David Kpelly : « Nos slogans antifrançais sont le signe que nos liens avec la France sont encore solides. »

Il est togolais mais vit au Mali depuis quatorze ans. Directeur Général Adjoint de l’Institut supérieur de Technologie appliquée et de Gestion de Bamako et enseignant de management à l’Université Montplaisir de Tunis à Bamako, David Kpelly est écrivain et activiste politique. Il vient de sortir son septième livre, un roman intitulé « La Poétesse de Dieu » paru ce mois à Paris, aux éditions L’Harmattan. Nous avons lu le livre et en parlons avec lui.

Adama Yaya : David Kpelly, bonjour. Merci d’avoir accepté cet entretien. Votre nouveau livre, « La Poétesse de Dieu », un roman de 300 pages, vient de sortir à Paris chez L’Harmattan. C’est un portrait réaliste, grave et drôle de l’Afrique de l’Ouest d’aujourd’hui, à travers une enquête sur une jeune lycéenne disparue à Bamako. Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

David Kpelly : Merci de l’invitation. A la question ce qui a motivé l’écriture de ce roman, je répondrai comme toujours quand on me demande la raison derrière un texte. C’est pour partager mon regard et poser des questions sur certains aspects de notre aventure commune d’humains. Je sais que vous vous attendez à ce que je réponde que c’est pour dénoncer des maux, mais ce n’est pas réellement ça. J’écris, avant tout, pour questionner nos actes.

Adama Yaya : Et pourtant vous êtes un auteur très engagé. Et les thèmes récurrents qui reviennent dans tous vos livres le prouvent : l’échec politique des pays africains, la corruption, la gabegie, le népotisme, les dictatures, la françafrique, les relations entre l’Occident et l’Afrique… D’ailleurs, dans « La Poétesse de Dieu », on comprend très vite que l’histoire de l’héroïne, Alima Sallaye, n’est qu’un alibi pour dresser un portrait très pessimiste de l’Afrique l’Ouest.

David Kpelly : Je ne qualifierais pas de pessimiste ma photographie de l’Afrique de l’Ouest dans ce roman à l’intrigue éclatée entre quatre pays : le Togo, le Mali, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Je me suis juste contenté, à travers les histoires et expériences de mes personnages et leurs aventures, de dire à quoi ressemble cette partie de l’Afrique aujourd’hui. J’ai grandi au Togo et je vis au Mali depuis presque quinze ans. J’ai été pendant de longues années blogueur et activiste et j’ai visité plusieurs pays de notre sous-région pour des conférences et séminaires. J’ai des amis, collègues et connaissances dans chacun de ces pays qui m’informent tous les jours des réalités locales. Le regard que je porte donc sur ces pays à travers mes personnages n’est pas une caricature.

Adama Yaya : En parlant de ces réalités des pays d’Afrique de l’Ouest, chacun de vos personnages porte un message particulier concernant ces pays, notamment le Togo, le Mali, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Parmi ces personnages, il y a l’Ivoirien Jean-Pierre Zogbo alias Zopiro Le Charognard alias Le Général du Christ, un pro-Gbagbo qui a fui les répressions du régime de Ouattara en Côte d’Ivoire pour s’installer au Mali. Zopiro Le Charognard qui est quand même un personnage très complexe et paradoxal. Puisqu’au même moment où il souhaite tous les malheurs à la France d’avoir installé Ouattara à la tête de son pays, il ne rêve que d’une chose : immigrer en France. Pourquoi ce complexe ?

David Kpelly : Le paradoxe de Zopiro Le Charognard est également le paradoxe de millions de jeunes Africains francophones d’aujourd’hui. Ils détestent la France chaque fois qu’ils contemplent ce qu’elle fait de leurs pays, mais chaque fois qu’ils cherchent une porte de sortie de leur chaos, ils n’ont que la France comme rêve. Zopiro est incapable de placer une phrase sans maudire la France, mais il rêve tellement d’immigrer dans ce pays qu’il a réglé sa montre à l’heure française tout en vivant à Bamako. Mais, rassurons-nous, je viens de le dire, il n’est pas le seul qui souffre de ce syndrome.

Adama Yaya : Justement, en parlant de la haine des populations africaines francophones contre la France, un thème qui rejoint parfaitement l’actualité, on assiste, dans le roman, à une scène hilarante à Ouagadougou où, durant une manifestation antifrançaise, un célèbre activiste antifrançais brûle un billet de dix euros en criant « Mort à la France » au moment où il serrait jalousement son passeport français dans la poche. On peut déjà deviner, dans la vraie vie, qui est ce célèbre activiste brûleur d’euros.

David Kpelly : Cet activiste africain qui s’est positionné comme un antifrançais tout en gardant sa nationalité française et tous les privilèges qui vont avec peut être pratiquement tout le monde aujourd’hui dans les anciennes colonies françaises d’Afrique. Et je ne blâme personne pour ça. C’est dans l’ordre normal des choses. Nos slogans antifrançais sont le signe que nos liens avec la France sont encore solides. Sinon on aurait pu oublier ce pays et se concentrer sur le développement de nos contrées indépendantes depuis plus de soixante ans. Mais c’est parce que la France s’est si profondément incrustée en nous, dans les plus petits détails, que nous n’arrivons jamais à rien faire sans sinon l’associer, du moins l’invoquer.

Adama Yaya : L’un des pans de la beauté de votre roman est qu’il épouse parfaitement l’actualité de la sous-région à travers ce qu’on voit aujourd’hui au Mali et au Burkina Faso. Vous avez écrit sur votre page Facebook que son écriture vous a pris six ans. Vous avez pris tout ce temps pour mieux vous coller à l’actualité ?

David Kpelly : Non. Quand je commence à écrire, ce n’est pas pour reproduire l’actualité. Mais mon travail a un rapport intime avec le réel, ce qui est encore plus accentué par mes activités d’activiste qui me placent tout le temps proche des évènements qui se déroulent quotidiennement. Donc il est normal que dans mon processus d’écriture, beaucoup de ces scènes m’inspirent. L’écriture du roman m’a pris six ans juste parce qu’il y a eu beaucoup de récritures, une dizaine de versions au total. Et il y a eu des moments où je laissais tomber le texte, pour prendre un peu de recul, avant de m’y atteler de nouveau.

Adama Yaya : Vous avez, tout au long du livre, fait allusion, à plusieurs reprises, aux plus grands auteurs de la littérature russe à savoir : Gogol, Pouckine, Dostoïevski, Tolstoï, Boulgakov, Goncharov… Mais il y a spécialement la pièce de théâtre « Faust » de l’écrivain allemand Goethe qui y a occupé une place principale, puisque c’est le livre de chevet d’Alima Sallaye, l’héroïne. Pourquoi cet intérêt particulier pour « Faust » ?

David Kpelly : Parce que j’ai toujours jugé l’héroïne de « Faust », Marguerite alias Gretchen, comme l’un des personnages les plus aboutis de la littérature. Marguerite pose une des questions les plus primordiales qui hantent l’humanité depuis la Création : où s’arrête l’innocence et où commence la culpabilité ? Quand on referme « Faust », on se demande si l’on doit plaindre Marguerite ou la blâmer. Je crois qu’en refermant mon livre, on peut poser la même question en pensant à Alima Sallaye.

Adama Yaya : Il n’est pas facile de résumer ce livre de 300 pages qui se passe dans quatre pays et une dizaine de villes, avec plus d’une vingtaine de personnages. Mais si on vous demande de le faire en une phrase ?

David Kpelly : Je suis parti à la recherche d’une ancienne élève qui m’a profondément marqué, j’ai retrouvé une Afrique de l’Ouest qui se noie.

Adama Yaya : Merci David Kpelly. Nous souhaitons bon vent à ce beau roman qui est disponible dans les bonnes librairies à Paris et bientôt en Afrique, mais aussi sur les plateformes de vente en ligne : Amazon, Decitre, Fnac…

Propos recueillis par Adama Yaya

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Source : 27Avril.com

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