Togo : Tabligbo, 2 ans après le drame Wacem, la vie toujours sous la malédiction des ressources minières…

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Tabligbo, chef-lieu de la préfecture de Yoto, une ville qui rappelle un triste souvenir, puisqu’il y a 2 ans, jour pour jour, un drame l’a frappée et emporté plusieurs de ses fils.

Togo :  Tabligbo, 2 ans après le drame Wacem, la vie toujours sous la malédiction des ressources minières…

C’est donc une ville presque bien connue, où l’on extrait du clinker (cette matière première que le Togo exporte et qui génère beaucoup de revenus à l’économie nationale) et où est installée l’une des plus grandes usines de fabrication de ciment dans le pays, mais détenue par des Indiens. C’est normal que ceux qui ne connaissent pas Tabligbo puissent penser que c’est une ville où il devrait faire bon vivre et que la population bénéficierait des retombées de toutes ces richesses dont regorge sa terre exploitée par les étrangers. C’est compter sans l’esprit capitaliste, non seulement de ces étrangers qui détiennent ces usines (Wacem surtout), mais aussi des gouvernants togolais qui semblent dealer secrètement avec les expatriés, au grand dam de la population.

L’axe routier à Tabligbo est typique de ce qu’on rencontre dans presque toutes les villes du Togo. C’est suite à de nombreuses plaintes des populations de Yoto, à des cris d’alerte de la presse et après de nombreux drames liés aux accidents de la route que l’axe principal qui mène à la ville a été aménagé, avec un calvaire laissé au niveau du péage encore en chantier. Cependant, circuler à l’intérieur de la ville est un véritable parcours du combattant. C’est en saison des pluies surtout que les populations restent sans voix devant le spectacle désolant d’une ville dans laquelle depuis plusieurs années, l’on exploite du clinker. La route qui part du grand rond point de de la ville de Tabligbo, passe devant le bâtiment de la préfecture et va vers Kouvé (cf. image), le village natal de ceux qui détiennent aujourd’hui la « méthode », comme une baguette magique pour solutionner la crise sociopolitique togolaise –suivez nos regards-, traduit bien l’état pitoyable dans lequel est laissée cette ville.

Togo :  Tabligbo, 2 ans après le drame Wacem, la vie toujours sous la malédiction des ressources minières…

Également sur cette voie, se trouve le Tribunal de Première Instance de la ville. Une route remplie de nids-de-poule, toujours boueuse avec la pluie qui s’abat sur Tabligbo presque toutes les semaines et qui devient dangereuse pour les conducteurs de moto, puisque très glissante. « Je vous dis que cette route fait la honte de notre préfecture. Le préfet passe par ici tous les jours pour aller dans son bureau. Il y a quelques jours, la ministre du Développement à la base est venue dans les locaux de la préfecture. La délégation a pris cette route. Je ne sais pas s’ils ont vu l’état de la route. C’est déplorable », a fustigé un natif du milieu que nous avons rencontré samedi dernier lors d’une visite que nous avons effectuée dans la ville. Même les véhicules de Wacem empruntent cet axe qui présente un état piteux. « Ils (Ndlr, les véhicules de Wacem) passent sur cette route tous les jours. C’est d’ailleurs ces véhicules qui gâtent plus la route. On ne sait pas pourquoi ils ne peuvent pas aménager la voie pour soulager un peu la population. Pourtant, c’est de notre terre qu’ils extraient le clinker, ce sont nos fils qu’ils utilisent comme des bêtes dans leurs usines. Ils font de l’argent, mais ne veulent pas l’investir dans la route sur laquelle passent leurs gros véhicules », a déploré un autre, conducteur de taxi-moto.

Outre l’état de déliquescence avancée des voies à l’intérieur de cette ville, la vétusté des édifices publics interpelle tout visiteur. La première infrastructure publique qui frappe de plein fouet le visage de tout observateur, ce sont bien les locaux de la préfecture (Cf. image). C’est tout de même extraordinaire de découvrir que le lieu qui porte le nom de toute la préfecture, censé refléter l’image de toute la ville et des cantons, l’endroit où loge le représentant du pouvoir central soit dans un état aussi lamentable. La porte d’entrée principale est couverte de rouille et de boue. C’est à peine qu’on peut reconnaître la peinture sur le mur. Il faut avoir bien appris le saut en hauteur et en longueur au collège et au lycée pour pouvoir accéder à l’intérieur du local, surtout en saison de pluie. Devant, derrière, à côté, bref, tout autour de la clôture, poussent des herbes, donnant l’impression d’un lieu abandonné. « La première chose que les gens nous demandent quand ils viennent dans la ville, c’est si le préfet vient encore ici ou si la préfecture fonctionne encore », a révélé notre interlocuteur pour qui ce spectacle fait la honte des natifs du milieu. « Je vous l’ai déjà dit, il n’y a pas encore un mois, ils sont venus faire une rencontre ici avec la ministre Victoire Dogbé. On voit que ces gens ne se soucient même pas de là où ils travaillent. Comment peuvent-ils prendre soin de la population ? », s’est-il demandé. Une interrogation on ne peut plus légitime, vu la misère dans laquelle vivent les populations.

Tabligbo avec sa population miséreuse

C’est un secret de Polichinelle, la ville de Tabligbo, comme toutes les autres localités du Togo où on exploite des minerais, reste l’ombre d’elle-même. Le code minier dispose que dans la ville ou localité, où des minerais sont exploités, les populations devraient bénéficier des infrastructures de développement du milieu, mises en place par les sociétés ou entreprises exploitantes. Ce n’est malheureusement pas le cas au Togo. Au contraire, elles sont marginalisées, oppressées et même sous-exploitées par des expatriés, propriétaires de ces entreprises. Le problème se pose avec acuité au nez et à la barbe des autorités togolaises qui, disposant elles-mêmes des actions dans ces sociétés, ferment les yeux sur les injustices que subissent les populations.

Togo :  Tabligbo, 2 ans après le drame Wacem, la vie toujours sous la malédiction des ressources minières…

Tabligbo, et plus généralement la préfecture de Yoto, se retrouve pratiquement avec les mêmes problèmes que rencontrent ces autres villes et localités. Tabligbo manque d’eau potable, de bâtiments scolaires dignes de ce nom, de routes et même de terres cultivables occupées par des machines de Wacem et Scan mines. Dans certains de ses cantons comme Zafi, Gboto et autres, il est difficile de téléphoner, faute d’antenne d’opérateur de téléphonie mobile. « Pour effectuer parfois un appel, il faut prendre un taxi-moto et venir jusqu’à Ahépé avant de joindre le correspondant. Il ne faut surtout pas avoir des urgences et compter sur un appel téléphonique pour résoudre le problème. Et dire que nous sommes au 21e siècle », regrette un natif de Zafi rencontré à Tabligbo samedi dernier.

Les quelques fils du milieu qui travaillent dans les usines de West African Cement (Wacem) sont traités comme des bêtes de somme. Non respect des clauses des contrats du travail, heures supplémentaires non payées, licenciements abusifs et autres sont le quotidien de ces employés qui ne sont même pas rémunérés comme il se doit. Mais lorsqu’ils tentent de revendiquer de meilleures conditions de travail, ils deviennent des proies de la machine répressive des forces de l’ordre et des militaires qui n’hésitent pas à tirer à balles réelles sur eux. Et c’est dans cette atmosphère qui continue d’ailleurs de régner dans ces usines, qu’un drame est survenu le 30 juin 2015, avec la mort de 4 fils du milieu suite à l’explosion d’une citerne contenant du fuel. Les dédommagements des familles éplorées promis par la société tardent à être effectifs jusqu’à ce jour.

Plusieurs fois déjà, les populations de Tabligbo se sont soulevées pour revendiquer leurs droits (construction des infrastructures : bâtiments scolaires, forages, terrains de sports et autres). Mais la réponse reste toujours la répression de leurs manifestations. « On a l’impression que personne dans ce pays ne prend au sérieux ce qui nous arrive dans notre milieu. On finit par comprendre que personne ne nous aidera. Pas même nos propres fils du milieu qui ont occupé des grands postes et continuent de l’occuper dans le pays », confie un notable d’un village de la préfecture.

Les cadres du milieu, une déception

Ils sont là. Ils ont occupé des postes les plus juteux du pays, mais n’ont pu rien faire pour soulager leurs frères. Aujourd’hui leaders de partis politiques et cadres dans l’administration, ils continuent de fermer les yeux sur la souffrance de ces populations à qui, lors des rendez-vous électoraux, ils demandent de leur accorder leurs suffrages. Certains poussent l’outrecuidance de les appeler à voter pour le régime cinquantenaire, responsable de la situation que vivent ces hommes et femmes. « Nous avons vu des gens, fils de notre préfecture, arriver ici et promettre ciel et terre. Ils tiennent de grands discours. Mais à la fin, on se rend compte qu’ils nous ont trahis. Ils partent et ne reviennent que quand il y a élection. Voulez-vous nous dire que vous, vous êtes différent d’eux et que nous devons vous faire confiance ? Sinon, permettez-moi de sortir d’ici immédiatement », a lancé un jeune lycéen de la localité samedi dernier lors de la rencontre d’un parti politique, d’avec ses militants et la population à Tabligbo. Une préoccupation bien légitime de ce jeune homme qui, sans le vouloir, met à nu les cadres du milieu. Toutes ces routes précitées mènent dans des villages comme Kouvé, Tokpli, Gboto et autres, d’où sont sortis des Premiers ministres, des présidents de l’Assemblée nationale, des députés, à en croire les sources recueillies sur place. Mais visiblement, aucun d’entre ces personnages, champions en manipulations politiques et qui, en réalité, sont des béquilles du régime en place, n’a pu faire quoi que ce soit pour sauver ces routes.

Comme on peut le constater, la préfecture de Yoto, plus précisément la ville de Tabligbo reste sinistrée, malgré la richesse dont regorgent ses terres. Seuls les expatriés ont droit à tout, au grand dam des autochtones qui n’ont pas leur mot à dire. Et cette descente dans l’abîme continue, sous la bénédiction des dirigeants togolais qui bénéficient d’ailleurs des cadeaux de la part de ces Indiens tous les ans.

Source : L’Alternative No.624 du 30 juin 2017

27Avril.com

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