Togo-La mort du Bélier noir, mon Maître : Hommage à un grand Homme

Il y a de cela quelques mois des poids lourds de l’opposition togolaise, notamment Edem Kodjo et Me Yaovi Agboyibor s’en allaient. Il y a dans la vie certaines personnes qui ont marqué votre existence: un parent, un enseignant …Sur le plan politique, celui qui m´a marqué fut sans doute cet homme de dimension exceptionnelle; Agboyibor fut mon mentor, celui qui a influencé mon combat politique pour l’instauration d’une véritable démocratie.

Déjà au lycée, je suivais avec beaucoup d’attention et d’admiration cet avocat dont on parlait beaucoup et qui me fascinait avec tous les mythes qui entouraient sa personne. En arrivant en septembre 1989 à l’université, nous étions emballés par l’ambiance explosive du vent du changement auquel aspirait la plupart des jeunes de notre génération depuis le lycée, en passant par les rues de nos villes et campagnes jusqu’aux portes du campus universitaire.

Le célèbre avocat Agboyibor se fit positivement remarquer pour la première fois lorsqu´il dirigea avec brio la CNDH. Le premier journal de libre expression édité par cette institution nous permettait de découvrir désormais pour la première fois des écrits sur les idées de démocratie, de l’état de droit, de justice et des articles critiques contre le système politique qui nous avait vu naître. Des écrits que nous ne pouvions lire à l´époque qu´en cachette grâce aux tracts qui circulaient sous les culottes. Puis vint l’épisode Nayone. Nayone était cet étudiant qui, lors d’une conférence de Me Agboyibor sur le campus, prit brillamment la parole pour critiquer le régime. Un crime de lèse-majesté qui lui valut à l´époque d´être porté disparu pour un temps. Qui a oublié l´affaire Nayone qui fit couler beaucoup d´encre et de salive? C’est donc dans cette ambiance que le mouvement de mars 91 naîtra et qui conduira plus tard au mouvement du 5 octobre 1990.

Je me rappelle donc de ce jour où j’ai croisé mon grand frère Yao Samba qui m’avait demandé si je voulais rencontrer Me Agboyibor. Je n’ai pas hésité un instant pour rencontrer mon idole.C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de rencontrer notre illustre défunt .

Je m’attendais à rencontrer un homme austère, imperméable. À ma grande surprise il nous avait reçu avec une simplicité déconcertante. J’étais presque intimidé, impressionné par cet homme que je rencontrais pour la première fois. C’est un Agboyibor souriant qui nous avait invité à nous assoir et à partager un repas copieux avec lui. Après quelques minutes de présentation et d’échanges, il m’a regardé droit dans les yeux et dit: “Mr Wagbé , je vois en vous un garçon déterminé et prêt à nous accompagner pour le combat démocratique.”

Ce sera le début d’une complicité et d’un cheminement qui a duré jusqu’à mon départ en exil en juin 93 pour l’Allemagne.

Beaucoup de choses ont été dites et se disent encore sur cet homme que nous avons eu la chance et le bonheur de connaître de près plus que certains de nos concitoyens.

Nous voulons juste témoigner ici sur l’homme que par la force du destin nous avions eu la chance de croiser et de côtoyer.

Sur le plan humain, Agboyibor était vraiment un homme charismatique, d’une simplicité extraordinaire, d´une courtoisie à vous étonner. C’était quelqu’un qui écoutait beaucoup et cherchait toujours à apprendre quelque chose de son interlocuteur. Il engageait souvent le dialogue et vous posait toujours de petites questions pour vous orienter sur ce qu’il attendait de vous. Ce qui m’avait frappé chez lui c’était aussi sa mémoire d’éléphant. Il ne prenait jamais presque note mais pouvait garder les moindres détails de vos discussions et de certains dossiers. Il lui arrivait de vous recevoir tard la nuit pour des discussions intellectuelles et politiques.

Bosseur, il se levait très tôt pour accorder de nombreuses audiences aux longues files d’attente qui se poursuivaient en longueur de journée dans son cabinet où il y avait toujours du monde.

Nous garderons en mémoire ces rendez-vous matinaux , au cours desquels il partageait son petit-déjeuner avec nous. Et pour ceux qui peuvent s’en douter ce n’était ni du café ou du chocolat chaud, mais toujours le << véyii>> le haricot préparé, une spécialité du Togo en bon fils ouatchi. D’ailleurs il aimait être identifié aux paysans, au peuple, aux déshérités.

Un homme d’une intelligence redoutable et un des meilleurs hommes politiques que j’ai connus.

Agboyibor a été celui qui a le plus influencé notre culture politique et intellectuelle.

Au CAR il s’impliquait beaucoup à la formation des militants.

Il était un de ces rares leaders qui avait très tôt compris que les étudiants devraient être à la pointe du combat politique pour réveiller la conscience des masses populaires.

Nous nous rappelons que pour écrire le programme politique et idéologique du CAR , Agboyibor nous donnait des livres pour lire et faire des exposés dont les synthèses ont plus tard servi à écrire le programme politique et idéologique de la social- démocratie qui lui tenait à cœur.

Le CAR devrait être selon lui le parti des déshérités qui composent la majorité du peuple: il disait souvent dans nos conversations que la vie d’un paysan de Bangéli ( canton de la préfecture de Bassar)n’était pas différente de celle d’un paysan d’Ahépé( canton de la préfecture de Tabligbo). Les déshérités selon lui étaient aussi tous ces artisans, ces petits commerçants et commerçantes du secteur informel, bref le peuple d’en bas.

Pour lui il fallait que le pouvoir revienne au peuple et non à ceux qui détenaient déjà le pouvoir économique. Cette orientation lui avait valu le dédain et le mépris d’une certaine Bourgeoisie et aristocratie du pays.

Nous étions souvent formés par ses soins sur les techniques de sensibilisation stratégique des masses. La priorité selon Agboyibor c’était d’identifier dans chaque localité des leaders d’opinion et leur expliquer l’idéologie du parti et les techniques de communication pour amener les masses à la conscience politique. À la différence de beaucoup de partis politiques à l’époque , Agboyibor misait beaucoup sur les jeunes pour mener cette conquête du terrain, suscitant parfois la réprobation de certains militants d´un certain âge.

Ainsi la plupart des délégations au cours des tournées de sensibilisation et d’installation de fédérations étaient conduites par des jeunes de notre âge dans les différentes localités.

Agboyibor était proche du peuple et savait trouver le message approprié.

Ceci nous avait permis de parcourir la plupart des villes et campagnes du terroir et de nous faire une idée de la réalité.

Beaucoup de mauvaises langues racontent que le “bélier noir” était tribaliste. Nous qui avions eu le privilège de le côtoyer n’avions en aucun moment décelé le moindre comportement en ce sens. Au contraire personnellement, venant de la partie septentrionale du pays, nous avions eu toujours droit à sa confiance et partagé beaucoup son intimité, suscitant tant de jalousie et méfiance de la part de certains qui pensaient à tort qu’il fallait se méfier des gens du Nord.

Agboyibor nous disait: ” Wagbé, je préfère avoir un militant qui ne vient pas de ma préfecture plutôt que quelqu’un qui est de chez moi. Le premier me suit par conviction des idées que je défends tandis que le second le fait par affinités parentales.”

Enfin Agboyibor était d’une générosité sans limites .Il n’était pas seulement un leader mais il était aussi soucieux du bien-être de ses militants auxquels il n’hésitait pas à apporter assistance au besoin. Il était un père pour nous.

Nous nous rappelions alors qu’il était en séjour à Ouagadougou pour une rencontre de l’opposition, pendant que nous étions comme réfugiés auprès d’un parent, il n’hésita pas à nous rendre visite et à partager un repas avec nous comme hôte.Ce fut pour nous en cette occasion de confirmer la bonté et surtout la fidélité de ce grand homme envers ceux avec qui ils menaient la lutte.

Même plus tard alors que nous avions pris du recul vis-à-vis du CAR, quand il prit la tête de la primature, Agboyibor n’avait pas oublié certains d’entre nous qui avions à l’époque contribué à faire de cette formation un grand parti, en nous proposant de revenir l’aider dans sa tâche. Nous avions à l’époque décliné cette offre pour des raisons personnelles, mais ce fut encore une occasion de découvrir la reconnaissance d’un homme qui a toujours gardé en lui les principes de fidélité et de justice.

À Lomé comme à Paris Agboyibor nous avait toujours ouvert sa porte, sa famille nous a toujours accueilli et à toujours accordé la même considération que ce dernier nous accordait. Témoignage d’un homme qu n’a su que transmettre certaines valeurs universelles aux siens.

C’est donc avec beaucoup de douleur que nous disons adieu au bélier noir . Malgré tous les fantasmes, malgré tout ce qui s’est dit et se dira à tort ou à raison, c’est le Bélier noir que nous avons eu à connaître.

Il y a près de 7 ans que nous n’avions plus eu de contact avec Agboyibor; mais 3 semaines avant sa disparition, et comme par intuition prémonitoire nous avions appris qu’il séjournait à Paris; ce fût une chance d’avoir eu un entretien téléphonique avec lui. C’était un entretien émouvant où on s’est rappelé de nos combats communs, ensuite nous avions longtemps échangé sur la situation politique actuelle. Rien dans sa voix n’avait changé, oui je revoyais mon maître comme nous l’appelions affectueusement, rien ne laissait présager un quelconque malaise sérieux, malgré les nouvelles que j’avais sur sa santé précaire. Après 1h 45mn de dialogue on raccrocha, ce fût l’occasion pour nous de le remercier d’avoir contribué en partie à faire de nous ce que nous sommes aujourd’hui; on s’était promis de nous rappeler le plus souvent possible. Mais qui pouvait prévoir que ce serait la dernière fois que j’attendais sa voix, celle qui nous a tant appris; mais aujourd’hui au-delà du vide que laisse sa disparition, nous remercions la providence de nous avoir donné cette chance de parler à notre maître pour la dernière fois avant son envol vers l’éternité.Nous avions commencé cette lutte en 90 avec le maître, nous finirons cette lutte après sa mort afin être les dignes héritiers de son combat.

N’en déplaise à ses détracteurs, il fut l’un des plus brillants hommes politiques.

Comme tout humain, il avait ses faiblesses, ses limites. Il a dû commettre des erreurs. Quel homme politique togolais n’a pas son péché mignon ?

N’eut été la méchanceté, la duplicité et l’adversité de certains de ses concitoyens qui l’ont stigmatisé, ourdi des complots contre lui, cet homme aurait arraché la libération du Togo des mains du clan mafieux.

Aujourd’hui nous pouvons conclure cette lutte grâce à cet homme qui a joué un rôle essentiel et fait sa part pendant la première étape du long processus de libération en cours.

Que le peuple reconnaisse ses mérites, l’histoire lui réservera une place dans son panthéon. Paix à son âme, nos condoléances les plus attristées à la famille.

Repos éternel cher Papa, cher Maître !

Salomon Wagbe

Source : icilome.com

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