Mon Regard Sur La Nation : Passé Proche et Futur Immédiat 14 février 2018

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Mon Regard Sur La Nation : Passé Proche et Futur Immédiat                                                                             14 février 2018
Ekué Pierre G. Kpodar

Par Ekué Pierre G. Kpodar, Economiste, Consultant, Ancien Directeur adjoint à la BCEAO, Ancien Chef de mission au FMI

Point de vue sur la crise socio-politique du Togo : ce que veulent les Togolais.
“Plus loin on regarde vers le passé, plus loin on voit vers l’avenir.” Winston Churchill.

Deux faits importants dans le passé ont marqué d’un sceau indélébile ma conscience.

Le premier se passait le mercredi 27 avril 1960. J’avais 6 ans et demi et faisais partie d’un groupe de jeunes enfants et élèves qui devraient former les haies d’accueil, entonner l’hymne national qui serait entendu pour la première fois par la majorité de gens dans la grande foule qui s’était rassemblée sur la place publique de Glidji-Kpodji, mon village natal. J’aurais aimé décrire toute la splendeur de cet évènement mais les pages de cet article ne pourraient contenir ce récit. L’enfant que j’étais avait vécu l’indépendance de la jeune nation togolaise et je me rappelle comme hier de la montée du drapeau togolais. Je me souviens de l’atmosphère électrique, de la liesse populaire, de l’immense joie qui rayonnait sur le visage de tout le monde. Quelle expression de liberté et de dignité. La foule scandait Ablodé, Ablodé, Ablodé Gbadja.

J’étais donc témoin actif de cet évènement historique et grandiose, ce qui fût pour moi un immense privilège et une réelle bénédiction. Nous avions tous la sensation qu’un chapitre de notre histoire était fermé et que les citoyens libres que nous étions devenus allaient construire notre avenir sans contrainte. Nos yeux brillaient d’espoir et nos têtes étaient pleines de rêves. En un mot, la vision de nos parents et ainés était de construire notre pays dans la dignité, le travail bien fait, et l’amour de la patrie.

Cette euphorie fût de courte durée car nous nous étions réveillés dans la stupeur le 13 janvier 1963 et ceci constituait le deuxième fait marquant qui fût gravé à jamais dans ma mémoire et je crois dans la mémoire de tous les Togolaises et Togolais. Trois ans à peine après l’indépendance acquise aux prix de lourds sacrifices et luttes, le premier Président de la jeune nation togolaise, le père de l’indépendance fut assassiné. C’était une journée de frayeur, de peur et d’angoisse. Voyant la stupeur dans les yeux de mes parents et des gens du village, j’avais compris que quelque chose de grave venait de se passer. C’était comme un tremblement de terre, ce qui donna l’impression que notre pays, le Togo, était pris en otage. Ma foi chrétienne était secouée. Malgré mon jeune âge, j’avais le net sentiment qu’une grossière injustice et un indéniable gâchis étaient commis. La résultante fût pour moi une horrible aversion pour la politique d’une manière générale, et en particulier pour sa version sous les Tropiques. Mais en même temps, était née dans ma conscience cette envie de combattre l’injustice et la barbarie, d’être du côté de l’opprimé, et de revendiquer la liberté.

Aujourd’hui, après plus de cinq décennies, la population togolaise s’est malheureusement retrouvée, comme au temps de la lutte pour son indépendance, dans un combat pour revendiquer sa liberté perdue et lutter pour se réapproprier sa dignité. Il s’avère donc difficile de ne pas se sentir concerné et préoccupé pour son pays.

En fait que revendique exactement la population togolaise ?

Les revendications sont simplement et clairement énoncées par la population:
Le retour à la Constitution de 1992.
Le vote de la Diaspora
La démission du Président de la République.

Quelles que soient les formulations diverses qui sont utilisées, ce que veut réellement la population c’est la reconquête de sa liberté confisquée depuis des décennies, l’alternance politique ici et maintenant, l’avènement de la démocratie, le développement et la paix. Se sentir libre chez soi et être l’artisan de son destin n’a pas de prix.

A mon humble avis, les causes profondes du soulèvement populaire dans notre pays sont le déficit démocratique et le malaise social crée notamment par une pauvreté généralisée, un chômage élevé, surtout chez les jeunes, des services publics de base inadéquats et une mauvaise gestion des ressources publiques. En effet, toute dictature non éclairée et le manque de vision forte engendrent la mal-gouvernance, la corruption, et une fracture sociale. Il y a une corrélation entre ces maux et le non ou mal développement et une croissance économique non-optimale et non-inclusive.

Sans rentrer en détail dans des développements économiques, car tel n’est pas l’objet de cet article, je voudrais m’arrêter sur deux chiffres : le pouvoir d’achat et la dette. Selon mes dernières informations, le SMIG au Togo varie entre 28000 FCFA et 35000 FCFA. Ceci comparé au coût de la vie donne une indication des problèmes que la plupart des Togolais rencontre au quotidien. S’agissant de la dette, suite à son allégement au point d’achèvement de l’initiative renforcée en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), la dette publique totale du pays était estimée à 44% du produit intérieur brut (PIB) en 2011. Elle est estimée à 81,5% du PIB en 2016, se situant au-dessus des normes de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA). A quoi a servi cet endettement massif ? Quels sont les projets productifs et structurants auxquels ces ressources empruntées ont contribué ? Mais comme le dit si bien l’adage « A César ce qui est à César ». Reconnaissons qu’il y a quelques embellies dans la ville de Lomé, certaines routes bitumées, des travaux d’agrandissement au Port Autonome de Lomé, la nouvelle aérogare de Lomé. Mais quelle a été la qualité de ces infrastructures et à quels coûts ont-elles été réalisées ?

En tournant le regard vers le dialogue annoncé, qu’attendons-nous au juste de ce dialogue, je dirai plutôt de ces négociations ?

A l’issue des négociations, nous attendons : La formation d’un gouvernement de transition crédible et équilibré d’au moins 2 ans avec à sa tête un Premier ministre indépendant et avec une équipe d’hommes et de femmes compétents ayant réellement à cœur le service à la nation.
Le choix des hommes, comme aimait le dire un ancien et illustre chef d’Etat, est crucial pour la réussite de cette transition salutaire et vitale. A ce sujet, la thèse du chaos que nous attendons souvent est irrecevable. A l’intérieur du pays comme dans la diaspora, le Togo regorge de gens compétents et expérimentés, capables de prendre en main le destin du pays et de le diriger sur le chemin de la démocratie, l’Etat de droit, la bonne gouvernance politique et économique, le développement et la paix. La feuille de route de cette transition devrait comporter des réformes pour (i) ré-crédibiliser les institutions de la République ; (ii) restructurer les forces de défense et de sécurité pour les rendre plus républicaines; et (iii) organiser des élections transparentes et crédibles permettant enfin aux Togolais de choisir en toute liberté et conscience leur dirigeant au terme de la transition. Elle devrait aussi comporter des mesures pour poser les bases visant à (i) assainir les finances publiques et relancer l’économie ; (ii) améliorer l’offre des services publics dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la justice ; (iii) renforcer le climat des affaires pour le rendre plus propice à l’investissement privé national et étranger et favoriser la création d’emploi.

Quant au président de la transition, deux scenarii sont envisageables. A l’issue des négociations et en fonction des rapports de force et des garanties offertes par les uns et les autres, le Président de la transition peut être incarné par une personne autre que l’actuel chef d’Etat. C’est le scénario porté par les revendications de la population qui demande la démission immédiate du Président. Mais dans une négociation, il faut avoir des options. Rester inflexible peut déboucher sur des situations non maitrisables. Ce faisant, les négociations peuvent aboutir à la recherche d’une porte de sortie honorable au Président en décidant de le maintenir au poste jusqu’à la fin de son mandat actuel avec des garanties fermes et écrites de ne plus se représenter aux élections à venir. Des dispositions idoines devraient être prises pour éviter les crises de transition connues dans le passé. Il serait recommandable que l’acte des négociations soit signé par les parties prenantes, les médiateurs, la CEDEAO, l’Union Africaine et si possible par la France, les Etats unis, et l’Union Européenne. Un organe de veille devra être constitué pour prévenir tout dérapage et prendre des mesures nécessaires pour un respect scrupuleux des accords. Une vigilance de tout instant est nécessaire.

La population togolaise est assez mûre pour ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain». L’équipe de la transition veillera à sauvegarder et préserver les intérêts économiques et financiers des investisseurs étrangers comme nationaux et créer un environnement propice à de nouveaux investissements étrangers, à l’esprit d’entreprise des nationaux, et à la création d’emplois. Il est clair aussi qu’il n’y aura pas de chasse aux sorcières parce que cette aspiration à la liberté trop longtemps confisquée, l’alternance, et la démocratie ne sont dirigées contre aucun intérêt ou groupe de personnes.

Je termine en disant qu’il faut convenir que la population revendique sa liberté et sa dignité. C’est une légitime revendication qui se fait de manière pacifique mais avec détermination et fermeté. C’est le devoir de la population de se réapproprier son destin et d’avoir le regard tourné vers un jour nouveau et un avenir meilleur. Il est temps que les pays voisins et la communauté internationale accompagnent le Togo dans sa quête. La récente sortie officielle de la République du Nigéria à l’occasion de la présentation des lettres de créance du nouvel ambassadeur du Togo est encourageante à cet égard et va dans la bonne direction. Tous les autres pays de la sous-région doivent lui emboiter le pas. Le Togo doit rentrer dans la « normalité ». Le rêve des Togolaises et Togolais est de voir un mouvement régulier de Chef d’Etat à la tête de leur pays tous les 5 ou 10 ans à travers des élections transparentes et crédibles comme cela se fait déjà dans tous les autres pays de la sous- région ouest africaine. Est-ce trop demandé ?

Togo-Online.co.uk

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