Togo, Comi Toulabor : Ce que je pense de la Crise Politique

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Directeur de Recherche à Sciences Po Bordeaux, Comi Toulabor est une figure très connue de la scène politique togolaise. Dans un entretien qu’il a eu avec notre rédaction (La Nouvelle Tribune) depuis la France, il se prononce, en exclusivité dans nos colonnes, sur la crise politique au Togo, le dialogue, et la candidature de Faure Gnassingbé en 2020. Lecture !

Quelle est votre lecture de l’actualité sociopolitique au Togo depuis le 19 août 2017 ?

Togo, Comi Toulabor : Ce que je pense de la Crise Politique

Depuis le 19 août 2017, donc bientôt un an, le paysage politique togolais présente des lignes de rupture, plus profondes qu’on ne l’imagine. J’en vois deux essentiellement : la première est la résorption du sentiment d’ankylose collective si caractéristique dans laquelle le pays a plongé de nouveau après les événements du 05 octobre 1990. Si l’animation politique a disparu, l’argent corrupteur a pris une place plus lourde encore, tant les frontières de la pauvreté ont essaimé un peu partout.

La deuxième rupture est la nationalisation des revendications démocratiques trop longtemps principalement confinées dans la partie méridionale du pays. Les Togolais, dans leur ensemble, ne se laissent plus chanter les chansons nauséeuses du tribalisme du pouvoir et d’une certaine opposition.

Quel est, à votre avis, le nœud de la crise politique togolaise ?

Ce nœud de crise se trouve au rond-point de l’alternance. Dès le départ, pour les Togolais, il ne peut pas y avoir de démocratie sans le départ d’Eyadéma. C’était une des principales revendications lors des manifestations des années 1990. Une très ancienne revendication, vieille de presque trente ans, qui est toujours d’actualité, plus que jamais avec Faure.

Le dialogue prévu pour être bouclé en dix jours sous la facilitation du président ghanéen a finalement échu à la CEDEAO qui a désigné un second facilitateur en la personne du président de la Guinée. Un autre round des discussions a eu lieu récemment à Lomé. Certains analystes estiment que le communiqué final de cette rencontre ne règle en rien le problème de fond. Avez-vous aujourd’hui le sentiment que rien n’avance véritablement ?

Si le dialogue dépasse la décade initialement prévue, c’est qu’il y a des problèmes, surtout de fond. Faure, (se leurre-t-on ?) en proposant le dialogue, tient sa stratégie de procrastination qui avait porté bonheur à son père. On ne change pas une stratégie gagnante, surtout qu’en face, on tombe chaque fois dans les panneaux !

Par ailleurs, l’introduction du facteur Condé fausse le dialogue, car le Président guinéen joue un jeu trouble, ayant intérêt lié avec Faure (et aussi avec Fabre). Si le chef de file de l’opposition a fermement récusé d’autres parties au dialogue, excepté bien sûr le pouvoir et la C14, la cohérence minimale de sa part aurait dû être de recaler aussi son grand ami Condé pour l’intérêt supérieur des Togolais.

J’avance que Faure, Fabre et Condé forment un trio objectif dont pâtit le facilitateur en titre Nana Akufo-Addo. Il y a des règles à respecter dans une médiation, et dans le cas d’espèce, ces règles sont faussées. Le patinage du moteur du dialogue qu’on observe à l’heure actuelle est intimement lié à l’inobservance des règles élémentaires. Condé est un torpilleur et il est là pour torpiller, et rien d’autre : pour son propre compte d’abord avec des enjeux de politique intérieure chez lui ; au profit de Faure, cela va de soi ; et bien sûr au profit de son ami que le statu quo arrange objectivement, qu’il le veuille ou non.

La crise est d’actualité. L’opposition appelle à manifester de nouveau sur toute l’étendue du territoire national, malgré le dialogue. Pensez-vous que les deux facilitateurs tournent autour du pot ?

Comme je l’ai dit tantôt, il y a un facilitateur de trop, surtout que ce facilitateur est venu pour « semer le bordel ». Et dans ces conditions, on ne peut que tourner autour du pot quand on appelle le peuple à manifester, c’est-à-dire, en somme à danser, comme aux heures glorieuses du RPT, quitte à ce qu’il se fasse lacrymo-gazer ou sauvagement trucider. Le peuple, censé disponible à perpétuité, doit demander l’éjection de Condé du dialogue ; il n’a rien, absolument rien, à y faire.

Quelles sont aujourd’hui les pistes de sortie de crise ?

Selon moi, il n’y a pas trente-six mille pistes. L’opposition doit faire une offre politique pertinente et réaliste au pouvoir et à la médiation. C’est le rôle des partis politique de traduire en action du possible, les demandes et les revendications de la masse, de la rue. Ils ne peuvent pas se contenter de crier haro sur le baudet Faure !

Je regrette pour ma part que les principaux partis politiques au Togo n’ont pas de think tank, de cercles de réflexion prospective. On ne peut pas combattre une dictature multi-décennale avec des slogans au bout du fusil buccal ! Il faut produire des documents d’analyse, de réflexion, les partager avec les partenaires internationaux pour leur démontrer qu’il y a un travail de fond qui se fait, qui est fait. Je sais que dans notre pays, toute activité intellectuelle est sujette au dénigrement, à la raillerie, surtout dans l’opposition, faisant ainsi le jeu du pouvoir, qui, lui, n’hésite pas à recourir à l’expertise locale et étrangère pour se consolider.

Est-ce que cette crise peut se régler par un accord entre les protagonistes ? Si oui, quel pourrait en être le contenu ?

A toute crise, il y a des solutions. Au fond, la mienne personnelle importe peu. Cela dit, on parle de transition d’une certaine durée avec ou sans Faure. Lequel ne doit pas participer aux élections de 2020. Avec un Premier ministre consensuel, etc. Pourquoi par exemple exclure Faure du scrutin de 2020 ? On peut transformer cette interrogation en proposition politique concrète en l’améliorant d’une manière ou d’une autre. Je vois s’élever des clameurs avec le pouce renversé.

Tous les regards sont tournés vers le Sommet de la CEDEAO le 31 juillet prochain pour des recommandations à l’endroit de la classe politique togolaise. Selon vous, que peuvent décider les chefs d’Etat ?

Sans vous le cacher, je ne peux pas me prononcer. Je crois qu’il faut attendre le document de la CEDEAO pour l’analyser. A supposer un contenu fade et indigeste, je n’hésiterai pas à le dire haut et fort.

Mais je fais le pari que les dirigeants de la CEDEAO ont, eux aussi, muri et sont au diapason de leurs populations. Je veux lire dans leur document : alternance, retour la constitution de 1992, et surtout pas plus deux mandats, Faure doit à se plier à cette règle fondamentale, garantie militairement, etc.

L’idée d’une transition politique est-elle la bienvenue dans le contexte actuel ?

Inévitablement, il faut une transition et elle est plus que souhaitée. J’ai répondu partiellement à cette question. Mais je voudrais ajouter que le pouvoir et l’opposition ne doivent pas jouer avec l’intérêt supérieur du peuple. Il faut absolument que cette expression « Intérêt supérieur du peuple » ait du sens.

Cela veut dire que Fabre ne doit pas être le Premier ministre de transition comme il l’ambitionne. Est tout indiqué, l’ancien ministre de l’Intérieur, François Boko dont ne veut entendre parler le leader de l’ANC. Il connaît le système RPT, les FAT et leurs hommes au bout du doigt. C’est l’homme-ressource indispensable, à mon avis.

Que pensez-vous d’une candidature de Faure Gnassingbé en 2020 pour un quatrième mandat ?

Si les Togolais sont de véritables démocrates, ils n’empêcheraient pas la candidature de Faure pour un quatrième mandat. A la condition explicite que celui-ci accepte de son côté que le scrutin soit organisé de A à Z par une instance neutre : ONU, UA, CEDEAO, etc… comme en 1958 avec l’ONU dans notre pays où la victoire du CUT de Sylvanus Olympio a été éclatante au détriment du PTP de Nicolas Grutzniky soutenu par l’administration coloniale.

Vous étiez un cadre de l’Alliance nationale pour le changement (ANC), parti duquel vous avez démissionné. Mais vous restez une figure de l’opposition togolaise. Dites-nous : quelles alternatives pour l’opposition en 2020 ?

Vous savez, M. Attissogbe, l’ANC n’est pas un parti. Je le dis et le répète. Elle fait trop bulldozer sans les chenilles, trop éléphant dans une boutique de porcelaine. Un parti bizarroïde, trop brouillon qui n’effraie personne, n’ayant rien de sérieux à proposer, occupant le champ politique oppositionnel par une sorte d’onction du pouvoir qui l’a érigé en parti d’opposition. En fait, l’ANC a sa place aux côtés de l’UFC auprès du pouvoir RPT. Seulement l’ANC n’est pas sérieuse et logique avec elle-même. Il y a des histoires qu’on ne mettra pas sur la place publique, hélas ! Bref, en regard de ce que je viens de dire, en 2020, l’ANC fait comme l’UFC en s’alliant avec le pouvoir. Fabre n’est pas à ce point un demeuré. Cette hypothèse est donc improbable. En revanche, l’hypothèse la plus plausible est que l’ANC continuera à jouer le rôle que le RPT lui a assigné : un parti-bulldozer sans chenilles, un parti-éléphant dans une boutique de porcelaine qui ne fait plus peur. Est-ce un hasard si le pouvoir a plus peur du PNP de Tikpi Atchadam que de l’ANC de Jean-Pierre Fabre ? Le premier est venu briser un accord tacite établi entre ce dernier et le pouvoir. Ils (le RPT et l’ANC) ne peuvent qu’abhorrer le PNP pendant que le peuple l’adore !

Interview réalisée par Elom Attissogbe

Source : La Nouvelle Tribune No.63 du 19 juillet 2018

27Avril.com

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