Alternance au Togo: ces obstacles que la diaspora doit franchir

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“Vous devez nous aider” ; “on compte sur vous et vos réseaux”, disent les hommes politiques aux Togolais vivant à l’étranger. “Nous sommes fatigués de ces politiciens… la communauté internationale nous a abandonnés… Vous êtes notre espoir”, disent de nombreuses voix au sein de la population civile. Combien de fois les Togolais de la diaspora n’ont-ils pas entendu ces propos, et ce depuis des années ?

 Sensible à ces appels, la diaspora togolaise s’est lancée dans un lobbying agressif pour tenter d’aider autant qu’elle peut, et les hommes politiques et la population civile. Pourtant, malgré tout l’entrain qui accompagne ces efforts, les résultats tardent à se faire sentir sur le terrain. Au point que certains estiment que c’est parce que le régime corrompt à tout vent les acteurs de la communauté internationale que ces efforts de la diaspora peinent à aboutir.

En réalité, un peu comme avec l’action politique elle-même au Togo, le lobbying qui s’est fait jusqu’ici par la diaspora tarde à aboutir du fait principalement des contradictions qui lui sont propres ; la corruption par le régime ne joue qu’un rôle limité mais qu’on surestime.

Du lobbying de la diaspora pour l’alternance politique, on peut retenir 4 principaux facteurs de blocage.

Le lobbying mené par la diaspora est politiquement partisan

Depuis les années 90, ceux qui ont mené le lobbying dans la diaspora l’ont généralement fait pour qu’il soit à l’avantage d’un homme politique donné, c’est-à-dire pour une alternance politique incarnée par un homme, et lui seul. Pendant longtemps ce fut un lobbying à l’avantage de Gilchrist Olympio, opposant historique et figure emblématique de la lutte politique au Togo. Mais ce lobbying quoique parfois vigoureux et sincère n’est pas autonome ; c’est l’homme politique qui, depuis le Togo, téléguide ce lobbying pour son avantage exclusif. Donc le général est au Togo et la troupe est à l’extérieur. Et puisqu’il en est ainsi, les lobbyistes (ceux qui mènent le lobbying) manquent une certaine marge de manœuvre, voire une créativité dans leurs approches.

À partir du moment où tout l’effort de lobbying se fait au bénéfice exclusif d’une personne, ces efforts prennent un coup pour ne pas dire qu’ils tombent à l’eau dès que le bénéficiaire effectue un virage à 180 degrés, par exemple lorsqu’il adopte une position diamétralement opposée à celle qui guide le lobbying de ses troupes. Lorsque cela arrive (comme ce fut le cas avec Gilchrist en 2010), soit les acteurs du lobbying dans la diaspora refusent de suivre l’homme politique dans sa déperdition et abandonnent leurs efforts, soient ce sont plutôt leurs interlocuteurs internationaux qui rechignent à les recevoir, soucieux de garder une distance vis-à-vis des gens qui font une chose aujourd’hui et son contraire demain (ce qui est pourtant commun avec les politiciens Togolais).

L’adversité entre les hommes politiques au Togo et les acteurs du lobbying au sein de la diaspora

Très souvent, par arrogance ou par ignorance, les hommes politiques considèrent ceux qui mènent le lobbying dans la diaspora comme des valets, plutôt que comme des partenaires, ce qui empêche toute coopération franche et fructueuse des efforts. Les hommes politiques togolais justifient cette relation de subordination au fait que la diaspora est loin du “terrain” où se déroule véritablement la bataille, et certains hommes politiques n’hésitent pas à lancer à leurs représentants de la diaspora le très détestable refrain de “c’est nous qui sommes sur le terrain.” Autrement dit, “obéissez à nos ordres”.

C’est une attitude qui passe plutôt mal auprès d’une diaspora qui très souvent vit dans des pays dans lesquels l’action politique est basée sur des partenariats entre citoyens, et non sur la subordination sans questionnement de certains citoyens aux autres.

Bien entendu cette arrogance existe aussi du côté de la diaspora au sein de laquelle certains s’attendent à être les donneurs d’ordres aux hommes politiques, ce qui évidemment est le chemin royal vers l’échec de la relation. Cette relation ambivalente éclate parfois lorsque les hommes politiques en viennent par des soupçons parfois maladifs, à considérer leurs lobbyistes de la diaspora comme des concurrents cherchant à leur nuire ou à récupérer le lobbying à leur propre profit et non celui de l’homme politique. Des cas existent et ces craintes ne relèvent pas toujours de la paranoïa.

Le manque de message alternatif

En général dans les activités de lobbying, les interlocuteurs externes s’attendent à un message axé sur l’avenir du pays, c’est-à-dire à ce qu’on leur demande d’appuyer une approche dont la réalisation ne créera pas une situation pire que la présente. Or généralement, les points essentiels du message de lobbying de la diaspora tournent uniquement sur le départ du régime en place et pas assez sur ce que sera le pays sans ce régime. La méprise des lobbyistes de la diaspora est qu’ils estiment que leurs interlocuteurs savent automatiquement que le pays serait mieux géré ou se porterait mieux avec l’alternance politique. Même si c’est le cas, ces interlocuteurs veulent entendre de la bouche même des lobbyistes comment ils parviendront à la situation désirée. “We want to hear it from you” comme disent les Américains, autrement dit, présentez-nous l’avenir envisagé en vos propres mots.

Dans un pays où même les alliances politiques telles que la C14 se sont refusées à élaborer ce type de message qui va au-delà du départ du régime, ne serait-ce que sous la forme d’un nombre de mesures qui suivront le départ immédiat ou la chute du régime, le lobbying de la diaspora laisse les interlocuteurs avec plus de questions que de réponses qui leur permettraient de s’engager résolument aux côtés des forces en lutte pour l’alternance politique.

Faiblesse du lobbying “non-aligné”

Enfin, il y a une autre forme de lobbying qui, quoique mineure, parvient à échapper au captage des hommes politiques. Mais ce lobbying fait face à deux obstacles majeurs.

D’abord parce que pour réussir à faire bouger les lignes, le lobbying de la diaspora a besoin des relais locaux. Dès lors que ce lobbying n’est pas téléguidé par les politiciens, ces derniers n’acceptent pas être ses relais. Restent les responsables de la société civile, mais ces derniers n’ont pas la même capacité de capitalisation du lobbying que les partis politiques, dans un pays politiquement polarisé.

L’autre obstacle que rencontre ce type de lobbying, ce sont les attaques des « fantassins » des partis politiques au sein de la diaspora, des « foot soldiers » comme on dit en anglais, ceux qui se définissent avant tout comme des leviers des partis politiques, plus soucieux de servir les partis, et prêts à tout pour que le lobbying ne serve qu’aux intérêts des partis. Autant donc dire que cette dernière forme de lobbying a du pain sur la planche.

Le lobbying de la diaspora est en somme une vieille initiative, un lobbying tantôt dormant, tantôt énergique, surtout à la suite d’événements malheureux comme la répression militaire de 2005 et celle qui a suivi la révolte populaire du 19 août 2017. Mais le principal défi reste la convergence des efforts autour des enjeux véritablement nationaux et sur la base d’un message commun, au-delà des sirènes des partis. Vivre à l’extérieur du Togo devrait faciliter la levée d’un tel défi. Mais en attendant, on en est loin.

A. Ben Yaya

Source : Togoweb.net

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