Crise au Cames: les raisons de la colère des universitaires [Vidéo]

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Créé en 1968 à Niamey, le Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement supérieur (CAMES) était, jusqu’à un récent passé, la référence de facto en matière d’enseignement supérieur en Afrique francophone.

Cinquante ans plus tard, cette organisation semble structurellement à bout de souffle, en raison de l’incapacité des États membres à la réformer en profondeur et à en faire un outil d’intégration viable pour la mise en œuvre d’une politique de recherche scientifique faisant autorité.

C’est donc sans grande surprise qu’en cette année de jubilé, plusieurs voix se sont élevées pour appeler à faire bouger les lignes.

Deux ouvrages, l’un de l’historien Chikouna Cissé, maître de Conférences en histoire moderne et contemporaine à l’Université Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody (Le CAMES 1968 – 2018 : un demi-siècle au service de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en Afrique) ; l’autre, Le Cames, une nébuleuse qui entrave l’essor du Bénin et de l’Afrique, du duo d’enseignants béninois, Mohamed Chérif-Deen Rahimy et Oladé Okunlola Moïse Lalèyè, se sont illustrés dans ce concert de laudateurs et de pourfendeurs.

“Pour vous présenter à la promotion, vous êtes contraint de faire le tour des pontifes du CAMES, pour leur faire allégeance.”
Mohamed Chérif-Deen Rahimy – UAC, Bénin

Si le premier se veut avant tout un ouvrage aseptisé, au ton digne des salons feutrés des hommes que tout peut opposer, sauf une constante courtoisie et des égards convenus, cela ne doit rien au hasard : l’auteur a été choisi dans le cadre d’un appel d’offres restreint lancé par… le CAMES lui-même.

« Djihadisme institutionnel »

Pour autant, compte tenu de son pedigree, on ne saurait le soupçonner d’une quelconque indulgence excessive envers l’institution, ni d’avoir été rétribué pour farder des vérités historiques.

En revanche, le deuxième est un brûlot rentre-dedans dont les auteurs assument sans détour le ton.

« On développe du djihadisme institutionnel », explique d’entrée de jeu Moïse Oladé Lalèyè, professeur de droit public et de sciences politiques à l’université d’Abomey-Calavi (UAC), au Bénin et co-auteur de l’ouvrage.

Au cœur du courroux de l’universitaire, un ensemble de pratiques qu’il assimile à de la corruption.

« La corruption est un phénomène qui se développe sous plusieurs visages », explique ainsi le juriste.

« Mais quand un instrument comme le CAMES, qui s’occupe de nos universités et qui devrait être au service de nos populations, de tout le système éducatif et au-dessus de tout soupçon s’en donne à cœur joie, c’est qu’il y a un problème », estime-t-il.

Pour sa part, Mohamed Chérif-Deen Rahimy, professeur de pédiatrie et de génétique médicale à l’UAC, estime que le CAMES est une institution au sein de laquelle on gagne ses promotions sur une base simple : « le copinage. »

« Pour vous présenter à la promotion, vous êtes contraint de faire le tour des pontifes du CAMES, pour leur faire allégeance », regrette-t-il.

« Et dans un tel contexte, même si vous êtes médiocre, vous êtes promu. Si, au contraire, vous avez un projet scientifique sérieux et que vous le déposez, on vous dit : « C’est qui, celui-là ? On ne le connaît pas, hein. Il est docile ? Il est sage ? Mettons son dossier de côté. »

« On ne fait que du bachotage du système éducatif », renchérit Oladé Okunlola Moïse Lalèyè, qui dénonce par ailleurs un manque de vision et une politique du « copier-coller » qui ne tient pas compte des réalités et contextes académiques africains, ce qui conduit au dévoiement de l’ensemble de l’appareil éducatif du continent.

A titre d’exemple, il cite l’introduction du système LMD [Licence, Master Doctorat, NDLR] dans le système éducatif africain, pour en constater « l’échec. »

« Avez-vous vu des propositions, des réflexions, sur une prise en compte et une appropriation de ce système ? » s’interroge-t-il.

« Quand les gens ont commencé le système LMD et qu’on nous l’a imposé, le CAMES devait être un rempart contre ce système. Le mal est là. Il n’est pas question, chaque année, de faire des promotions et de fournir des fournées de titulaires qui ne rêvent que de ça et ne pensent qu’à cela. Et ça s’arrête. »

Les auteurs dénoncent en particulier une absence de suivi dans la mise en œuvre de ce système.

« On va aujourd’hui dire que l’université n’est pas faite pour tout le monde, pendant qu’ailleurs, l’institution s’universalise. Même ceux qui sont en cours d’emploi doivent aller à l’université », estime Oladé Okunlola Moïse Lalèyè.

« Nous, après avoir délivré le diplôme à la jeune génération, nous disons que l’université n’est pas faite pour eux et ils n’ont qu’à aller dans l’entrepreneuriat », regrette l’enseignant.

Problèmes de gouvernance

A cette situation s’ajoute, selon lui, une absence de prospective. « Le CAMES peut-il vous dire aujourd’hui que nous avons besoin de tel type de citoyens dans les cinq prochaines années ? Les États, réfléchissez. »

Pour l’enseignant, un tel instrument devrait être au service du développement et soutenir, voire inspirer les politiques gouvernementales en matière de planification.

Mohamed Chérif-Deen Rahimy enfonce le clou et s’attaque à la fondation-même de l’institution.

« Comment comprendre que même dans le sigle de l’institution censée promouvoir le développement de l’Afrique francophone, il n’y ait pas le mot « recherche ». A ce niveau, il y a déjà problème », s’insurge-t-il, avant de relever, au chapitre de la gouvernance : « Le CAMES ne dispose pas de statuts ».

« Les statuts ont été adoptés par résolution, en l’an 2000. En vérifiant les signatures qui y sont attachées, on se rend compte qu’elles datent de… 1983 », déplore Mohamed Chérif-Deen Rahimy, qui parle de « tromperie. »

Les deux iniversitaires invitent par conséquent les pays membres de l’organisation à comprendre qu’il n’y a « pas de solution toute faite » et à reprendre en main le contrôle de l’enseignement supérieur dans l’espace francophone africain.

Les auteurs se défendent par ailleurs de toute aigreur. « Que nenni », rétorque le professeur Rahimy, avant d’ajouter : « Demandez-leur de produire les règles, ils ne peuvent pas vous les donner ».

« Ils n’ont pas de règles, pas de manuels de procédure. Ils ont des pratiques. Si vous prenez ces quelques exemples, vous comprendrez pourquoi l’enseignement supérieur dans les pays francophones connaît autant de difficultés ».

Face à cette charge en règle, le secrétaire général du CAMES, le Gabonais Bertrand Mbatchi, qui a reçu SciDev.Net à Niamey, en marge de la 40e session des comités consultatifs interafricains (CCI) du CAMES, qui s’achève aujourd’hui, s’est voulu pédagogique :

« C’est incontestable que le CAMES est une structure panafricaine d’intégration réussie », fait-il valoir, avant d’insister sur le fait que le « label CAMES fait autorité ici et ailleurs. »

Toutefois, déclare-t-il, en dépit de sa respectabilité, le CAMES est une œuvre humaine inscrite dans la logique d’une dynamique d’amélioration.

Défendant son bilan, le sixième secrétaire général du CAMES évoque le plan stratégique de développement de l’institution, qui prévoit notamment de la faire passer à une autre dimension, aussi bien en matière de gouvernance que de financement, ce qui, de son avis, devrait l’aider à se débarrasser de ce que d’aucuns considèrent comme des scories.

« Réussite »

« On ne peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain », estime Bertrand Mbatchi.

« Lorsqu’une dent est pourrie, si vous ne l’arrachez pas tout de suite, c’est toute la bouche qui en pâtit », ajoute-t-il, dans un langage empreint d’images.

Le secrétaire général du CAMES insiste par ailleurs sur l’utilité de l’autocritique, assurant que c’est un exercice auquel l’organisation se livre régulièrement.

« Un ouvrage comme celui-là nous aide dans l’exercice », a-t-il concédé, « sans que cela signifie que tout ce qui a été dit prend le dessus sur la réalité », parce qu’on ne peut pas affirmer, selon lui, que le CAMES est sans visage, pas plus qu’on ne peut dire que le CAMES est une nébuleuse.

« C’est un parti pris ! » s’insurge le patron de l’institution, qui estime que de telles déclarations participent d’une volonté de faire de la mauvaise réputation au CAMES.

En ce qui concerne les accusations de concussion portées à l’encontre du CAMES, le secrétaire général a rappelé que l’institution « dispose depuis 2015 d’un code d’éthique et de déontologie qui punit les travers des uns et des autres ».

« Quiconque pense que quelque part, l’évaluation du CAMES a été mal effectuée peut recourir au code d’éthique et de déontologie », qui vient du reste de rendre ses premières conclusions au conseil des ministres.

Bertrand Mbatchi rappelle également l’existence du CCG, le Comité consultatif général et assure que toutes ces institutions sont autant de remparts contre d’éventuelles dérives.

Enfin, s’exprimant précisément sur la question de la corruption dans les systèmes éducatifs, il relève qu’il ne s’agit ni d’une spécificité du système éducatif, ni d’une particularité africaine.

« La corruption est subtile », dit-il.

« Lorsque les étudiants entament un mouvement de grève, cela peut être sur des bases objectives ; mais il peut également s’agir d’une manipulation et cela participe également de la corruption. »

« La corruption ne concerne pas seulement un échange d’argent », fait-il valoir.

« Il faut endiguer la corruption dans l’éducation », martèle-t-il, « sinon nous aurons à gérer de sérieux problèmes et le moindre n’est pas le chômage. »

« C’est une gangrène qu’il faut éradiquer », poursuit Bertrand Mbatchi.

Enfin, le secrétaire général du CAMES insiste, dans son entretien avec SciDev.Net, sur la nécessité, dans la dynamique du jubilé, d’accorder une importance capitale à la dimension genre.

Source : www.cameroonweb.com

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