Arrestation d’Adjamagbo, affaire Adjakly… Les grosses révélations de Mediapart

Deux figures de l’opposition ont été arrêtées à Lomé, accusées « d’atteinte à la sureté de l’État ». Des médias indépendants sont aussi sous pression. Amnesty International dénonce une « répression croissante ».

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Au Togo, deux cadres de l’opposition, membres de la coalition Dynamique Monseigneur Kpodzro (DMK), ont été placés en garde à vue les 27 et 28 novembre à Lomé. Le premier, Gérard Yaovi Djossou, a été interpellé violemment alors qu’il était au volant de sa voiture. Il venait tout juste de participer à une rencontre avec les ambassadeurs des États-Unis, de France, d’Allemagne, de l’Union européenne et des Nations unies. La seconde, Brigitte Kafui Adjamagbo-Johnson, 61 ans, coordinatrice du mouvement, a été arrêtée à son domicile. Tous deux sont accusés de « tentative d’atteinte à la sécurité intérieure de l’État » et de « groupement de malfaiteurs ».

Ces arrestations ont suscité de nombreuses réactions indignées de la part de l’opposition qui dénonce une instrumentalisation de la justice et des « arrestations arbitraires », visant à la « décapiter ». Elles donnent une idée du climat qui règne actuellement au Togo, pays qui compte huit millions d’habitants. Depuis la réélection contestée et verrouillée de Faure Gnassingbé, 54 ans, pour un quatrième mandat, en février, les libertés publiques sont de plus en plus malmenées. Amnesty International parle ainsi d’une « répression croissante des voix dissidentes par les autorités togolaises ».

Déjà, en avril, seize opposants étaient arrêtés et condamnés pour rébellion, et en juillet, les autorités émettaient un mandat d’arrêt international visant l’opposant Agbéyomé Kodjo. Soutenu par Dynamique Monseigneur Kpodzro (du nom de Philippe Fanoko Kpodzro, archevêque émérite de Lomé), cet ancien premier ministre revendique la victoire à la présidentielle (il est arrivé officiellement deuxième) et est accusé lui aussi d’« atteinte à la sûreté de l’État ». Il vit hors du Togo depuis plusieurs mois, affirmant que sa vie est menacée dans son pays.

Ces dernières semaines, plusieurs journaux indépendants ont également été visés par des procédures qui s’apparentent à du « harcèlement judiciaire », selon le Comité de protection des journalistes (CPJ), basé à New York. C’est le cas de L’Alternative, célèbre bihebdomadaire créé en 2008 et spécialisé dans les enquêtes sur des affaires de corruption. Lui et son directeur, Ferdinand Ayité, sont poursuivis en diffamation par un fonctionnaire, Fabrice Affatsawo Adjakly, après la publication en juin d’un article révélant l’existence d’un système de détournement de fonds publics au sein d’un Comité officiel chargé de gérer les importations de pétrole.

À l’issue de son enquête, le journal était arrivé à la conclusion que le coordinateur et le directeur financier de cette structure étatique, Francis Sossah Adjakly et Fabrice Affatsawo Adjakly, qui sont par ailleurs père et fils, avaient soustrait plus de 400 milliards de francs CFA (plus de 600 millions d’euros). Fait exceptionnel, ce « pétrolegate » a poussé les autorités à demander des vérifications à l’Inspection générale des finances.

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Les conclusions de cet audit n’ont pas été publiées, mais d’après des médias, les inspecteurs auraient identifié des détournements donnant raison à L’Alternative. Toutefois, le tribunal de première instance de Lomé a déclaré, le 4 novembre, le journal et son directeur coupables de diffamation et les a condamnés à payer une forte somme : six millions de francs CFA (environ 9 150 euros).

Si l’avocat du plaignant a estimé que « le droit a été dit », plusieurs organisations de la société civile affirment le contraire. L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme a déclaré que cette décision judiciaire à l’égard du journaliste Ferdinand Ayité ne semblait viser « qu’à sanctionner ses activités légitimes de défense des droits humains et l’exercice de sa liberté d’expression ».

Le pouvoir ne veut plus « d’une presse audacieuse qui fouille les poubelles de la République et met son nez dans les scandales de corruption », a réagi Nathaniel Olympio, président du Parti des Togolais, une formation de l’opposition. Si elle devait régler le montant fixé par le tribunal, L’Alternative, qui a fait appel du jugement, serait obligée de mettre la clé sous la porte, dit Ferdinand Ayité à Mediapart.

Deux autres journaux indépendants, le quotidien Liberté et l’hebdomadaire Fraternité, sont actuellement visés par des procédures similaires.

Ces actions judiciaires ont été précédées de punitions inédites, infligées en mars par la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC), qui régule le secteur des médias. L’Alternative a été interdite de parution pendant quinze jours et Liberté pendant deux mois, après une plainte de l’ambassadeur de France au Togo, Marc Vizy.

Le diplomate, dont le pays a toujours soutenu les autorités togolaises depuis l’assassinat du président Sylvanus Olympio en 1963, a relevé dans deux articles des « accusations graves, infondées et calomnieuses » dirigées contre lui, la France et Franck Paris, conseiller Afrique d’Emmanuel Macron.

Au lieu d’user de son droit de réponse, l’ambassadeur a demandé à la HAAC de sanctionner les deux journaux, ce que cette dernière a aussitôt fait. La Haute Autorité suspendait aussi dans la foulée pour deux mois Fraternité, ce dernier ayant critiqué ses décisions prises contre L’Alternative et Liberté.

Pour Médard Amétépé, le directeur de Liberté, c’est du jamais vu : « Les mises en garde de la HAAC sont courantes, surtout à l’approche des échéances électorales, mais c’est la toute première fois que nous écopons de sanctions, explique-t-il à Mediapart. Notre ligne éditoriale dérange le régime, et donc pour un oui ou pour un non, on nous adresse une “invitation”, terme utilisé par la HAAC pour nous sommer de nous expliquer sur le contenu de certaines de nos publications. Et nous sommes souvent l’objet d’intimidations. »

« La presse indépendante est prise en étau par la HAAC et la justice », observe pour sa part Ferdinand Ayité. « Cette presse insoumise dérange non seulement le régime autoritaire, mais aussi les grands groupes mafieux qui profitent de la situation pour abuser des populations », dit-il, rappelant que le président de la République est aussi le président du Conseil supérieur de la magistrature.

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Chaque sanction ou condamnation a des conséquences douloureuses. « Quand on décide de fermer temporairement un organe de presse dont les revenus sont surtout issus de la vente de journaux, l’effet est immédiat… De plus, la crédibilité du journal peut prendre un coup. Les poursuites et sanctions deviennent une épée de Damoclès pendant au-dessus de nos têtes et nous obligeant à nous autocensurer régulièrement », souligne Médard Amétépé.

Aujourd’hui, le Comité de protection des journalistes se dit « préoccupé par l’état de la liberté de la presse au Togo ». Dans une déclaration à Mediapart, il ajoute : « L’interruption par les autorités togolaises de l’accès à Internet en 2017 […] et pendant les élections de 2020 révèle également un mépris alarmant pour la liberté d’expression et d’information. » Amnesty International observe de son côté : « On est dans un contexte de restriction de l’espace des libertés en Afrique de l’Ouest en général et le Togo malheureusement ne fait pas exception. »

L’ONG signale aussi que le Togo a adopté ces deux dernières années des lois « qui restreignent la liberté d’expression », dont une sur la cybersécurité qui « peut être utilisée pour museler les voix critiques ». De plus, un Code de la presse adopté en janvier 2020 prévoit des amendes élevées « pouvant aller jusqu’à 5 millions de francs CFA et le double en cas de récidive pour la diffamation et les outrages envers les représentants de l’autorité publique », précise Amnesty International à Mediapart.

De manière générale, « on assiste au Togo à un virage sécuritaire inquiétant. Journalistes, opposants, acteurs de la société civile sont inquiétés tous les jours. Aucune manifestation publique n’est autorisée avec l’argument de la Covid-19 », constate Ferdinand Ayité.

Au sein de l’opposition, on s’inquiète aussi du sort de plusieurs dizaines de personnes placées en détention en 2018 et 2019, la plupart étant des membres ou sympathisants du Parti national panafricain (PNP), qui avait mobilisé des foules immenses en 2017. Une partie de ces détenus, dont le rappeur Prince Fadelo, sont accusés d’appartenir à un mouvement baptisé « Tigre révolution » qui aurait projeté de déstabiliser le pouvoir. Arrêtés fin 2019, ils n’ont pas encore été jugés.

Cette affaire est un « montage grotesque du régime destiné à organiser la chasse à l’homme, les enlèvements et l’embastillement des jeunes en provoquant ainsi au sein de leur rang un exode et un exil massif hors du Togo », s’est insurgé le PNP, fin novembre. « Depuis quelques jours, des informations concordantes, persistantes, crédibles et alarmantes nous parviennent » disant que « les détenus politiques sont en danger de mort », a-t-il aussi dit. Au même moment, l’Association des victimes de la torture au Togo faisait état d’allégations d’actes de torture, de traitements cruels, inhumains ou dégradants qui auraient été commis sur ces prisonniers.

Pendant ce temps, la France continue de coopérer avec les autorités togolaises sur le plan sécuritaire : elle a livré récemment des vedettes de surveillance à la marine togolaise et prévoit de former des « unités d’intervention rapide », avec des instructeurs issus de ses forces spéciales. Elle va aussi appuyer le Togo pour la « surveillance aérienne antidjihadiste », selon Africa Intelligence. Ce qui fait dire à un observateur : « Au nom de la lutte contre le terrorisme, Paris ferme les yeux sur les dérives du régime togolais. »

Interrogé par Mediapart à propos des préoccupations exprimées par les organisations de défense des droits de l’homme, le gouvernement togolais n’avait pas encore répondu au moment de la publication de cet article.

AvecMédiapart

Crédit photo: alomé.com

Source : Togoweb.net

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