Togo: le rôle sombre de la CEDEAO en 2005 [Retro ]

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Depuis ses débuts dans l’engagement politique au Togo, il n’a été autant sollicité. Depuis dix mois, entre les multiples réunions de son parti- Alliance Nationale pour le Changement (ANC), de la Coalition des 14 partis politiques de l’opposition, ses voyages à l’intérieur et à l’extérieur, Jean-Pierre Fabre trouve à peine le temps pour se ressourcer.

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« Pouvez-vous me donner un peu du temps juste me reposer un peu pour vous revenir, nous allons juste décaler un peu le rendez-vous », c’est le seul moyen pour le chef de file de l’opposition pour retrouver ses esprits afin d’aborder avec nous l’actualité politique au Togo.

Après dix mois de manifestations continues, l’un des acteurs le plus engagé et déterminé pour la conclusion de la lutte ne désespère aucunement. « Vous ne pouvez avoir autant de gens derrière vous et vous désespérez. Nous avons fait du chemin », glisse-t-il, l’air serein.

Que s’est-il passé à la rencontre du 27 juin avec les facilitateurs, les attentes des recommandations de la CEDEAO, la sortie du président français Emmanuel Macron et l’affaire Bolloré, M. Fabre, sans gueule de bois, dit tout dans cet entretien exclusif avec le bihebdomadaire « Le Correcteur »

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 Correcteur : Après les discussions du mercredi 27 juin en présence des deux facilitateurs Nana Akufo-Addo et Alpha Condé, croyez-vous encore au dialogue pour une sortie de crise ?

Jean-Pierre Fabre : Le dialogue est la voie de sortie de crise qui permet aux protagonistes de mettre sur la table leurs préoccupations, leurs revendications et de faire valoir leurs arguments en vue d’une issue pacifique. Les discussions du 27 juin 2018 ont été, encore une fois, l’occasion pour les facilitateurs, d’écouter les deux parties. Mais aujourd’hui, il est impérieux que, dans le sens de la construction de la CEDEAO des peuples, les facilitateurs se conforment aux aspirations du peuple togolais en vue de résoudre cette crise.

Le peuple togolais, dont nous portons avec fermeté, avec loyauté et avec dignité les revendications, au sein du regroupement des 14 partis politiques de l’opposition, saura, le moment venu, prendre ses responsabilités en cas d’échec de cette voie.

La présence du président Condé a-t-elle changé l’approche des discussions ?

Vous ne pouvez pas passer, d’une part, d’une facilitation d’un Etat, celle du Ghana, à une facilitation d’une institution, celle de la CEDEAO, et d’autre part, d’une facilitation d’un chef d’Etat, celle de

Nana Akufo-Addo, à une facilitation à deux chefs d’Etat, Nana Akufo- Addo et Alpha Condé, sans changement dans la forme. Quant au fond, les discussions se sont déroulées suivant le même schéma que les autres fois.

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Il s’est agi, dans un premier temps, d’examiner les préoccupations qui peuvent être réglées sans délai, notamment la libération des manifestants arrêtés, la levée de l’état de siège de fait dans les localités concernées, la liberté de manifester sur l’ensemble du territoire et la suspension des préparatifs des élections. Les questions concernant les points fondamentaux du dialogue, à savoir le retour à la constitution de 1992, le vote de la diaspora, ainsi que les réformes constitutionnelles, institutionnelles et électorales restent encore à régler.

Les divergences de fond persistent, certes, mais elles ne sont pas insurmontables si ces questions sont discutées en se référant aux principes de la démocratie et de l’Etat de droit, aux textes de la CEDEAO et surtout si le régime en place revient à la raison pour comprendre qu’il est de l’intérêt général de renoncer à un 4ème mandat pour Faure Gnassingbé.

Des élections avant novembre, pensez-vous que cela est tenable ?

La question n’est pas de savoir si la date du 28 novembre 2018 est tenable ou non. Elle est de savoir pourquoi la facilitation fixe une date dans le même temps qu’elle demande la suspension des opérations électorales. Tout en affirmant que c’est une « date indicative » qui ne pourra pas être tenue.

Le seul fait de fixer une date, réaliste ou non, pour des élections, en pleine situation de crise, sans avoir réglé les questions relatives aux conditions de ces élections, base de la crise, est étrange. Et dans une situation de crise comme celle qui prévaut au Togo, la fixation de la date des élections découle de l’élaboration consensuelle d’un chronogramme.

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Et chacun sait que nous en sommes, pour le moment, très loin. Alors ! J’espère que les clarifications et explications données par le Président Alpha Condé, ont permis de lever la confusion.

De toutes façons, le peuple togolais n’acceptera plus aucune élection organisée unilatéralement par le régime RPT/ UNIR au Togo. Notre pays a besoin d’élections transparentes, équitables et crédibles. Ce que le régime RPT/UNIR est foncièrement incapable de réaliser.

Le peuple togolais et le monde entier l’ont éprouvé et constaté à plusieurs reprises. Voilà pourquoi, nos 14 partis de l’opposition préconisent l’organisation des prochaines élections au Togo par un gouvernement et des institutions de transition, spécialement mandatés pour mettre en œuvre toutes les réformes politiques et électorales et organiser les élections, y compris la présidentielle à laquelle le chef de l’Etat actuel ne pourra pas participer.

La transition suivie des réformes avant les élections a été un schéma largement partagé dans l’opinion mais le communiqué final de la dernière rencontre avec les facilitateurs n’y a pas fait allusion.

Le regroupement des 14 partis politiques de l’opposition a remis aux facilitateurs et à tous les chefs d’Etat de la CEDEAO, un document contenant nos propositions pour une sortie de crise. Ce document expose clairement le schéma dont vous parlez.

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Nous pensons que la CEDEAO, dont la crédibilité a été mise à mal, auprès de l’opinion nationale et internationale en 2005, parce qu’elle a manifestement foulé au pied les aspirations profondes des populations togolaises, saura cette fois ci, prendre la juste mesure des enjeux pour préserver les intérêts du peuple togolais souverain, face aux ambitions prédatrices d’un régime sanguinaire qui s’accroche au pouvoir par tous les moyens, depuis plus d’un demi-siècle, en maintenant les Togolaises et les Togolais dans la misère et le dénuement absolus.

En clair, il appartiendra au peuple togolais souverain, d’apprécier à l’aune de ses revendications, les propositions et recommandations de sortie de crise de la CEDEAO, et de prendre ses responsabilités.

Dans quel délai la levée de l’état de siège et la libération des personnes arrêtées seront effectifs ?

Le jour même, ou les heures qui suivent le communiqué final, c’est à- dire sans délai. Il en est toujours ainsi lorsqu’il s’agit de mettre fin à des violations des droits humains. Et nous invitons le régime RPT/UNIR à se départir, pour une fois, de ses manœuvres dilatoires et du refus de respecter ses propres engagements. En tout état de cause, nous prévoyons d’appeler les populations à des manifestations pour défendre leurs revendications, en ce qui concerne les réformes politiques, la liberté de manifestation sur l’ensemble du territoire national, la levée de l’état de siège, la libération des personnes arrêtées, etc.

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Un coup de pouce pour la reprise des manifestations après la rencontre du 27 juin qui indique qu’il faut laisser les gens manifester partout dans le pays ?

Au cours des derniers mois, nos manifestations se sont toujours poursuivies sous diverses formes. Mais nous comptons renouer avec les marches suivies de meetings sur toute l’étendue du territoire national, en vertu des libertés garanties par la Constitution, en vertu des lois qui régissent les activités des partis politiques, en vertu de la loi qui régit les manifestations publiques au Togo.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que la CEDEAO vous fera un nouveau coup de bluff comme en 2005 ?

Ils ont raison de se montrer très sceptiques et de nous exhorter à la plus grande vigilance. Au regard des positions adoptées par la CEDEAO en 2005 en faveur du maintien au pouvoir de M. Faure

Gnassingbé après son coup d’Etat, « crime imprescriptible contre la nation », selon la Constitution togolaise en vigueur, il y a lieu effectivement, de s’interroger. Personne n’oublie l’image du soldat courant, une urne sous le bras, pendant que d’autres soldats tirent en l’air ou tabassent les électeurs du centre de vote, le jour du scrutin du 24 avril 2005, scrutin imposé et validé par la CEDEAO et qui s’est soldé par le massacre de 500 Togolais, selon les Nations-Unies.

Faut-il rappeler que, pendant que se perpétrait cet horrible massacre, Faure Gnassingbé déclarait, dans une interview publiée par le journal français « Le Monde », quelques jours après le scrutin, que le militaire qui courait l’urne sous le bras, tentait de soustraire cette urne à l’opposition pour l’empêcher de frauder ?

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Dois-je également ajouter, que, malheureusement, ce mensonge grotesque, indigne et scandaleux, a été soutenu, par Cheick Oumar Diarra, à l’époque Secrétaire Exécutif-Adjoint chargé des affaires politiques de la CEDEAO, au cours d’un colloque organisé par la CEDEAO en 2005 à Cotonou, devant des centaines d’auditeurs dont le professeur Abdoulaye Bathilly du Sénégal, l’ex Président du Parlement de la CEDEAO, le Malien Nouhoun Diallo, l’ancien Premier Ministre de Côte d’Ivoire Pascal Affi N’guessan, Me Yawovi Agboyibo et moi ?

Heureusement que l’image de ce militaire courant, une urne sous le bras, a fait le tour du monde et a révélé à la terre entière le drame que vit le peuple togolais. Je comprends donc très bien l’inquiétude de tous ceux qui se souviennent de cette terrible année 2005 et des noms comme ceux de Mamadou Tandja, à l’époque Président en exercice de la CEDEAO, et de certains responsables de la CEDEAO comme Adrienne Diop et Cheik Oumar Diarra.

Aujourd’hui, la détermination, la foi et la persévérance du peuple togolais sont telles que la CEDEAO, qui proclame rechercher la paix, la démocratie et l’Etat de droit dans la sous-région, ne peut se permettre d’ignorer les aspirations des populations togolaises, au risque de laisser le régime RPT/UNIR perpétrer un nouveau massacre de populations aux mains nues, sans défense, comme en 2005.

Voilà pourquoi, les hésitations et les atermoiements de la CEDEAO face à l’insistance de Faure Gnassingbé pour candidater à un 4ème mandat, inquiètent les populations togolaises. Il aurait suffi à la CEDEAO, en 2005, d’empêcher l’auteur du coup d’Etat, Faure Gnassingbé, de participer à cette présidentielle, pour éviter le massacre d’au moins 500 de nos compatriotes. La CEDEAO ferait preuve d’une insoutenable légèreté aujourd’hui, si elle proposait, encore une fois, après ce drame, que Faure Gnassingbé soit admis à se présenter pour un 4ème mandat ; contre la volonté de la majorité des togolais, comme le confirme le sondage Afro Baromètre, rendu public, récemment.

C’est dans ce sens qu’au mois d’octobre 2017, en tant que chef de file de l’opposition, j’ai adressé à M.Antonio GUTTERES, Secrétaire Général de l’Organisation des  Nations Unies, une lettre dans laquelle je lui ai fait part de la situation de crise politique qui prévaut au Togo, en relevant  notamment que le peuple togolais, qui vit mal les accompagnements partisans et biaisés de la communauté internationale, dont notre pays a été l’objet, par le passé, ne saurait accepter à ce stade crucial de sa lutte de libération, une consolidation du statu quo, ‘’au nom de la stabilité et de la paix’’, comme cela a été le cas après les massacres de populations en 2005.

Comment jugez-vous les propos du président français Emmanuel Macron sur le Togo, tenus à l’occasion de sa visite au Nigéria ?

Tout chef d’’Etat, tout membre de la communauté internationale qui se préoccupe de la situation au Togo et du drame que vivent les populations togolaises, mérite notre gratitude. Dans notre situation, aucune aide extérieure, n’est négligeable.

Nous remercions le président Macron, de se préoccuper de la crise qui prévaut dans notre pays. Mais nous ne devons jamais oublier que, comme le dit un adage de chez nous, c’est nous qui portons la plaie et qui ressentons la douleur. Il nous revient en conséquence, de lutter inlassablement pour mettre fin à nos souffrances. La contribution extérieure ne peut être qu’un appoint à la lutte que nous menons.

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Juste au lendemain de ce 4eme round du dialogue, Faure Gnassingbé s’est rendu à Katsina au Nigéria pour rencontrer le Président Buhari. Sur place, il a déclaré que la situation de la crise a nettement évolué et que la solution est proche. Vous le croyez ?

D’abord, je relève que Faure Gnassingbé reconnaît enfin, que notre pays le Togo est en crise. Il doit également poursuivre dans le sens de ce progrès, en reconnaissant que ce sont les dérives dictatoriales et la mal gouvernance du régime RPT/UNIR qui sont à l’origine de cette crise. Pour le peuple togolais, la sortie de crise passe par le retour à la Constitution de 1992 avec une alternance politique conséquente :

Faure Gnassingbé ne doit plus briguer un 4ème mandat. Le lobbying forcené, le « vibrionnisme » diplomatique auxquels se livre le Chef de l’Etat togolais ces derniers temps, pour polir son image, est un peu tardif. Face à la détermination du peuple, cet activisme est d’ores et déjà, un fiasco retentissant.

A quoi peut-on s’attendre pour la suite ?

Le peuple togolais résolu, mobilisé et vigilant, attend les propositions et recommandations de sortie de crise de la CEDEAO. Il appréciera et prendra ses responsabilités, comme je l’ai dit plus haut.

 Après 10 mois de manifestations, la C14 semble émoussée ?

A quoi constatez-vous cela ? Je peux vous garantir que c’est plutôt le contraire. Ce n’est pas parce que les manifestations ont été empêchées ou même interdites que nous ne sommes pas mobilisés. La force de la C14, c’est son unité d’action, sa crédibilité et le plein soutien que lui apportent les populations togolaises de l’intérieur du pays comme de la diaspora.

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L’actualité c’est aussi l’affaire Bolloré. Êtes-vous satisfait du passage du ministre Ninsao Gnofam au parlement ?

Pas du tout. A l’Assemblée nationale, comme toujours, lors de ces séances de question d’actualité au gouvernement, les ministres se livrent à de véritables manœuvres de diversion. De telle sorte qu’il faut commencer à se demander sérieusement, dans le contexte actuel de dictature, si cet exercice est utile pour éclairer l’opinion.

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En prétendant que l’affaire Bolloré est une « affaire franco-française » dans laquelle le gouvernement n’a rien à voir, le Ministre Ninsao Gnofam ne fait rien d’autre que de la diversion. Car, si Vincent Bolloré est inculpé de « corruption d’agents publics étrangers », c’est bien parce que ceux qu’il est soupçonné d’avoir corrompus ne sont pas des Français.

Ce n’est donc pas une affaire franco-française. L’affaire Bolloré reste une affaire de corruption dans laquelle le Togo est impliqué au plus haut sommet de l’Etat. De toutes les façons, la justice française qui n’est pas instrumentalisée comme les institutions de notre pays, saura démêler le vrai du faux.

Votre mot de fin en guise de conclusion ?

Aujourd’hui, l’ensemble de nos compatriotes sans distinction, expriment ouvertement et à l’unisson, leur rejet du système RPT/UNIR et leur farouche volonté de réaliser l’alternance et le changement libérateurs. La démocratie, l’Etat de droit et la bonne gouvernance que nous défendons, la liberté, la paix et la justice qui fondent notre lutte, sont autant de valeurs auxquelles aspirent toutes les Togolaises et tous les Togolais qui ont résolument décidé de prendre leur destin en mains.

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C’est autour de ces valeurs que nous entendons rebâtir la République, reconstruire la nation et assurer le développement harmonieux de notre pays pour le bien-être des populations.

J’invite donc tous nos compatriotes, sur le territoire national comme dans la diaspora à rester soudés, résolus et déterminés, pour mener à son terme la lutte de libération de notre pays. Pour cela, nous devons demeurer à l’écoute des appels et des mots d’ordre de la C14

Source : Le Correcteur N° 827

Source : www.togoweb.net

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