Agbéyomé candidat unique: ce que Mgr Kpodzro n’a pas pris en compte

Credo quia absurdum.En français : J’y crois parce que c’est absurde. Cette locution latine attribuée à Tertullien illustre un des grands mystères de la foi religieuse. La force de croire ne s’accomplit pleinement que lorsque les croyants consentent à se libérer de la nécessité de comprendre. C’est à ce désarmement de tout esprit critique que les Togolais sont sommés en ce mois de janvier 2020. Il ne s’agit plus de réfléchir, il faut juste serrer les rangs derrière l’instrument de la providence électorale. « Il n’est plus temps d’échafauder des théories » m’a-t-on récemment asséné.

« Éteignez vos cerveaux et demeurez dans l’espérance frémissante d’un miracle », voilà la bonne attitude. Crédo quia absurdum : Je n’y comprends rien, mais on me somme de croire. Sous l’emprise de cette nouvelle religion politique ; le suffrage universel cesse d’obéir à l’arithmétique et aux anticipations probabilistes. L’exigence de la rationalité des moyens et des finalités doit courber l’échine, car les hommes de Dieu -ceux qui parlent en son nom- disent la vérité vraie. La seule vérité qui compte… Cette démission de l’intelligence est le prix à payer pour le miracle au bout.

Il a fallu attendre les dernières législatives du 20 décembre 2018, boycottées par les forces significatives de l’opposition, pour voir le candidat du MPDD gagner l’une des trois circonscriptions électorales du Yoto.

Après plusieurs semaines de tractations, l’archevêque émérite de Lomé Mgr Philippe Fanoko Kpodzro a désigné le 31 décembre dernier, urbi et orbi, Gabriel Messan Agbéyomé Kodjo « candidat unique» des forces démocratiques. Une annonce qui a provoqué la soupe à la grimace chez plus d’un Togolais. Tout ça pour ça, devaient-ils s’écrier. La pilule est amère, mais elle finira peut-être par passer. Certains se sont déjà résignés à l’avaler, alors que d’autres se murent dans un silence désapprobateur ruminant leur bile.

Credo quia absurdum : ils n’y comprennent rien à ce choix, mais on leur demande d’y croire. Je pense aux chaumières du Yoto, particulièrement les électeurs de Tokpli qui doivent se demander si le ciel ne va pas leur tomber sur la tête. En 2013, ces irréductibles s’étaient abstenus de porter leur choix sur le leader de l’ex-OBUTS. Il a fallu attendre les dernières législatives du 20 décembre 2018, boycottées par les forces significatives de l’opposition, pour voir le candidat du MPDD gagner l’une des trois circonscriptions électorales du Yoto.

« Quand quelqu’un laisse, quelqu’un prend » avait prévenu Abass Kaboua (MRC). À l’instar de ce dernier, Gerry Taama (NET), Innocent Kagbara (PDP) et Agbéyomé Kodjo (MPDD) ont rejoint l’«opposition godillot » composée d’hommes-liges de Faure Gnassingbé. Ce conglomérat de partis marginaux, se réclamant d’un centriste aimanté par UNIR, prospère sur le vide creusé dans les institutions togolaises par les forces politiques qui ont animé le vent de contestation du régime à partir du 19 août 2017.

L’accueil glacial et résigné réservé à la désignation de l’ancien premier ministre d’Eyadema Gnassingbé comme « candidat unique » des forces démocratiques dans l’opinion publique est révélateur de l’incompréhension et du malaise que ce choix suscite. Agbéyomé Kodjo est un personnage plutôt clivant : on l’aime ou on le déteste. Une personnalité tiède au passé trouble qui ne laisse personne indifférent. Il est aux antipodes des millions de Togolais gagnés par l’amertume électorale et qui préfèrent dresser des barricades qu’escompter une hypothétique victoire d’un opposant à un jeu électoral ou les dés sont toujours pipés. Credo quia absurdum : surtout se garder de réfléchir ou critiquer, il faut se contenter de croire.

Qui se serait offusqué qu’un prélat s’immisce dans la vie politique ? Personne. S’il est animé des meilleures intentions du monde, c’est son silence qui inquièterait l’honnête homme. Mais quand celui-ci tente d’arraisonner la chose politique à des voies insondables, il faut commencer par s’interroger.

Le moins pire n’est pas le meilleur des candidats possibles

 Le service après-vente de la candidature de l’ambigu Monsieur Kodjo sera des plus ardu pour Mgr Philippe Kpodzro. C’est moins un problème de compétence et d’expérience que de capacité à rassembler le peuple et les autres leaders de l’opposition. La non-inclusives et l’opacité du processus de désignation du porte-flambeau du Saint-Esprit vont limiter considérablement cette capacité à rallier les forces significatives -ayant un véritable poids électoral- de l’opposition autour d’Agbéyomé Kodjo. Un « candidat unique » d’une opposition désunie risque d’être un candidat de plus voire de trop. Parlons clairement, cette élection va probablement se jouer au premier tour. Faure Gnassingbé ne prendra pas le risque d’un second tour. Il faut impérativement lui opposer une « candidature forte » d’opposition dès le premier tour.

Le maintien du trio Jean-Pierre Fabre, Aimé Gogué et de Agbéyomé Kodjo va émietter les voix de l’opposition et servir d’alibi à un passage en force du président sortant dès le premier tour. Hypothèse d’autant plus plausible que ce dernier a toujours été crédité de plus de 60% aux trois derniers scrutins présidentiels. Credo quia absurdum. On ne peut escompter un miracle que si l’opposition s’engage dans cette bataille en rang resserré. Par ailleurs, l’archevêque compte se lancer dans la quête de quatre à sept milliards de nos francs pour financer la campagne de son candidat désigné. Un pari loin également d’être gagné.

Mais, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes panglossiens. Sous un autre angle, cette « candidature unique » a un gout de cadeau empoisonné, aussi bien pour Agbéyomé Kodjo que pour la cause de l’alternance électorale en 2020. Dans le fond, l’initiative tardive de Mgr Kpodrzo et les zones d’ombre (et les tireurs de ficelles) qui l’entourent posent quelques problèmes.

Qui se serait offusqué qu’un prélat s’immisce dans la vie politique ? Personne. S’il est animé des meilleures intentions du monde, c’est son silence qui inquièterait l’honnête homme. Mais quand celui-ci tente d’arraisonner la chose politique à des voies insondables, il faut commencer par s’interroger. Qui pouvait rechigner à l’idée que Mgr Philippe Kpodzro apporte son concours personnel et son autorité morale à la désignation d’un « candidat unique » de l’opposition ? Personne.

En revanche, quand il finit par transsubstantier un « candidat repoussoir » en « candidat providentiel », là il faut commencer à s’inquiéter. Surtout quand il est difficile d’imaginer ce microcandidat à la popularité et aux résultats microscopiques rassembler pour remporter l’élection. Pourquoi choisir le moins pire quand on dispose de beaucoup mieux sous le bras ? Qu’on le tienne pour dit, le taux de participation sera l’enjeu fondamental au soir du 22 février 2020. Une simple question s’impose alors : Agbéyomé Kodjo est-il le candidat d’opposition le plus à même de réconcilier les Togolais avec les urnes dans un si bref délai ? Pas sûr.

Il concède volontiers ne pas être le meilleur choix possible pour aussitôt ajouter de croire qu’il est convaincu en son « tréfonds » qu’il y aura alternance en 2020. Un mélange de voyance et d’autopersuasion.  Credo quia absurdum : en cas d’élection divine, les convictions ont plus de poids que des probabilités.

Par acte de charité

  Plus qu’un simple acte de foi, il faudrait un acte de charité pour imaginer la pléthore de candidats d’opposition en lice s’effacer les uns après les autres au profit d’Agbéyomé Kodjo. Qu’à cela ne tienne, il est l’homme le moins susceptible de capitaliser l’esprit du 19 août 2017. Aux temps forts de la contestation populaire, l’ex-premier ministre était aux abonnés absents. Au contraire, il s’est empressé de sauter dans le « train électoral » de Gilbert Bawara et siège dans un parlement élu avec moins de 15% du corps électoral. Un degré zéro de légitimité et un déficit de représentativité qui ne choquent pas outre mesure le « candidat unique » des forces démocratiques.   Pendant que le peuple togolais était dans les rues à essuyer balles et matraques, Agbéyomé Kodjo s’est tenu à l’écart des cortèges.

Va-t-il porter le « candidat unique » désigné par Mgr Kpodzro aux urnes, alors que ce dernier n’a pas accompagné sa souveraine révolte ? Quid de la fraude ? Au demeurant, aucun acte de raison ne peut nous inciter à croire que Jean-Pierre Fabre (33,9 % des suffrages à la présidentielle de 2010 et 35,19 en 2015) va s’écarter au profit de ce dernier qui n’avait récolté que 0,9% en 2010. Sauf à croire que le chemin le plus court vers 50% passe par 0,9%. Au-delà, pourquoi avoir choisi le candidat le moins susceptible de capitaliser l’esprit du 19 août 2017 ? Credo quia absurdum : les voies de Dieu sont impénétrables.

Radjoul Mouhammadou

Source : Togoweb.net

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