Paul Dodji Apevon : « une candidature de Faure Gnassingbé en 2020 est inenvisageable »

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L’opposition togolaise unie sous une seule bannière exige en plus des réformes du cadre électoral, le retour à la Constitution de 1992 modifiée dix ans plus tard, en 2002, par le père de l’actuel pré

ENTRETIEN. La Cedeao doit remettre sa copie pour la relance du dialogue intertogolais. Comment sortir de l’impasse ? Quelle issue à la crise ? L’avocat et membre de la coalition de l’opposition Paul Dodji Apevon s’est confié au Point Afrique.
PROPOS RECUEILLIS PAR VIVIANE FORSON

Le président togolais Faure Gnassingbé a-t-il oui ou non le droit de se représenter à l’élection présidentielle de 2020 et les suivants ? C’est pour délimiter le droit et la légalité dans cette question que les pays de la sous-région ont mandaté la Commission de la Cedeao auprès des deux facilitateurs que sont le président Nana Akufo-Addo du Ghana et Alpha Condé de la Guinée. L’instance ouest-africaine va présenter ce mardi 31 juillet sa feuille de route qui servira de base aux négociations entrant dans le cadre du dialogue intertogolais, lancé en février dernier après sept mois de crise entre le pouvoir et l’opposition.

Car dans la réalité de cette crise togolaise, tout reste à faire. En fait les pourparlers achoppent sur la question du « retour à la Constitution de 1992 », c’est-à-dire autour de la candidature de Faure Gnassingbé en 2020. Le nœud du problème a surgi en décembre 2002, lorsqu’un amendement à la Constitution a fait disparaître la limite de deux mandats présidentiels au maximum, permettant à Gnassingbé Eyadéma père, au pouvoir depuis 1967, de briguer un nouveau mandat en 2003. En 2015, son fils, Faure Gnassingbé, qui lui avait succédé après son décès en 2005, a été réélu pour un troisième mandat.

Jusqu’à présent opposition et pouvoir ont fait chacun un pas, le qualifiant de geste d’apaisement pour obtenir l’un de l’autre de lâcher du leste. Une situation qui ne peut plus durer selon Maître Paul Dodji Apevon, président des Forces démocratiques pour la République (FDR), et membre de la coalition des 14 partis de l’opposition, connu pour sa longue expérience de la vie politique togolaise. À Paris où nous l’avons rencontré, il s’est confié sur une tout autre réalité que vit son pays depuis plus de cinquante ans. Au-delà du cas personnel du chef de l’État actuellement au pouvoir, il a étayé les raisons profondes qui le motive, lui et certains Togolais de se battre toujours pour plus de démocratie.

Le Point Afrique : Sincèrement, croyez-vous en ce nouveau dialogue intertogolais, le 27e dans l’histoire du pays ?

Paul Dodji Apevon : L’environnement, vous le savez, n’est plus le même. L’opposition est plus unie aujourd’hui qu’hier, ce qui constitue un facteur de motivation des Togolaises et des Togolais de l’intérieur comme de la diaspora, qui sont de plus en plus déterminés à en découdre avec le pouvoir cinquantenaire en place. Cette mobilisation extraordinaire a permis à la Communauté internationale de mieux comprendre que la cause profonde de la crise togolaise découle des velléités du régime à vouloir se maintenir contre vents et marées.

Par ailleurs, l’économie togolaise est sérieusement affectée par la situation délétère dans le pays, et le pouvoir en place n’a pas intérêt que cette situation pourrisse totalement dans ses mains.

Pour la première fois la Cedeao a désigné dans un premier temps le président ghanéen, Nana Akufo-Addo comme facilitateur, auquel elle a senti la nécessité d’adjoindre plus tard le président guinéen, Alpha Condé.

En plus, exaspéré par le cas togolais, le président Muhammadu Buhari du Nigeria a élevé la voix pour dire avec beaucoup de fermeté tout le mal qu’il pense des tenants du pouvoir dans notre pays. Même le président Emmanuel Macron qui a longtemps été très réservé sur la crise togolaise a lâché récemment que le statu quo n’est plus possible au Togo. Tous ces facteurs constituent une pression sérieuse sur les tenants du pouvoir qui ne peuvent plus se réfugier derrière leurs faux-fuyants habituels.

Avez-vous confiance en la Cedeao dans la résolution de cette crise ?

Le président du Ghana est un homme politique rompu qui connaît parfaitement le fond et les contours du problème togolais. Il était conscient de la difficulté de sa mission avant de l’accepter.

L’opposition a clairement posé le problème du processus électoral dans lequel s’est unilatéralement engagé le pouvoir et a demandé au facilitateur d’œuvrer pour sa suspension. Avec un franc-parler que nous avons positivement apprécié, il a vigoureusement fait comprendre à la délégation du pouvoir, qu’il n’est pas normal de continuer à poser des actes allant dans le sens de la préparation du référendum et des élections dans la mesure où le dialogue a dans son agenda un point concernant le cadre électoral.

D’ailleurs, la suspension des opérations électorales entreprises unilatéralement par le parti au pouvoir a été une ferme recommandation des deux facilitateurs lors de la séance du 27 juin 2018.

En ce qui concerne la mise en application des accords qui découleront de ce énième dialogue, le facilitateur a été en phase avec nous. Il sait que le dialogue en cours sera lui aussi, sans lendemain si des garanties réelles de la mise en application des accords qui en seront issus ne sont pas mises en place.

Le problème c’est la Constitution de 1992, est-ce qu’en allant au dialogue vous n’avez pas déjà d’une certaine manière céder du terrain sur la solution proposée par le chef de l’État togolais et son gouvernement qui proposent de trancher par référendum ?

Le nœud du problème est en effet la remise dans leur état originel de toutes les dispositions de la Constitution de 1992 qui ont été tripatouillées dans le seul et unique objectif de maintenir le général Eyadema d’abord et son fils Faure ensuite au pouvoir. Sous l’effet de la pression populaire, nous voulons pousser les tenants du pouvoir à accepter de remettre à l’endroit, ensemble avec nous, ce qu’eux seuls avaient mis hier à l’envers.

Le seul fait d’accepter d’aller au dialogue ne signifie nullement que nous avons fait des concessions allant dans le sens de ce que le chef de l’État recherche, c’est-à-dire un arrangement qui lui permette de se représenter pour un 4e mandat en 2020 et peut-être pour un 5e en 2025. Nous ne l’accepterons jamais. Même dans son camp, nombreux sont ceux qui sont hostiles à cette personnalisation outrancière du débat politique et cette gourmandise suicidaire.

Sur le plan institutionnel et constitutionnel quelle est la voie de la légalité et du droit pour que, finalement, la paix revienne dans les esprits des Togolais ?

S’il est possible de permettre au chef de l’État de terminer son mandat actuel avec, dans ce cas, la nécessité d’une transition, il est hors de question pour moi et le parti que je dirige d’envisager sa candidature en 2020.

En tout cas sur le terrain, il semble que vous ayez trahi vos promesses de mettre fin rapidement au régime Eyadema fils…

Une chose est d’exprimer son ras-le-bol vis-à-vis d’un régime politique dont on en a marre, mais une autre est de trouver la stratégie idoine pour y mettre fin.

Si ce que vous appelez les promesses et l’élan acquis en août dernier suffisaient pour mettre fin au régime Eyadema fils, la situation n’aurait pas évolué jusqu’à la naissance de la coalition des 14 partis politiques de l’opposition et les manifestations qui s’en sont suivies. Je ne vois guère l’acte posé à ce jour par la coalition qui pourrait être interprété comme une trahison de ces promesses et de ces acquis.

Êtes-vous assuré du soutien des autres partis avec lesquels vous formez la coalition de l’opposition, on pense surtout au PNP de Tchipki Atchadam qui vous a quelque peu pris de haut… ?

Tous les partis politiques de l’opposition ont définitivement compris que, aucun d’entre eux, pris isolément, ne peut venir tout seul à bout du régime qui s’est imposé aux Togolais pendant plus de cinquante ans.

Même si le PNP a tenté l’expérience d’agir seul en août dernier, comme vous le dites, il s’est rapidement rendu compte que seul il est plus vulnérable face à un régime réfractaire au changement et qui ne lésine devant aucun moyen pour étouffer, même dans le sang, toute velléité de contestation. Il a été donc obligé de lancer un appel au secours qui a été entendu par tous les partis qui sont aujourd’hui dans la coalition des 14.

Chaque parti politique ambitionne de conquérir et d’exercer le pouvoir. Mais tant que les conditions d’une vraie élection pouvant favoriser l’alternance ne sont pas créées, tout le reste n’est que leurre. De toute façon, nous n’avons plus le droit de nous tromper d’adversaire.

Au-delà de la question de la personne du président Faure Gnassingbé qu’avez-vous concrètement comme preuve de la mauvaise gestion du pays ?

Depuis plus de cinquante ans, la mauvaise gestion est ostentatoire au Togo. Au-delà de la personne de Faure Gnassingbé, c’est évidemment tout un système marqué par la corruption, la concussion, la gabegie, le clientélisme, le tripatouillage, le népotisme, le clanisme, que nous dénonçons et combattons.

Il faut déjà ajouter les manquements graves au respect de la Constitution togolaise qui prévoit des dispositions pour une gouvernance saine et transparente, notamment la création d’un Conseil économique et social, la déclaration des patrimoines avant la prise de fonction, le fonctionnement régulier de la Cour des comptes.

En dehors des nombreux rapports appuyés de chiffres éloquents, faisant état de scandales économiques révélés presque chaque jour par la presse, les dérobades de l’exécutif face aux multiples interpellations de nous, députés de l’opposition à l’Assemblée nationale, sur des cas criards de mauvaise gestion, sont bien des évidences. Le dernier exemple en date est bien évidemment le contrat avec le Groupe Bolloré, dans des conditions assez opaques, sur l’exploitation du port autonome de Lomé. Il est également utile de signaler ici les cas des marchés publics qui ne sont pas conduits à leur terme malgré les décaissements importants effectués par l’État togolais en faveur des entreprises concernées. La route Lomé – Vogan – Anfoin est une illustration patente de cette situation pour laquelle des membres du Gouvernement ont été interpellés à l’Assemblée nationale.

Que disent précisément les institutions internationales sur la transparence ?

Selon les rapports 2012, 2013, 2015 et 2017 de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie), le gouvernement togolais est loin d’être transparent sur l’exploitation de certaines ressources minières. Ces rapports font état de bradage des richesses du pays et de la haute corruption des gouvernants (17 728 milliards de francs CFA comme revenu total du secteur minier pour 2015, soit 2,3 % des revenus de l’État).

Plus scandaleuse est aussi l’exploitation non déclarée de certaines ressources minières au Togo comme l’or. Vous savez, c’est accablant lorsque l’État togolais est incapable de démentir des révélations faites par exemple par l’association Veille économique, concernant l’exploitation non déclarée de l’or au Togo. Selon cette association qui force la crédibilité par la pertinence de ses rapports, la Société Wafex, société dont les Togolais ignorent jusqu’à ce jour l’identité du promoteur, assure cette exploitation illicite.

Sur le point concernant la lutte contre la corruption, le régime de Faure Gnassingbé est loin de faire la fierté. Selon le rapport Transparency International 2017, il n’y a pas d’avancées dans la lutte contre la corruption au Togo. Cette situation est d’autant plus inquiétante que l’impunité est assurée aux personnes mises en cause dans plusieurs affaires de détournements et de crimes économiques.

Il faut peut-être aussi ajouter le sort malheureux des sociétés d’État, des banques d’État où les preuves de la gabegie et des détournements ne sont pas à rechercher loin tant les faits sont devenus pratiquement quotidiens. Nous avons en effet connu des cas criants au sein de la BTCI, de l’UTB où le népotisme, les recrutements fantaisistes et le manque de rigueur sont entretenus par le régime en complicité avec des directeurs généraux à la solde du pouvoir.

Vous savez, il est clair qu’un régime qui a trop duré, ne peut assurer une bonne gestion ! Les ressorts du pouvoir s’usent dans ce cas et l’impunité prend définitivement place et renforce les enrichissements illicites. C’est ce que vivent malheureusement les Togolais.

Vous citez de nombreuses affaires mais aucune action en justice n’a été intentée par vous ou les membres de la coalition pour mettre ce gouvernement face à ses responsabilités dans ses choix économiques…On voit par exemple que dans le cadre de ses actions de lutte contre la corruption, la Ligue des Consommateurs du Togo (LCT) vient d’adresser une lettre au procureur général pour demander l’ouverture d’une procédure judiciaire contre les détournements et évasions fiscales au Togo. Qu’avez-vous fait dans ce sens en trente ans de vie politique ?

Vous comprendrez que je ne saurais faire la liste de toutes les actions que nous avons intentées contre la mauvaise gestion dans notre pays en trente ans de vie politique, comme vous le dites. Je voudrais vous rappeler que nous avons vécu des épisodes très excitants, pleins d’engagement et de courage depuis les années 1990.

Cependant, je peux vous rassurer que nous avons interpellé à plusieurs reprises ce régime qui a toujours fait la sourde oreille. Notre problème, c’est que les dirigeants ne respectent pas les citoyens contrairement à ce qui se passe dans vos pays où les principes de redevabilité sont intangibles. Nous avons récemment interpellé la ministre de la Communication à l’Assemblée nationale sur la gestion de l’Internet et des sociétés de téléphonie mobile, mais nous n’avons obtenu aucune réponse logique. Comme dit plus haut, le ministre des Travaux publics a été interpellé sur le cas de construction de routes dont les travaux n’ont pas été finalisés pour cause de détournement de plusieurs milliards, mais il nous a répondu sans gêne que l’argent décaissé a été utilisé par l’entreprise pour acheter ses propres engins.

Ce qui est marrant, c’est que les institutions sont solidaires dans le mal. Vous évoquez bien le cas de l’action diligentée par la LCT. Nous prions que cette initiative connaisse un sort meilleur. Généralement, le régime fait toujours en sorte que de telles actions n’aboutissent jamais d’autant plus que l’appareil judiciaire est aux ordres du pouvoir.

Vous parlez de l’état catastrophique de l’économie togolaise, mais avez-vous recueilli des témoignages, accompagné ou échangé avec des dirigeants du monde économique pour étayer vos propos ?

Comme je le disais plus haut, l’état catastrophique de l’économie togolaise est un secret de Polichinelle. En dehors des économistes que nous rencontrons, nous avons des commissions techniques chargées des questions économiques au sein de notre parti politique, des professeurs, des chercheurs et bien d’autres compétences et expertises auxquels les réalités du monde économique ne constituent pas un mystère.

Est-ce que la part de mythe qui entoure la famille Gnassingbé et que vous avez entendu toute votre vie ne vous empêche pas aujourd’hui de voir les réalisations et progrès du pays… ?

Il est important de rappeler que les réalisations et progrès d’un pays se mesurent à l’aune de ses richesses, de sa croissance et des équilibres macro-économiques, de ses potentialités et de ses opportunités réelles. Nous savons que le Togo regorge de beaucoup de richesses. Nous sommes aujourd’hui environ 7,5 millions d’habitants sur une superficie de 56 600 kilomètres carrés. Sans nous comparer forcément à d’autres pays de la sous-région ouest-africaine, je puis vous dire sans ambages que les progrès réalisés au cours de ce long règne sans partage ne sont pas à la hauteur de nos espérances. Je ne veux pas vous parler de nos systèmes sanitaire, éducatif, socioéconomique qui sont sclérosés par le manque de vision et la mauvaise gestion.

En effet, le Togo dispose d’un important port en eau profonde dont la rentabilité devrait contribuer énormément à booster l’économie, ce qui n’est malheureusement pas le cas. Selon l’Itie, le Togo dispose d’importantes ressources minières et il convient alors de se demander comment est-il possible que les Togolaises et les Togolais soient encore des milliers à vivre en dessous du seuil de pauvreté.

En matière de démocratie, parce que cet aspect doit être aussi pris en compte dans les progrès, nous avons encore des institutions qui restent inféodées à l’État et même au parti au pouvoir ; une Constitution qui a fait l’objet de manipulation substantielle et subi des violations spectaculaires en 2005 ; un système judiciaire à la solde du régime dictatorial en place.

En somme, devant toute cette situation, nous devons prendre en compte qu’au sein de l’Uemoa, le taux de croissance économique du Togo est en deçà de la moyenne sous régionale avec une dette qui excède la norme de 70 % du PIB.

Dans tous les cas, la grogne sociale, l’état de nos infrastructures ainsi que les conditions de vie des populations, des fonctionnaires et des étudiants prouvent à suffisance l’échec de ce régime.

Comment à votre avis doit se dessiner l’alternance qui va peut-être s’ouvrir à l’issue du sommet de la Cedeao ? Quelles seraient les premières mesures à prendre sur le plan institutionnel, judiciaire ou économique ?

Nous avons un lot important d’impératifs liés aux réformes constitutionnelles et institutionnelles. La feuille de route doit mettre un accent particulier sur cet aspect pour rendre à nos institutions leur indépendance. Nous savons aujourd’hui que l’alternance est inéluctable et nous la souhaitons pacifique.

C’est pourquoi nous devrons reprendre plus objectivement la politique de la réconciliation nationale et œuvrer pour le vivre-ensemble. Il faudra redonner confiance aux Togolaises et Togolais par la mise en place d’un bon système de gouvernance efficace et efficiente qui contribuera à redresser l’économie en prenant des mesures urgentes pour mettre fin à l’hémorragie économique due à la prévarication, et la dilapidation de nos ressources.

Dans ce contexte l’assainissement du système judiciaire sera également une priorité. En tout état de cause, le Togo doit quitter le statu quo pour s’engager résolument sur la voie du renouveau démocratique et politique. Et c’est notre souhait le plus cher !

http://afrique.lepoint.fr/actualites/togo-paul-dodji-apevon-une-candidature-de-faure-gnassingbe-en-2020-est-inenvisageable-30-07-2018-2240036_2365.php

Source : www.icilome.com

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