Réplique à Robert Dussey : Face aux Grandes Puissances, l’Afrique n’a pas « encore » le choix

Carlos Kétohou

L’internet a changé le monde et a rendu ‘’fous’’ des abonnés, qui, seuls ou ensemble, éclatent subitement de rire pour avoir lu un texte ou regardé une vidéo qui en arrache l’éclat.

Cette situation va s’exacerber avec le prochain outil de Facebook dénommé Métaverse qui consiste à fusionner la vie virtuelle avec la vie réelle et créer de nouveaux terrains de jeu pour tout le monde.

C’est la plus grande mutation technologique annoncée pour le monde à partir de 2023 qui risquera de rendre anachroniques toutes les réalités, quoique évoluées et dynamiques, actuelles sur Internet.

Lire aussi: Tribune : Ecouter les voix africaines ne peut pas être une simple variable d’ajustement

Dans le parcours justement des informations sur la toile, je suis tombé sur une réaction d’activiste de net relative à la visite du Président en exercice de l’Union Africaine, le Sénégalais Macky Sall, au dirigeant russe, Vladimir Poutine qui en avait fait un tweet.

Le commentaire m’a fait marrer…” Vous c’est les céréales, le manger qui vous préoccupe…vous n’avez pas envie que les africains vous félicitent de s’être libéré de votre soumission à la France et à l’Occident…”

L’essentiel donc de l’agenda du porte-parole de l’UA pour cette longue pérégrination bolchevik, si on s’en tient au tweet du Président était donc le blé, la quête des céréales ; bref une mission pour le ventre au mépris de tout ce qui se passe comme guerre entre deux Etats avec ses conséquences en pertes de vies humaines.

Une guerre qui mobilise autant l’OTAN que les puissances antagonistes réunies autour de la Russie.

On comprend donc pourquoi, les dessins de caricature occidentaux se donnent souvent le plaisir d’illustrer les dirigeants africains par de « gros ventres » coiffés d’une petite tête comme pour dire que la panse a la priorité sur le cerveau de dirigeants souvent infectés par le syndrome de la corruption et de la mauvaise gestion des ressources dont regorgent leurs pays.

Depuis hier donc, abonné aux newsletters de la diplomatie togolaise, j’ai lu et relu l’opinion de Robert Dussey dans le journal Le Temps de Genève sur la place de l’Afrique dans la réalité géopolitique et géostratégique mondiale.

Le ministre togolais des affaires étrangères très prolixe dans la propagande de ses activités diplomatiques, l’internet aidant, n’a fait qu’entonner à nouveau la chanson qu’il a toujours chantée et dont personne ne semble reprendre le refrain.

“L’Afrique ne veut plus s’aligner sur les grandes puissances, quelles qu’elles soient” : C’est un secret de polichinelle que cette boutade, entretenue depuis longtemps par des courants panafricanistes, sincèrement engagés pour l’affranchissement de l’Afrique vis-à-vis de colons.

Malheureusement, ceci constitue et restera un vœu pieu si les défenseurs de cette cause se trouvent être du côté de ceux qu’il convient d’appeler les néo-colons.

Ce sont les Chefs d’Etats africains, imbus du pouvoir, réfractaires à l’épanouissement de leurs peuples, hostiles au respect des lois et règlements de la démocratie en commençant par ceux de l’alternance, abonnés aux violations des libertés….incapables d’amorcer le développement du continent.

Si donc, ces dirigeants obligent la galaxie démocratique (société civile, partis politiques, presse etc.) de leurs pays à s’aligner derrière leur desiderata dans la conservation et la jouissance de leur pouvoir de façon illégitime, ils n’auront pas de leçon à donner aux grandes puissances.

Le respect, dit-on, s’impose. Si vous vous respectez, on vous respectera mais si vous piétinez vos peuples avec une gouvernance scélérate, vous subirez l’exclusion, la domination et l’oppression.

C’est l’angle introductive de mon élément de réponse à la tribune de Robert Dussey dans le journal suisse.

Robert Dussey est ministre togolais des affaires étrangères. Il est donc, à ce titre, la gâchette diplomatique de Faure Gnassingbé, fils de Gnassingbé Eyadéma, (38 ans de règne) prolongés de 17 ans qu’il totalise pour un quatrième mandat qui devrait prendre fin (s’il le veut) en 2025.

En 2008, alors conseiller diplomatique de Faure Gnassingbé, le philosophe Dussey a écrit le livre ‘’L’Afrique malade de ses hommes politiques’’, un best-seller qui a été dans son contenu un grand coup d’épée dans l’eau.

Ce livre était un projet du chef de la diplomatie togolaise qui interpelle les chefs d’Etats africains, « corrompus, incompétents qui n’ont toujours pas réussi à engager leurs États sur la voie d’un développement stable et continu, malgré leurs richesses en matières premières, aides internationales et assistances des programmes techniques.. »

Depuis 2008, le professeur Robert Dussey exhorte les chefs d’États à ‘’se ressaisir devant le défi vital posé à leurs pays ; construire et développer le continent africain en se dégageant de l’emprise étrangère.

Depuis 2008 donc, ce projet, stratégie idéologique de développement préconisée par Robert Dussey a tourné au cauchemar : le refus de quitter le pouvoir dans le respect des constitutions, la prolifération des courants de corruption, les coups d’Etats et la fragilité des institutions régionales, dont la CEDEAO et l’Union Africaine et leur incapacité à faire respecter les lois.

Sur ce chapitre donc, le philosophe Dussey est comparable à Kant de Charles Peguy : ‘’Il a les mains pures, mais il n’a pas de mains.’’

Alors que faire ? continuer à compter les étoiles, en bon philosophe ? C’est la question et en même temps la réponse politique à l’Opinion du Professeur Dussey.

Pour revenir à la réalité de l’émergence africaine dans le monde, point n’est question d’allégorie ; il est simplement important d’interroger l’histoire et la place de l’Afrique dans l’histoire.

L’histoire, d’après Le nouveau “Rapport de la CIA” : Global Trends 2040 (un livre passionnant) est tout autant marquée par les événements imprévisibles et les discontinuités que par les tendances à long terme.

Il faudrait donc être inscrit dans l’histoire, s’imposer dans l’histoire pour prétendre se faire citer dans l’histoire. L’histoire se compose des “surprises” et des “ruptures” stratégiques.

La surprise stratégique est un événement brutal et imprévu, quoique pas toujours imprévisible ayant un impact majeur sur l’environnement politique, économique, social ou militaire.

La rupture stratégique a un impact plus fort : c’est l’événement qui nous fait dire que “plus rien ne sera comme avant”.

C’est logiquement, ce qui devrait faire l’objet de la démarche de Dussey.

Les deux catégories se recoupent partiellement : ainsi certaines ruptures stratégiques se produisent sur la longue durée, comme par exemple la transition démographique des pays en développement, ou le décollage économique…

Au premier rang de tels événements figurent les grandes innovations scientifiques et technologiques, mais aussi les événements d’origine humaine : attaque militaire surprise, choc énergétique, acte de terrorisme, série de révoltes populaires simultanées, effondrement d’un grand pays, accident industriel majeur, krach boursier et financier, votes populaires, pandémie, etc.

Où se trouve l’Afrique dans ces phénomènes de l’histoire ? Dans ces mutations ? dans ces changements ? Du côté stoïque, toujours à subir, toujours à se plaindre, toujours à la traîne, dans le creux de l’histoire, par la force, mieux la volonté d’hommes politiques, qui ont rendu l’Afrique malade.

C’est ce que le ministre togolais semble designer allégoriquement d’entité purement instrumentale avec les projets d’union qui piétinent, mieux périclitent par les jeux concentriques puérils de soutien à la conservation de pouvoir qu’au renforcement de l’intégration continentale.

En 2019, par exemple, la pandémie du coronavirus a frappé le monde. Aucune fois, les dirigeants africains se sont mobilisés pour chercher les solutions au Covid, ne seraient-ce, les voies et moyens à la fabrication d’un médicament. Si les conditions naturelles n’eurent pas été en faveur de la faible mortalité en Afrique, ç’aurait été l’hécatombe prophétisée par les grandes puissances. C’est le vaccin des grandes puissances qui a sauvé l’Afrique.

Par ailleurs, l’Assemblée générale de l’ONU, a soumis le 2 mars 2022 au vote, la cessation immédiate de l’attaque de l’Ukraine par la Russie.

S’il y a eu un vote massif en faveur de la résolution, une vingtaine de pays africains, dont le Togo du Ministre Dussey ont préféré s’abstenir, à la surprise de nombreux observateurs. Et depuis, si ce n’est la menace de la pénurie du pain par le blocage du blé,

consécutive à la guerre en Ukraine, l’Union africaine ne se ferait pas concernée par la guerre.

Par contre, face à la menace russe de suspendre la fourniture du gaz à l’Europe, les pays de l’Union Européenne se sont retrouvés illico presto à Bruxelles pour décider de la réduction efficiente de la consommation de gaz dans l’espace.

C’est ce qui fait la différence entre les grandes puissances et l’Afrique. La praxis.

L’Afrique doit, selon Robert Dussey, être écoutée. C’est vrai. Mais à une seule condition selon la logique pragmatique. Il faudrait que l’Afrique parle. Il faudrait que l’Afrique exprime ses besoins.

Il faudrait que l’Afrique s’impose, non pas par la voix isolée d’un ministre mais par la voix commune des dirigeants.

L’Afrique à le droit d’être considérée comme un acteur majeur, qui n’a donc plus besoin selon le philosophe Kant, d’une autre puissance pour la guider, qui a sa propre raison pour se diriger parce que tendant à la maturité. C’est logique. Mais encore, faudrait-il que cette majorité s’impose dans la quête perpétuelle d’un caractère de ‘’surcontinent’’, analogique du « surhomme » qui n’a donc pas besoin des béquilles schopenhaueriennes pour se maintenir.

Sinon, dans le contexte actuel et face aux grandes puissances, l’Afrique n’a pas le choix. S’aligner…. en attendant.

Carlos Komlanvi KETOHOU

Bruxelles, le 29 juillet 2022

Source : icilome.com