« Il n’est plus acceptable qu’une poche d’immobilisme politique prospère en Afrique de l’Ouest »

Coup d'État en Guinée

Dans l’Afrique de l’Ouest de 2022 où l’on cherche à construire un espace communautaire solide capable de relever les défis économiques, sanitaires et sécuritaires, il n’est plus acceptable qu’une poche d’immobilisme politique se maintienne et prospère dans un climat de souffrance de tout un peuple.

Ces trente dernières années, les pays membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont connu de profondes mutations socio-politiques. Presque tous les pays de la région ont entamé un processus de rupture avec les régimes autoritaires et ont connu des alternances politiques au sommet de l’Etat. Quelques-uns de ces pays sont entrés plus consciencieusement en démocratie, certains ayant vécu la guerre et parfois même subi le terrorisme pour d’autres. À des rythmes différents et avec des fortunes diverses, tous ont connu des avancées malgré les écueils. Une dynamique est réellement amorcée dans ces pays.

Un seul État de la CEDEAO semble figé dans le temps : le Togo

Autrefois surnommé « La Suisse de l’Afrique » pour plusieurs de ses caractéristiques, le Togo était connu et apprécié pour ses belles plages de sables fins et l’accueil légendaire de sa population. Au-delà de cette carte postale qui demeure dans la mémoire collective, le Togo est devenu une incongruité politique dans la sous-région. Seul pays à n’avoir pas connu d’évolution politique significative, le Togo est dirigé par la même famille, telle une dynastie, depuis plus de cinq décennies. À la mort du général Gnassingbé Eyadéma en 2005 après 38 ans de pouvoir absolu, son fils Faure Gnassingbé lui succède par un coup d’État qui a engendré près de 500 morts selon le rapport d’expertise des Nations Unies.

Par cette tribune, nous, universitaires, femmes et hommes de culture de l’Afrique de l’Ouest, nous joignons aux Togolais défenseurs des droits humains, de la démocratie et de la dignité humaine, dans le but d’interpeller les plus hautes autorités togolaises, afin qu’elles consentent à construire un espace politique qui offre définitivement une véritable démocratie au peuple togolais

Actuellement dans l’exercice de son quatrième mandat – alors que le projet de protocole additionnel de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance recommandait la limite à deux mandats, disposition rejetée par la Gambie sous Yaya Jammeh et le Togo – le chef de l’État s’est maintenu à la tête du Togo après des élections présidentielles aux résultats très controversés

Résultat de cette situation, le peuple conteste régulièrement le régime. Ce dernier applique en retour une sévère répression des manifestations. Le pouvoir n’hésite pas à jeter en prison pour leurs opinions, des leaders politiques et des défenseurs des droits humains ou à les contraindre à l’exil. Une centaine d’entre eux croupit actuellement en prison. Certains y ont perdu la vie ces derniers mois suite aux tortures et autres traitements cruels, inhumains et dégradants, selon les organisations locales des droits humains. Les médias non plus ne sont pas épargnés.

Ceux d’entre eux qui mettent en lumière les travers du régime sont généralement harcelés, suspendus, définitivement interdits, voire leurs journalistes condamnés et jetés en prison par une justice instrumentalisée. Cela, même quand les faits dénoncés sont notoirement avérés. La panoplie habituelle des régimes autoritaires est utilisée pour neutraliser les voix dissonantes.

C’est une véritable chape de plomb qui pèse sur les Togolais. Le peuple est devenu morose parce qu’il endure un système politique qui rend pénible sa vie quotidienne privée de démocratie, privée de liberté et privée de l’État de droit. Ainsi, des années durant, les « World Happiness Report » de l’ONU ont classé les Togolais comme le peuple le plus malheureux au monde. Pour la jeunesse, cela se traduit par un horizon sombre qui nourrit une volonté d’émigration à tout prix.

Afin d’échapper à l’activité de survie de conducteur de taxi-moto, de jeunes diplômés d’université choisissent l’aventure de la migration. Cela les conduit dans les pays de la sous-région pour la grande majorité, mais cette aventure se termine parfois en Libye dans des conditions de déshumanisation ou dans le creux des vagues de la Méditerranée, pour les moins chanceux.

Le pouvoir n’hésite pas à jeter en prison pour leurs opinions, des leaders politiques et des défenseurs des droits humains ou à les contraindre à l’exil. Une centaine d’entre eux croupit actuellement en prison

Face à cette situation alarmante qui frappe de manière chronique la population d’un pays membre de la CEDEAO, il est urgent que toute personne de l’espace communautaire dont la voix porte, se saisisse de ce véritable drame et œuvre à l’amélioration du sort des Togolais.

Par cette tribune, nous, universitaires, femmes et hommes de culture de l’Afrique de l’Ouest, nous joignons aux Togolais défenseurs des droits humains, de la démocratie et de la dignité humaine, dans le but d’interpeller les plus hautes autorités togolaises, afin qu’elles consentent à construire un espace politique qui offre définitivement une véritable démocratie au peuple togolais. L’instauration de la démocratie et de l’État de droit au bénéfice des 8 millions de Togolais est un atout majeur pour les 380 millions de citoyens de la CEDEAO.

Nous ne pouvons pas revendiquer l’appartenance à notre communauté et vivre dans l’affirmation d’une destinée commune, si nos peuples ne partagent pas les mêmes ambitions et ne jouissent pas des mêmes valeurs. Les pesanteurs qui pénalisent l’un de nos peuples constituent un boulet qui retarde l’ensemble de la communauté. Le Togo ne doit pas être un handicap pour la sous-région.

C’est pourquoi, au moment où notre espace commun est la cible du terrorisme et de l’extrémisme violent, et que les coups d’État successifs – électoraux, constitutionnels et militaires – fragilisent davantage nos pays, il est plus qu’urgent que les énergies ne soient pas perdues dans des luttes contre nous-mêmes, afin que l’ensemble des forces vives de nos nations se dresse à l’unisson contre les menaces extérieures.

Le peuple est devenu morose parce qu’il endure un système politique qui rend pénible sa vie quotidienne privée de démocratie, privée de liberté et privée de l’État de droit

Nous avons besoin d’être efficaces pour produire davantage de richesses et nous renforcer dans un monde où la compétition est rude et que les relations internationales s’inscrivent dans le « dialogue Mélien ». Pour cela, il faut libérer le génie créateur de chaque citoyen, afin qu’il donne le meilleur de lui-même.

Dans cette optique, pour que la jeunesse reste dans nos pays et qu’elle soit le fer de lance de notre développement, il faut lui offrir un cadre approprié empreint de liberté et de l’État de droit. C’est ce à quoi aspirent les jeunes de tous les pays : le respect de leur dignité. C’est ce que la jeunesse togolaise attend aussi de ses dirigeants.

Nous lançons un vibrant appel aux dirigeants des pays de la région les plus avancés en matière de démocratie, afin qu’ils œuvrent pour mettre un terme aux régimes autoritaires, et que notre espace communautaire s’enracine pour de bon dans la démocratie.

Nous lançons aussi un appel aux organisations de la société civile des pays de la région afin qu’elles aident celles du Togo dans leur lutte contre la dictature. Aux Togolais enfin, nous voulons dire : malgré des déceptions nombreuses, le succès récompense toujours les tentatives inlassablement menées avec persévérance et foi. Vous n’êtes pas seuls, Chers Togolais, ne baissez pas les bras !

Les signataires :

  1. Amadou Sadjo Barry, professeur de philosophie, Canada
  2. Yao Assogba, professeur émérite, Canada
  3. Pierre S. Adjété, essayiste, éthicien politique, Canada
  4. Joël Asher Lévi-Cohen, journaliste indépendant, Canada
  5. Victor Tokpanou, ex-ministre de la justice Garde des Sceaux, Bénin
  6. Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center, Sénégal
  7. Fadel Barro, penseur africain, fondateur du mouvement Y’en a Marre, Sénégal
  8. Cheikh Fall, président d’Africtivistes, activiste de la démocratie, Sénégal
  9. Ahmed Fall, professeur chirurgien urologue, Sénégal
  10. Félix Dounia Millimono, acteur de la société civile, Guinée
  11. Aliou Barry, directeur du CAES, Guinée
  12. Halimatou Camara, avocate, Guinée
  13. Mory Camara, activiste des droits de l’homme, Guinée
  14. Karl Gaba, coordonnateur général du collectif TogoDebout, France
  15. Comi Toulabor, ex-directeur de recherche Sciences Po Bordeaux, France
  16. François Boko, consultant international, avocat au barreau de Paris, France
  17. Jean-Norbert Vignodé, chercheur associé au CELFA, université Bordeaux Montaigne, France
  18. Tido Brassier, juriste, France
  19. Jean Sylvanus Olympio, chef d’entreprise, France
  20. Jean-René Funk, ingénieur conseil, France
  21. Clément Klutsé, consultant international, acteur politique germano-togolais, Allemagne
  22. David Kpelly, auteur, enseignant, Mali
  23. David Dosseh, professeur de chirurgie générale, 1er porte-parole FC TogoDebout, Togo
  24. Maryse Quashie, acteur de la société civile, ex-enseignante du supérieur, Togo
  25. Sasso Pagnou, enseignant-chercheur, Togo
  26. Têtêvi Godwin Tété-Adjalogo, auteur, ex-fonctionnaire des Nation Unies, Togo
  27. Frédéric Gakpara, auteur, artiste et promoteur culturel, Togo
  28. Gnimdéwa Atakpama, expert média et communication, écrivain, Togo
  29. Nathaniel Olympio, citoyen Togolais

Source : Togopolitique.org

Source : 27Avril.com