Godwin Tété : « Le Togo est devenu une Colonie endogène de nature Ethno-Militaro-Clanique des Gnassingbé »

Godwin Tété

A l’occasion de la célébration du 60e anniversaire de l’accession du Togo à la souveraineté nationale et internationale, Têtêvi Godwin Tété Adjalogo, plus connu sous Godwin Tété, a bien accepté aborder le sujet dans un entretien à nous accordé. Ancien fonctionnaire international, membre d’honneur de l’Alliance nationale pour le changement (ANC), témoin vivant du combat pour l’avènement de l’indépendance et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire du Togo, il nous en fait parcourir quelques moments exaltants, mais aussi exprime ses regrets face à la confiscation manifeste de l’alternance et la situation politique actuelle du Togo. A 92 ans, Godwin Tété n’abdique pas et se dit prêt à poursuivre le combat pour la libération de la Terre de nos Aïeux des mains de la dictature militaire et clanique dont il conçoit le règne comme de la « colonisation endogène ». Il y exhorte d’ailleurs le peuple togolais aussi.

Le Togo célèbre ce lundi 27 avril 2020 ses 60 ans d’accession à la souveraineté nationale et internationale. Qu’est-ce que cela vous dit ?

En cet instant, j’éprouve une émotion extra-ordinaire (sic). Soixante (60) ans, pas six (06), pas douze (12) ! Demain (hier lundi, Ndlr) devrait être une fête terrible ici. Il est vrai, il y a cette fameuse pandémie aussi qui nous tombe sur la tête. Mais là, il n’y a rien du tout, le drapeau togolais ne flotte même pas dans les rues. Vous vous rendez compte, 60 ans après, nous en sommes encore dans le bourbier, avec les événements qui ont suivi la soi-disant élection présidentielle du 22 février 2020 ! (…).

Vous êtes un des rares témoins et certainement acteurs de la lutte pour cette indépendance encore vivants. Racontez-nous en quelques mots les grands moments de ce combat.

Tout le combat de but en blanc, de son origine jusqu’à la proclamation de l’indépendance a été un moment exaltant. C’est ce qui m’a permis d’écrire ce gros bouquin que vous avez ici (il le montre) que j’ai intitulé « Histoire du Togo, La palpitante quête de l’Ablodé », c’est-à-dire un combat, une quête, une recherche, une aspiration, une marche exaltante.

S’agissant de quelques moments spécifiques, je me référerais au combat des jeunes de la Juvento (Ndlr, parti politique de l’époque se définissant ainsi : Justice, Union, Vigilance, Education, Nationalisme, Ténacité, Optimisme) lorsque le ministre français des territoires d’outre-mer Gaston Defferre est arrivé à l’aéroport de Lomé pour venir bénir le régime de l’autonomie interne que les Togolais avaient baptisée la « Zautonomie Zinterne ». Les Juventistes avaient caché une banderole qu’ils vont déployer lorsque Gaston Defferre sort de l’avion et dit : « Nous ne voulons pas une indépendance tronquée, une indépendance ‘yombo’, nous voulons une indépendance totale, ‘blibo’, ‘gbadza’, ‘ablodé gbadza’ !!!». Eh bien, ça a provoqué un véritable tollé et ceci va permettre aux Nations Unies de revenir – nous étions en 1956 – en 1958 pour réaliser des élections législatives référendum qui vont nous conduire à l’indépendance.

Dans le même ordre d’idées, lors d’une mission des Nations Unies dirigée par un Libérien du nom de Charles King, c’était déjà sous la « Zautonomie Zinterne » au stade municipal dit à l’époque stade Georges Clémenceau, parce qu’il y avait une monumentale statue de Georges Clémenceau là-bas, au moment de la montée du drapeau de la « Zautonomie Zinterne », les Juventistes se sont organisés, ils se sont jetés sur le drapeau, l’ont lacéré avec un couteau. J’ai l’image dans ce bouquin que j’ai intitulé « La palpitante quête de l’Ablodé ».

Durant la visite de cette même mission des Nations Unies, en 1957, elle va à Mango, il va y avoir des tueries. A Kara, paradoxalement, il va y avoir aussi des tueries. D’ailleurs à Kara, il y a une statue qui porte les noms de ceux qui ont perdu leur vie ce jour-là, une vingtaine. Je crois que dans la même période à Vogan, il y a eu aussi des tueries.

Voilà quelques-uns des moments vraiment cruciaux de cette lutte. Et tout ça là va motiver les Nations Unies à prendre une résolution disant : ‘Nous allons nous-mêmes organiser un référendum. Les Français en avaient organisé, en octobre 56 pour asseoir la « Zautonomie Zinterne ». Et donc cette résolution disait que l’Assemblée qui sortirait de ces élections sous l’égide des Nations Unies serait habilitée à dire : ‘Nous sortons du giron de la France ou nous y restons éternellement’. Et donc cette mission va être décidée, dirigée par un Haïtien du nom de Max H. Dorsenville. La résolution parlait de supervision des élections. Dorsenville va s’ingénier intelligemment et habillement, non seulement à superviser, mais de facto à organiser et même à proclamer les résultats. Les chiffres du référendum français ont été tout simplement inversés. C’est comme si une instance externe vraiment neutre venait refaire l’élection présidentielle du 22 février 2020, eh bien Faure Gnassingbé qui dit qu’il a gagné avec 70,78 % verrait plutôt le peuple togolais l’emporter avec ce score. Nos aînés, les Nationalistes, les vrais, pour des raisons juridiques, de fierté nationale et de commodité pratique, n’ont pas jugé utile de proclamer l’indépendance tout de suite. Ils se sont donné deux (02) ans. Et donc l’indépendance va être proclamée deux (02) ans plus tard à la date de ces élections du 27 avril 1958, donc le 27 avril 1960 (…).

Donnez-nous un aperçu de l’ambiance le 27 avril 1960, jour de la proclamation solennelle de l’indépendance.

Ironie du sort, je n’étais pas sur le sol togolais. J’ai quitté le sol togolais le 25 septembre 1947. J’avais fait dix (10) ans en France et j’étais parti en Tchécoslovaquie pour des études académiques et aussi politiques. Arrivé là-bas, la lutte pour l’indépendance ayant commencé sur le terrain, nous étions entrainés dans la politique (…). J’étais là-bas lorsque ces fameuses élections législatives/référendum ont eu lieu. Evidemment, je versais des larmes. J’aurais aimé être sur le terrain, mais je n’y étais pas. Nous suivions quand même tout ce qui se passait sur le terrain. Avant de partir en Tchécoslovaquie, j’avais été pendant deux (02) années, Secrétaire Général du Jeune Togo, qui était un parti politique de la diaspora à l’époque. La radio existait et aussi la télévision venait de naître, donc nous pouvions suivre de près ce qui se passait sur le terrain.

Ce jour-là, c’étaient une liesse terrible, des festivités incroyables. Un peuple qui a lutté pendant presque quarante (40) ans, avec tous les sacrifices consentis, c’était une jubilation indescriptible sur toute l’étendue du territoire, et plus particulièrement dans la capitale (…) L’hôtel Le Bénin a été construit spécialement pour recevoir les hôtes de marque. L’absence d’hôtel était d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les Nationalistes n’ont pas voulu proclamer l’indépendance parce qu’ils voulaient donner un caractère spécial à cette proclamation. Le seul hôtel qu’il y avait, c’était l’hôtel du Golfe, qui était une baraque ; ça ne représentait pas grand-chose. Donc ils se sont donné deux (02) ans pour construire un hôtel, et c’était l’hôtel Le Bénin que les Togolais vont baptiser « Lébénè », c’est-à-dire prendre soin de ça. C’est un patrimoine national que pour rien au monde, on ne devrait jamais vendre, parce que ça représente quelque chose de sacré pour ce peuple, avec le monument, le drapeau (…) Le monument porte, non pas écrit à la craie, mais incrusté dans le béton : « Hommage au Peuple Togolais. Peuple Togolais, par ta foi, ton courage et tes sacrifices, la Nation Togolaise est née ». Elle est née effectivement ce 27 avril 1960. Mais malheureusement, on va la rendre infirme le 13 janvier 1963.

Il y a un fait qu’il faut signaler. Le mentor de tous ces compatriotes, Augustino de Souza, surnommé Gazozo (l’argent chaud, traduction en Français), disait : ‘C’est seulement avec l’argent de la noix de coco que je vais vendre que je vais chasser les colonialistes français’, et il l’a fait, il a dépensé ses sous pour ça. Mais, ironie du sort, il meurt 48 heures avant la proclamation, c’est-à-dire le 25 avril 1960. On a caché le deuil au peuple togolais pour ne pas ternir les festivités et c’est seulement après qu’on a annoncé que le grand de Souza, le grand mentor de tout le monde venait de rendre son âme. Ses restes sont dans une de ses concessions au grand marché de Lomé.

Quel est le sens de l’indépendance du Togo aujourd’hui face à la confiscation manifeste de la démocratie et surtout de l’alternance depuis plus d’un demi-siècle par le régime en place? Au finish, on se demande si ce combat pour l’indépendance valait vraiment la peine d’être mené.

Compte tenu de l’actualité, de la réalité sociopolitique qui prévaut dans notre pays, on serait tenté de se demander si cela valait vraiment la peine de faire tous ces sacrifices. Je ne suis pas de ceux qui répondraient par la négative. Je dis, il le fallait bien. L’humanité fonctionne ainsi et la vie des peuples, c’est toujours comme ça. Il y a des hauts et des bas ; on ne peut pas dire aujourd’hui qu’on a eu tort de se battre. Non, non, et non ! De toutes les façons, la roue de l’histoire tourne et je suis de ceux qui pensent que ce combat valait la peine. D’ailleurs, c’est ce qui nous inspire aujourd’hui. Si nos ancêtres, nos aînés, nos grands-papas, nos grand-sœurs ne s’étaient pas battus, est-ce que nous serions là aujourd’hui à nous battre ? Oui, il nous faut nous battre quelles que soient les difficultés.

Je compare le Togo à un train qui a été inauguré ce 27 avril 1960, mais quelque temps plus tard, le 13 janvier 1963, des bandits de grand chemin vont l’attaquer à coups de roquettes, d’armes puissantes ; le train tombe, couché sur un flanc, il est là et ces bandits ont pillé ce qui se trouvait là-dedans. Mais il nous faut remettre ce train-là sur les rails (…) Nous Togolais, ne serait-ce que pour notre dignité, je ne dirai même pas pour notre pain quotidien, il nous faut nous battre. Il nous faut nous battre par tous les moyens légitimes pour remettre ce train-là sur les rails, procéder aux réparations indispensables parce que le train a reçu des coups, il faut le réparer et ainsi nous retrouverons la Terre de nos Aïeux et notre fierté. Le Togolais n’est pas un masochiste qui jouit de la souffrance, nous sommes des êtres humains, nous avons besoin de notre fierté, de notre dignité ; et la dignité ne vient pas sans combat.

Frantz Fanon disait : ‘Pour sortir de la domination, il faut détruire le mécanisme même, le système même de domination’. Un autre grand Africain, Thomas Sankara disait : ‘Seule la lutte libère’. Et le grand Mahatma Gandhi, l’homme qui a libéré l’Inde moderne disait : ‘A partir du moment où l’esclave décide qu’il ne sera plus esclave, ses chaînes tombent’. Le moment est venu à nous, Togolais, de décider que nous ne voulons plus être esclaves pour que nos chaînes tombent définitivement (…) Nos aînés ont eu raison de se battre et nous devons les imiter dans le bon sens.

Nous devons nous battre d’autant plus que le Togo est devenu une colonie d’origine endogène de nature ethno-militaro-clanique des Gnassingbé (…) Tous les Togolais le savent et eux-mêmes aussi le savent. Le Togo ne peut pas appartenir à un clan. C’est Antigone qui disait : ‘Il ne saurait y avoir de cité, de pays ou de nation qui soit le privilège ou le don d’un clan ou d’un individu’. Non, ça ne peut pas exister. La cité, c’est pour une communauté, et la communauté togolaise a besoin de récupérer la Terre de nos Aïeux, le Togo, pour aller de l’avant.

Un meilleur Togo, avec instauration de la démocratie, respect des droits fondamentaux et des libertés, répartition équitable des richesses…vous y croyez toujours ?

Oui, j’y crois, parce qu’un peuple ne doit jamais se décourager. Les peuples qui jouissent aujourd’hui de la démocratie, de la liberté, des droits de l’Homme ont dû se battre. Si vous allez à Paris, la place qui s’appelle La Concorde, c’est là où la guillotine a été plantée et on a coupé la tête à des milliers et des milliers de personnes, y compris les premiers révolutionnaires comme les Robespierre, Saint-Just, Danton, Desmoulins. Il ne faut jamais se décourager, il faut continuer le combat jusqu’à ce qu’on ait satisfaction.

Je crois à l’avenir meilleur du Togo et c’est pour cela qu’à plus de 92 ans, je continue le combat à mes risques et périls. Un jour, j’ai rencontre le ministre Gilbert Bawara qui me dit : ‘Je vous lis beaucoup’ et je lui ai dit : ‘Ah, vous me faites l’honneur de me lire’ (…) Oui, je sais ce que je fais, en dépit de mon âge. A mon âge, j’aurais pu me dire : ‘La politique, je m’en fous’. Non, non et non ! Tant que le train baptisé Togo ne sera pas remis sur les rails, réparé, n’aura pas redémarré, et tant que moi j’aurai encore un grain de souffle, je continuerai ce combat. C’est ce que ceux qui m’ont élevé, instruit, m’ont appris.

Un petit commentaire sur l’actualité, notamment le sort réservé à Agbéyomé Kodjo et ses collaborateurs?

C’est quelque chose que je regrette personnellement. Je suis heureux que ces frères et sœurs ne soient pas retenus en prison inutilement, qu’ils soient libérés (…) Je pense que nous tous Togolais, qui voulons réellement et sincèrement un vrai changement, on aurait pu, on aurait dû s’entendre pour mener un combat unitaire. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Je regrette encore que nous n’ayons pas pu, en amont de cette fameuse élection présidentielle, nous mettre d’accord. Parce que si Faure voulait vraiment laisser le pouvoir à qui ce soit, moi je prétends qu’il ne serait même pas présenté à ce scrutin (…) Tout ça, c’est bien dommage. Maintenant, qu’est-ce qui va être la suite, Dieu seul sait (…).

Beaucoup de pays qui se trouvaient au même niveau que nous au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, nous ont tous dépassé aujourd’hui (…). !

Un mot de fin ?

Je tiens à vous remercier du fond du cœur de l’honneur que vous me faîtes de me questionner à propos de cet anniversaire. Mes sincères gratitudes à Liberté pour tout ce qu’il fait pour conscientiser le peuple togolais. Je sais tout ce que ce journal a fait, fait et continue de faire sur la Terre de nos Aïeux à ses risques et périls. La preuve, vous venez de souffrir pendant quelques jours (…) Il n’y a que le courage qui fait avancer l’humanité.

Je profite aussi de l’occasion pour exhorter le peuple togolais à se prendre en charge, à se prendre en main lui-même, à lutter pour liquider cette colonisation endogène, cette dictature militaire et clanique dont nous souffrons depuis le 13 janvier 1963, parce que le régime de Grunitzky n’a été qu’un intermède, les vraies ficelles du vrai pouvoir se trouvaient entre les mains des militaires au camp militaire. Il est grand temps que le peuple togolais se batte pour se libérer.

Propos recueillis par Tino Kossi

Source: Liberté N°3136 du Mardi 28 avril 2020

Source : 27Avril.com

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