Aimé Adi : « Nous voulons savoir qui a tiré sur nos enfants ! »

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Il est Directeur d’Amnesty International au Togo. Aimé Adi a publié cette tribune ce mardi 25 Septembre chez nos confrères de Jeune Afrique. Lisez plutôt !

Un an après la répression des manifestations en faveur des réformes constitutionnelles au Togo, les familles des dizaines de manifestants tués, dont les élèves Rachad et Joseph, peinent à entrevoir les signes d’une volonté politique réelle de lutte contre l’impunité.

L’année scolaire qui commence au Togo aura encore un goût amer pour Agrignan Zakari et sa famille. Il est le père de Rachad, l’élève de 14 ans atteint dans la poitrine par une balle réelle tirée par les forces de sécurité, le 20 septembre 2017 à Bafilo, au nord du pays. Il mourra des suites de ses blessures, deux jours après.

Il y a un peu plus d’un an, le Togo connaissait un vaste mouvement de protestations populaires à l’appel des partis politiques de l’opposition pour réclamer des réformes constitutionnelles.

Les autorités ont le plus souvent interdit ces manifestations, pourtant un droit garanti par le droit international et la Constitution. Pour empêcher et disperser les rassemblements, les forces de sécurité ont roué de coups et arrêté des manifestants dont des dizaines sont encore en détention dans plusieurs villes du pays, lancé des grenades lacrymogènes et tiré à balles réelles. Entre septembre et octobre de l’année dernière, plus d’une dizaine de personnes, dont au moins deux enfants et deux militaires, ont perdu la vie.

Rachad est l’une des victimes. Le 20 septembre 2017 à Bafilo, il participe, en compagnie de son père, à une manifestation pacifique. Sur les lieux, les manifestants se retrouvent nez à nez avec un impressionnant dispositif sécuritaire composé de militaires, de gendarmes et de policiers. Ils étaient munis d’armes à feu, de grenades lacrymogènes et de bâtons. Des gaz lacrymogènes sont lancés. Tout comme les autres manifestants, Rachad et son père se dispersent, et se perdent de vue. Plus tard, le père apprend que son fils a reçu une balle dans la poitrine. Il est mort le 22 septembre des suites de ses blessures.

Malheureusement, Rachad n’est pas le seul enfant mort lors des manifestations de l’année dernière au Togo. À Lomé, la capitale, Yaogan Zoumekey a aussi pleuré la mort de son fils, Joseph, âgé de 13 ans et élève en classe de 6e. Sorti faire des courses dans le quartier, Joseph n’est jamais revenu. Il a été lui aussi tué par balle durant les manifestations du 18 octobre 2017.

À la douleur profonde des familles de Rachad et de Joseph, s’ajoute leur angoisse de voir si peu de personnes, en particulier parmi les autorités, s’intéresser à leur sort. Car, il y a ce qu’on appelle bien à la « togolaise » la priorité des priorités : le dialogue.

Le mois d’octobre approche. Le dialogue politique, réunissant acteurs gouvernementaux et opposants pour asseoir la paix dans le pays devrait se poursuivre. Ces acteurs qui se connaissent depuis de nombreuses années, privilégient des discussions autour de la date des élections, des candidats, et des réformes à conduire. Ils prétendent tous plaider pour un « Togo débout et d’espérance » mais peu utilisent leurs longs réquisitoires pour mettre un terme au règne de l’impunité et demander justice pour Rachad et Joseph.

Dans ce contexte où très peu de décisions sont prises par les autorités, le père de Rachad et celui de Joseph que j’ai rencontrés, ont, eux, une autre posture. Ils veulent savoir la vérité sur la mort de leurs enfants. Le drame reste encore très présent dans chacun de leurs messages, de nos échanges. Ce drame, je l’entends y dans leurs silences.

Suite à une rencontre en octobre 2017 avec une délégation d’Amnesty International, le père de Rachad avait déclaré : « Je ne sais pas comment écrire une plainte, mais si vous m’aidez, et comme il est déjà tard ce soir, j’irai dès demain matin la déposer ». Une plainte a été déposée le 26 octobre 2017 pour demander justice, vérité et réparation pour la mort de Rachad.

Pour la famille de Joseph, la patience a été un chemin inévitable.Elle a choisi de ne pas procéder à l’inhumation de son enfant même si pour elle et selon la coutume, l’enterrement est la première étape du deuil. Les parents ont également rédigé une plainte envoyée le 23 octobre au procureur, demandant, si la procédure l’exigeait, qu’une autopsie soit ordonnée « dans les meilleurs délais ». Il aura fallu plus de 10 mois pour obtenir des résultats : « le corps de Zoumekey Joseph présente des lésions d’une mort violente par arme à feu ». L’on ignore cependant toujours qui a tué le jeune Joseph et qui a donné l’ordre de commettre un tel acte.

Qu’est-ce qui peut amener deux familles aussi éloignées à poursuivre la même quête, partager cette même soif de justice ? Un désir de vengeance ? Certainement pas ! L’amour pour leurs enfants, probablement. Lors de nos échanges avec les parents de Rachad et Joseph, la constante qui transparaît par la simplicité des mots est leur demande résolue pour la vérité. Ils ne rêvent pas d’une nouvelle Commission Vérité Justice et Réconciliation, ils veulent simplement savoir.

Cette année encore, Rachad et Joseph ne seront pas en classe. Comme l’année dernière, ils manqueront à leurs anciens camarades de classe. Leurs parents, comme ceux des victimes des manifestations de l’année dernière, veulent mettre enfin la lumière sur leur mort tragique. Comme tous ceux qui sont épris de justice, ils rêvent d’un Togo debout qui dit non à l’impunité.

Source: Jeune Afrique

Source : www.icilome.com

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