La « révolution du gari » de l’ex-ministre (malvoyant) Alphonse Kokouvi Masseme

Ex-membre du gouvernement de transition au Togo, Alphonse Kokouvi Masseme, en exil depuis plusieurs décennies, est devenu malvoyant. Mais ce handicap ne l’empêche pas de mener des activités. L’homme est devenu agriculteur du côté de Tajebu au Ghana et excelle, depuis une dizaine d’années, dans la culture du manioc et la fabrication du gari d’ailleurs très prisé. De la production à la transformation, il a drastiquement changé la méthode. Ce qu’il désigne lui-même de « révolution du gari » ou « révolution du manioc ». Nous l’avons rencontré et il s’est amplement confié sur cette activité de reconversion. Projecteurs.

« L’avenir de l’Afrique se trouve dans l’agriculture », c’est la conviction d’Alphonse Kokouvi Masseme et c’est elle qui sous-tend son activité agricole. Au départ simple hobby, elle est devenue son activité principale qui fait de lui une référence dans la région de Ketu-Nord.

Sources du projet et simple hobby au départ

« Je suis administrateur de formation ; depuis 2006, en principe, je suis à la retraite. Vous n’êtes pas sans savoir aussi que je suis un homme politique. Donc aujourd’hui, je suis à la retraite administrative et politique. Mais je veux toujours servir, être utile. Ça me préoccupe beaucoup ». A la retraite depuis une quinzaine d’années, Alphonse Kokouvi Masseme aurait donc pu rester les bras croiser, passer ses derniers jours tranquilles et jouir des ressources qu’il a bien pu thésauriser durant ses années d’activité et autres biens. Mais il a choisi d’être toujours utile, « servir la communauté ». Mais pourquoi l’agriculture ?

Entre cette activité et lui, c’est un lien naturel et fusionnel né depuis l’enfance. « Je suis d’origine paysanne, je suis villageois, notamment d’Akato, pas celui d’aujourd’hui où il y a des maisons partout, mais Akato d’antan où il y avait des champs. Mon papa était un grand cultivateur, ma mère aussi, et chez nous, la culture principale après le maïs, c’était le manioc (…) Etant fils de paysan, j’ai toujours dans mon sang l’agriculture. C’est pourquoi dans mon retrait dans le village de Tajebu là-bas, je fais l’agriculture, je suis en plein dedans », a-t-il justifié, lorsque nous l’avons rencontré le 27 mai dernier, en marge d’une conférence de presse de la collectivité Masseme, dans le cadre du litige foncier à Akato-Avoèmé les opposants à la collectivité Avoussou.

Au départ, l’ancien ministre voulait en faire juste un passe-temps, pour peut-être tuer l’ennui, s’occuper à quelque chose. Mais très vite, l’agriculture est devenue son activité principale. «C’est un hobby au départ qui peut être considéré aujourd’hui comme mon activité principale (…) Si vous venez à la ferme et vous me voyez, je partage mes jours avec les paysans dans les champs, les femmes en train de faire du gari…Lorsque j’avais un peu la vue, je pelais moi-même. Effectivement c’est (devenu) mon activité principale et je vais continuer dans ce domaine-là pour servir et être plus utile à toute la communauté », nous a dit M. Masseme.

Comme dans la plupart des pays côtiers de l’Afrique de l’ouest, les terres dans les zones sud se prêtent bien à la culture du manioc. Celles de Tajebu où il s’est installé, notamment à Ahiayiborkopé, s’y prêtent assez bien. « Lorsque je me suis retiré à Tajebu, j’ai constaté que le manioc y réussit très bien, une tige peut porter jusqu’à neuf tubercules. Alors ma femme avait beaucoup porté intérêt à cela et elle dit : papa, moi je vais faire du gari. Au départ, c’était banal ; mais après, c’est devenu très passionnant et très intéressant pour nous », raconte Alphonse Kokouvi Masseme.

De la « Révolution du gari »

Le « newcomer » (nouveau venu) a choisi de cultiver du manioc et n’est qu’un producteur de plus dans un milieu propice. Mais un grand. Pour la saison agricole 2022, nous confie-t-il, il a planté 70 hectares de manioc, bien plus que des paysans valides dans la plénitude du terme. Son handicap visuel ne lui constitue guère un obstacle. « Malgré mon état de non-voyant, imaginez-vous, je connais tous mes champs dans la tête, c’est moi-même qui dirige tout », nous révèle l’administrateur de formation devenu paysan. Mais pourquoi parle-t-il de « révolution du gari » ou encore de « révolution du manioc » ?

« Nous avons changé toute la technologie de production du gari (…) », dit-il, avec un brin de fierté fort légitime. Et d’ajouter : « C’est la révolution du manioc que je suis en train de faire et aujourd’hui, ça a pris totalement forme. Elle consiste à changer la méthode même de fabrication du gari et aussi faire en sorte que le manioc produit par le paysan ne tombe plus au bas prix. Donc renforcer la production du manioc et puis amener le paysan à apprécier son travail. Et la révolution fonctionne bien chez moi ».

Loin d’être une obsession (sic) personnelle à l’ancien ministre de l’Intérieur et de la Sécurité dans le gouvernement Joseph Kokou Koffigoh, cette révolution se justifie (aussi) par une volonté de Kokouvi Masseme de changer la vie de l’agriculteur. « J’ai fait un vœu, je me suis dit : pourquoi le planteur de manioc, ce produit qui a des fonctions multiples et nourrit des milliers de personnes, doit-il être pauvre alors que celui du cacao par exemple qui ne nourrit personne ici, on amène ça en Europe, est plus riche ? Alors j’ai pensé faire ce que j’appelle une révolution agricole», révèle-t-il.

Le choix du manioc tient aussi des bons souvenirs que l’ancien ministre a de cette denrée alimentaire et le service qu’elle lui a rendu dans son enfance. « Le manioc est un produit aux qualités très variées, on peut faire beaucoup de choses : manger la pâte du « mawoè », préparer du « yaka-yèkè », du « agbélimakoumè », etc. et surtout on transforme le manioc en gari pour le conserver, et il est très conservable. Lorsque nous étions enfants, le gari nous aidait beaucoup. Il n’y a pas un seul enfant de chez nous qui ne saurait dire que le gari ne lui a pas servi. Nous mettions du gari dans notre poche pour aller à l’école et quand on n’avait pas d’argent, on achetait un peu de « véhi » (haricot), on mettait beaucoup de gari là-dessus pour se rassasier. Nos papas cultivaient de grands champs de manioc et le jour de la vente, il y avait des femmes qui venaient nombreuses pour acheter. Alors j’ai gardé tout cela en souvenir », se rappelle-t-il. Un véritable cantique au gari.

Le gari made by Kokouvi Masseme

« Super gari », « Gari très spécial », ce sont les produits du label Alphonse Kokouvi Masseme. Et il a une façon particulière de fabriquer ses garis : « Nous, nous produisons nos garis aussitôt la mouture, juste quelque deux ou trois heures après. Nous ne gardons pas le manioc pendant 2-3 jours, ça devient fermenté. On produit le gari sucré et aussi du gari qu’on appelle « ahayoé», ce qui veut dire que c’est bien cuit. Comme nous nous sommes mis à fabriquer du bon gari, immédiatement, ça a fait tache d’huile (…) Par rapport aux autres garis sur le marché, les gens trouvent que le mien est le meilleur ».

Comme il est dans l’esprit de révolution agricole, l’ancien ministre devenu agriculteur essaie de sortir des prismes traditionnels, faire les choses autrement. Pour marquer davantage la différence, il fait le conditionnement de son gari en sachets… « Aujourd’hui il y a beaucoup de maladies, nous n’allons pas disposer le gari à l’air libre et les gens vont acheter. C’est pourquoi nous avons pensé à l’emballage. L’emballage rend plus facile la commercialisation et plus hygiénique le produit. C’est pourquoi nous optons pour ça », justifie-t-il. A l’en croire, il est en train de s’équiper pour ne vendre ses garis que dans les supermarchés, et emballés.

Masseme a vraiment révolutionné la production du gari et la qualité du sien séduit du monde et tire le secteur vers le haut. « Lorsque nous avions commencé à en produire, le gari coûtait 3 cédis le bol. Mais aujourd’hui, notre gari coûte 12 cédis le bol, 1000 F CFA. Pourquoi donc ? Parce qu’il est très apprécié, la demande très forte. Il y a toujours des commandes que nous n’arrivons pas à satisfaire », confie-t-il, nous apprenant que sur le marché, le bol de gari se vend à 7-8 cédis, autour de 600-700 FCFA.

Ses débouchés ne sont pas que ghanéens. La notoriété de son gari a traversé les frontières et les acheteurs viennent aussi du Togo, son pays natal, de l’Europe, bref de partout. « Nous avons des acheteurs qui viennent de partout, même de Lomé (…) Il y a de gros acheteurs qui viennent et achètent en même temps 10 ou 20 sacs de 50 bols. Il y a même des gens qui viennent commander des conteneurs entiers qu’ils envoient en Europe », dit-il avec fierté, exaltant une «véritable révolution dans tous les sens, autant dans la production que dans la transformation et la commercialisation ».

Reconnaissance et perspectives

C’est une constante, au Ghana, on sait apprécier les bonnes choses. Cette révolution du manioc et/ou du gari de Kokouvi Masseme à Tajebu a tapé dans l’œil des autorités du pays. Ainsi l’ancien ministre de l’Intérieur et de la Sécurité dans le gouvernement de transition au Togo a été distingué, en 2020, meilleur producteur agricole de la région de Ketu-North (Ketu Nord).

« Très tôt, nous avons été distingués par le travail que nous faisons, ma femme et moi. D’ailleurs le gros du travail, c’est ma femme qui le fait, moi je l’assiste. Donc les autorités ont été très reconnaissantes à notre égard et ont trouvé que ce que nous faisons, c’est bien. Pour nous encourager, on nous a décerné le prix de « meilleur producteur agricole » de la région de Ketu-Nord, avec des présents dont un motocycle, des tissus pagnes, des coupe-coupe, des bottes, etc. pour nous encourager », nous confie le compatriote, très fier de cette distinction.

Mais il n’entend pas dormir sur ses lauriers. Cette révolution agricole, M. Masseme veut la continuer et se distinguer davantage. Et il est porteur d’idées novatrices, d’industrialisation, de modernisation, comme « faire une composition chimique » de ses garis sur les sachets. Mais pas que. « La fois dernière, on a suivi un stage sur la fabrication du gari à partir de la patate douce, c’est-à-dire on mélange le manioc avec la patate douce et on produit un type de gari. Il y a du gari aussi qu’on produit avec le soja, un autre avec du coco. Donc les idées sont nombreuses et on est là-dessus », a confié l’ex-ministre devenu une référence en agriculture en territoire ghanéen.

Très prospère dans son activité, Kokouvi Masseme n’a qu’un regret : n’avoir pas la plénitude de sa santé pour poursuivre le plus longtemps sa « révolution du manioc » et/ou du gari.

Source : Le Tabloid.info

Source : icilome.com