Togo, La fébrilité du régime de Faure Gnassingbé mise à nu par François Boko : La France dans un rôle obscur

389

Togo, La fébrilité du régime de Faure Gnassingbé mise à nu par François Boko : La France dans un rôle obscur

Le débat politique au Togo depuis deux semaines tourne autour du retour de l’ancien ministre de l’Intérieur François Akila-Esso Boko, exilé en France depuis 14 ans. Ce come-back annoncé à coup de renfort médiatique a non seulement éclipsé les sujets majeurs, notamment le PND, la crise au sein de la C14, mais aussi mis une pression terrible sur le régime. François Boko a démontré en quelques jours seulement qu’il pouvait rallier à sa cause sans grand moyen les médias internationaux et nationaux. Cette opération de communication foudroyante et inédite a même fait l’objet d’un article d’une agence qui a parlé « du jamais vu au Togo ». C’est cette surmédiatisation qui a créé un climat de peur au sein du régime, mais a aussi suscité la jalousie de certaines personnes qui se sont laissées aller à des déclarations puériles voire scandaleuses parfois dignes d’apprentis politiciens.

La route pour l’alternance au Togo est encore longue et sera très difficile. Ceux qui dans l’euphorie se laissent aller à des humeurs, ne savent pas encore de quoi demain sera fait et quel sera leur propre sort. Il faut donc savoir raison garder, au lieu de verser dans des déclarations immatures dignes d’une inculture politique. L’avenir proche nous situera.

La France cède aux exigences de Faure Gnassingbé

Le 28 mars dernier, François Akila-Esso Boko a été empêché de prendre le vol avec sa délégation en direction de Lomé. Air France a été mise à contribution, en plus de la police française, pour mettre en exécution les ordres du pouvoir de Lomé qui envisageait d’interdire d’atterrissage l’avion au cas où l’ancien ministre était à bord. Point n’est besoin de revenir ici sur les détails de ce retour avorté. Mais il est nécessaire de mettre en relief le rôle joué par le pouvoir de Faure Gnassingbé, avec la caution de la France, pour torpiller ce retour. Malgré le démenti du Quai d’Orsay et de la compagnie Air France qui recourt à des arguments fallacieux pour justifier cet incident grave, il est de notoriété publique qu’un certain Gilbert Bawara, l’homme des missions obscures de Faure Gnassingbé, a été dépêché illico presto à Paris pour convaincre l’Elysée de ne plus soutenir le projet de retour de l’ancien ministre. Et comme la Francafrique est un système mafieux aux contours insaisissables passant les intérêts des nations avant celles des individus, Gilbert Bawara a réussi par un tour de magie à convaincre ses interlocuteurs de lever le pied. Et c’est l’information qui a été portée à la connaissance de l’ancien ministre la veille de son départ, avec une prescription de ne pas dévoiler la source dans les médias ou de se contenter de dire que l’information lui a été portée par voie diplomatique. Pourquoi les conseillers de l’Elysée et du Quai d’Orsay n’ont-ils pas voulu que l’identité du messager soit connue ou encore que leurs noms soient cités ? Quelle est en réalité la contrepartie de cette volte-face des services qui étaient impliqués dans le processus du retour ? Les relations entre la France et l’Afrique étant souvent une affaire de mallettes ou de monnaie d’échange, il est fort possible que le régime de Faure Gnassingbé ait fait un geste de taille pour que la France se décide à la dernière minute de ne plus cautionner le retour de François Boko.

En 2009, Faure Gnassingbé s’était résolu à éjecter Progosa de Dupuydauby pour redonner la manutention du Port autonome de Lomé au Groupe Bolloré afin de s’assurer la caution de Paris et surtout de Sarkozy pour sa réélection en 2010. En 2020, il a encore certainement mis beaucoup d’argent ou promis de céder une société à la France afin que cette dernière sacrifie François Boko. Tout porte à croire que c’est le Groupe Togocom qui sera cédé à France Télecom/Orange, dans un simulacre d’appel d’offre, afin de sceller un nouveau bail de Faure Gnassingbé à la tête du pays à partir de 2020. On est au cœur de la doctrine esquissée par le Général De Gaulle à savoir « la France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts ».

Les questions de démocratie, de droits de l’homme qu’elle fait semblant de soutenir ne sont en fait que de la poudre aux yeux. Les arguments servis par Air France et curieusement relayés par le régime togolais visant à faire croire que François Boko ne disposait pas de visa et ne pouvait donc ne pas embarquer relèvent de la pure diversion. Il est connu de tous que tout expatrié ou Togolais disposant d’un passeport étranger peut prendre un visa à l’entrée à Lomé. Et pour les binationaux, il a été pris en 2014 au conseil des ministres une décision stipulant clairement que tout Togolais muni d’un passeport étranger et possédant un document qui prouve son origine togolaise, notamment le passeport, la carte d’identité en cours de validité, l’acte de naissance ou tout autre document, peut arriver au Togo sans formalité de visa.

C’est ici qu’on observe la fragilité de la ligne de défense d’Air France qui doit répondre de cet incident devant les tribunaux et du régime de Faure Gnassingbé dont la mauvaise foi n’est plus à démontrer.

Pourquoi François Boko fait-il autant peur au régime ?

Les interviews accordées par François Boko ont eu le mérite de clarifier sa position vis-à-vis du régime Faure Gnassingbé. Ceux qui, sans aucune information, se lançaient dans des analyses farfelues, comme on sait le faire au Togo en parlant d’arrangement à l’image de la RDC, ou d’un pion de la France qu’on veut parachuter doivent se raviser après ce retour avorté. L’ancien ministre de l’Intérieur a clairement cité les noms des émissaires que le pouvoir lui a envoyés. Pourquoi Faure Gnassingbé tenait-il à le voir rentrer sans l’implication des pays impliqués dans son exfiltration ? En réalité, ce piège déjoué par François Boko en son temps consistait à le faire rentrer au pays à travers un arrangement à l’africaine pour ensuite le liquider.

Dans les cercles du pouvoir de Lomé, certains barons qui tiennent le laboratoire sont convaincus qu’après avoir neutralisé les opposants sur le terrain, l’ancien ministre de l’Intérieur était le seul à pouvoir les inquiéter dans l’avenir. Ils avaient donc planifié une frappe préventive à travers ces incessantes missions de bons offices visant à le convaincre de rentrer sans le parapluie diplomatique. En homme avisé, François Boko a su esquiver ce traquenard avant de retourner la balle au régime cette fois-ci à travers le canal diplomatique. Le refus catégorique du régime de le voir rentrer a confirmé ainsi toutes les appréhensions suscitées par les émissaires que Faure Gnassingbé lui envoyait. Les moyens mis en place, les menaces directes ou voilées, l’instrumentalisation des FAT, les articles menaçants de certains journaux et les tracts au nom des FAT, tout ce dispositif de dissuasion mis en place prouve à suffisance aujourd’hui que l’homme qui fait peur au régime de Faure Gnassingbé est bel et bien François Boko. Le «Prince» lui-même reconnait en privé qu’il est stratège. Cela suffit largement.

Au sein du pouvoir, tout avait été mis en place pour empêcher ce retour qui devait bousculer l’équilibre fragile au sein du système et faire bouger les lignes sur la scène politique à un an de la présidentielle. Toutes les options étaient sur la table, comme l’arrêter à l’aéroport de Lomé, un scénario très risqué selon certains puisque le régime se mettra en difficulté sur le plan médiatique et en interne. L’autre option moins risquée est de l’empêcher de prendre le vol, ce qui s’est passé. Et le scénario du pire, c’est de le neutraliser dans l’avion par un agent au cas il s’entêtait à prendre le vol. Justement pour cette dernière option, plusieurs sources bien renseignées ont signalé sur le vol un agent du régime en business dont la mission serait de neutraliser le « colis », selon leur propre terme, afin qu’il arrive au pays en position allongée ( sic).

En quelques jours, François Boko a mis en difficulté le régime de Faure Gnassingbé. La mise en branle des médias internationaux a mis en mauvaise posture le régime et créé une ambiance de peur au sein du système. Comme le dit si bien un économiste chevronné, en moins de deux semaines, la médiatisation autour de François Boko a réduit en poussière le PND de Faure Gnassingbé dont plus personne ne parle. Que ce soit en bien ou en mal, on ne parle que de François Boko à la une des médias, et c’est l’essentiel. Les deux milliards débloqués pour la communication autour du PND sont partis en fumée et aucun investisseur sérieux ne viendra dans un pays où les méthodes dignes de la STASI sont encore d’actualité.

La France est-elle encore en mesure d’assurer la sécurité de François Boko ?

François Boko ne compte pas baisser les bras ou renoncer à son projet. C’est plus qu’une nécessité aujourd’hui pour lui de travailler non seulement au retour, mais à une offre politique pour une alternance pacifique et maitrisée au Togo. Mais après les jeux obscurs qui ont plombé la première tentative de retour et le rôle très ambigu de la France, la question est de savoir si l’ancien ministre de l’Intérieur peut encore compter sur la protection de la France.

Il y a bien eu des assassinats d’opposants aux régimes africains en France qui n’ont jamais été élucidés. Alors François Boko peut –il continuer par faire confiance à la France où il est en exil depuis 14 ans ? C’est une question qui mérite une longue réflexion parce si aujourd’hui pour quelques broutilles, les Gaulois ont cédé aux humeurs de Faure Gnassingbé, on ne sait pas ce qui sera mis dans la balance prochainement pour la tête de l’intéressé. De toute façon il revient à l’exilé lui-même d’analyser le contexte et son évolution afin de tirer les conclusions nécessaires.

Source : L »Alternative No.788 du 02 avril 2019

27Avril.com

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here