Togo : La « Maison des esclaves » d’Agbodrafo, un patrimoine historique laissé à l’abandon…

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S’il y a des endroits dans un pays qui attirent des touristes et rapportent de la plus-value à l’Etat et aux populations, ce sont bien les lieux historiques transformés en sites touristiques. Dans les pays comme le Sénégal, Gorée est un lieu réputé aujourd’hui où affluent des touristes du monde entier. Ce qui donne de l’emploi à la jeunesse de cette ville du pays de Macky Sall et donne une dynamique au tourisme sénégalais, puisque le secteur contribue énormément à l’économie du pays, grâce à ce lieu où se faisait la traite négrière. Au Togo, le même site existe. Seulement, ce lieu hautement significatif constitue la dernière des préoccupations des dirigeants qui, dans les discours, prétendent développer le secteur du tourisme. Mais avec quoi ? Comment ? Des interrogations qui brûlent les lèvres des Togolais, surtout les natifs de la localité qui abrite ce site.

Pourtant, la « Maison des esclaves » n’est qu’à 35 km de la capitale togolaise. Agbodrafo qui devrait être une localité célèbre par ce vestige qu’elle accueille, est plutôt devenue aujourd’hui un coin fantôme. Elle se vide de sa jeunesse qui, il y a quelques années encore, comptait sur les gouvernants pour la réhabilitation de ce site, afin de redonner vie à Agbodrafo, et par ricochet lui procurer de l’emploi. Mais c’est compter sans le désintéressement des autorités togolaises vis-à-vis de cette richesse, de ce patrimoine vivant. Malgré cela, certains natifs du milieu ont continué de se battre pour la réhabilitation de ce vestige. C’est ainsi que l’UNESCO a fini par inscrire la « Maison des esclaves » d’Agbodrafo sur sa liste indicative. Cependant, pour que ce vestige soit déclaré patrimoine de l’UNESCO, il faut tout un processus. Et c’est justement là où l’Etat trébuche, cafouille et laisse le site dans un état de délabrement avancé.

Une histoire d’indemnisation qui fâche…

Lorsque l’UNESCO inscrit un site sur sa liste indicative, il appartient au pays dans lequel il se trouve de travailler, de faire un parcours à travers le processus pour arriver au point d’achèvement, afin que le site soit définitivement déclaré patrimoine de l’UNESCO. Mais à en croire ceux qui ont en charge la gestion es lieux aujourd’hui, depuis que le vestige a été placé sur la liste indicative, l’Etat togolais n’a rien fait pour l’élever au rang de patrimoine de cet organisme des Nations Unies. « Dans les autres pays où il y a ces maisons des esclaves, je veux parler du Sénégal, de la Guadeloupe, ce n’est jamais dans le privé. C’est toujours un domaine public, c’est l’Etat qui est en charge de la chose. Moi je ne vois même pas comment on peut laisser la gestion d’un tel vestige historique à de tierces personnes. A moins qu’elles soient des sociétés bien définies et qui sont sous contrat de l’Etat », a indiqué Wisdom Mensah, Directeur de la Communication et des Ressources humaines de la Maison des esclaves.

Il faut dire qu’entre-temps, la Maison des esclaves avait été habitée par la famille à qui appartient le terrain. Mais avec les fouilles archéologiques commanditées par l’Etat togolais en partenariat avec l’UNESCO, le Directeur de cet organisme international a décidé que le site sont inscrit dans le domaine public. C’est d’ailleurs l’un des processus pour arriver au point d’achèvement. Il faut donc que l’Etat togolais indemnise la famille. « C’est là où l’Etat a failli », nous confie Wisdom Mensah. Les choses n’ont pas été faites dans les règles de l’art. Le gouvernement a seulement appelé quelques membres de la famille (un groupuscule) à qui il a distribué quelques pièces sonnantes et trébuchantes. « Mais ce qu’ils ont oublié, c’est que pour que la maison entre dans le domaine public, il faut un maximum de signatures de la part des membres de la famille. Et justement, c’est là que s’est posé le problème. Les gens ont refusé de signer, parce qu’ils ne sont pas dédommagés », fait-il savoir.

En réalité, les autorités togolaises ont pris, à en croire notre interlocuteur, quelques « illettrés » de la famille qu’elles ont soudoyés. Lorsque les autres membres ont découvert le pot-aux-roses, ils ont refusé de signer le document qui devrait servir de preuve à l’UNESCO que l’Etat togolais a dédommagé toute la famille. Le gouvernement se retrouve ainsi au pied du mur. Ne sachant plus quelle stratégie adopter, il déclare qu’il n’a plus d’interlocuteur avec qui discuter. « Or ailleurs, dès que l’Unesco place le vestige sur sa liste indicative, immédiatement le lieu est saisi par l’Etat sans aucune forme de procès et on dédommage s’il y a lieu, la famille ou la communauté à laquelle appartient le vestige », explique Wisdom Mensah. Rencontrant des difficultés à corrompre certains membres de la famille et obtenir la signature du document, le gouvernement abandonne le projet et laisse le site en l’état. Toutefois, les fils et filles du milieu n’ont pas arrêté d’attirer l’attention de l’Exécutif sur l’état de délabrement de ce vestige.

Contacts infructueux avec le gouvernement

La « Maison des esclaves » agonise à Agbodrafo. Le bâtiment risque de s’écrouler à tout moment. Il faut le sauver. Pour le Directeur de la Communication et des Ressources humaines de ce site, il ne faut pas rester les bras croisés. C’est ainsi qu’il a renoué avec les autorités togolaises, afin de voir dans quelle mesure réhabiliter le vestige. « Moi quand j’étais chargé de la maison, j’ai pu contacter les gens du gouvernement et c’est pour une fois qu’ils ont décidé de renouer le contact avec nous. J’ai déplacé le cabinet du ministre Lorenzo vers chez nous pour qu’on puisse voir ce qu’on peut faire pour sauver la maison. Et c’est là qu’ils ont pris conscience de la dégradation avancée de la maison. C’est presque tombé, le bâtiment », révèle-t-il. Mais cette prise de conscience n’aura servi à rien, puisqu’aucune action n’est entamée jusqu’alors pour sauver le bâtiment. C’est finalement la communauté elle-même qui a entrepris des travaux de rénovation qui a consisté, selon Wisdom Mensah, à boucher les fissures des murs. « Mais la Direction des patrimoines togolais nous a formellement interdit de poursuivre les travaux. Selon elle, nous sommes en train de sortir le bâtiment de son aspect historique. Donc sur ce fait, le ministre, son cabinet et nous avions discuté longuement sur le sujet. Et ils nous ont commis un cabinet d’architectes », indique-t-il. Là aussi, le travail n’est pas allé loin.

Néanmoins, la communauté a continué à multiplier les contacts qui sont demeurés infructueux. « Ce que nous déplorons est qu’on fait des tours, des démarches auprès des ministres qui sont d’ailleurs des cadres de la localité. Mais c’est à croire qu’on parle dans les oreilles des sourds. Le hic, c’est qu’aujourd’hui, nous-mêmes, nous ne pouvons plus débourser de fonds pour sauver la maison. La Direction des patrimoines du Togo nous l’avait interdit. Du coup, on a les mains liées. On voit la maison en train d’agoniser, mais on ne peut pas voler à son secours. Il y a des gens dans le gouvernement, des ambassades qui veulent sauver la maison, mais c’est comme si quelqu’un tire sur les ficelles », souligne le DCRH.

Du business dans le dos de la « Maison des esclaves » d’Agbodrafo

La « Maison des esclaves » attire beaucoup de personnes. A en croire Wisdom Mensah, c’est le lieu que visitent premièrement diplomates et autres étrangers lorsqu’ils mettent leur pied au Togo. Evidemment, l’état dans lequel se trouve le bâtiment les interpelle. Ces derniers manifestent justement leur désir d’aider à reconstruire ou réhabiliter ce lieu historique pour le pays. Mais il y a toujours des mains tapies dans l’ombre qui font ombrage à ces projets. Il y aurait même des financements pour ce site. Mais on n’a jamais vu la couleur de cet argent. Une gestion mixte a été installée pour le site. « C’est-à-dire que les touristes arrivent par le biais de l’Etat et ils nous les envoient. Ces touristes viennent sur le site et ce qu’ils payent sur le site lui appartient. Mais le piège c’est que quand l’Etat envoie ces touristes, nous ne pouvons plus fixer le prix. La plupart des cas, c’est l’Etat qui fixe le prix. Il peut envoyer un grand nombre de touristes (des diplomates) et ces derniers nous donnent 10 000 Fcfa », explique-t-il. Et d’ajouter : « Nous, nous ne sommes pas intéressés par l’argent, ce site c’est un patrimoine national avant tout, et tout ce que nous leur demandons, c’est qu’ils viennent prendre complètement en charge la maison ».

Il en est de même pour certaines agences de tourisme qui, au lieu de laisser les touristes venir sur le site et payer sur place, prennent de l’argent à ces derniers et les envoient. Finalement, les touristes ne paient plus rien arrivés sur le site. « Je crois que les agents de touristes, les hôtels, perçoivent sur les touristes quand ils débarquent, ils leur disent quand vous allez visiter la maison, vous allez payer une telle somme, et ces hôtels ou agents de touristes prennent ça à la base avant de leur convoyer sur le site. Ils disent également aux touristes que quand vous allez à la maison, il y a une boîte dans laquelle vous devez verser une somme, pour compatir à la douleur du site. Et ce qui se fait la plupart des temps, les gens déposent 100 ou 500 F CFA. Je ne sais pas à qui profite actuellement ce site », s’indigne-t-il.

Manuel Valls « empêché » de constater les ruines de la « Maison des esclaves »

A en croire le Directeur de la « Maison des esclaves », les autorités togolaises tentent parfois de cacher la réalité aux éminentes personnalités qui arrivent dans le pays et sont attirées par ce vestige. Par exemple, lors de la dernière visite du Vice-président de l’UNESCO au Togo, c’est presque la nuit tombée que les ministres Octave Nicoué Broohm de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et Georges Aïdam de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle, lui ont fait visiter la maison. Un moment sciemment choisi pour que l’hôte ne voit pas dans les détails l’état dans lequel se trouve le site. « Ils sont venus visiter la maison qui a un caveau dans lequel il fait super sombre même dans la journée. Ils sont venus à 18h 30 ils ont fait juste 10 minutes et repartir. Ce qui veut dire qu’en réalité, le vice-président de l’Unesco n’a pas visité la maison des esclaves. Il est venu dans la cour de la maison des esclaves. Et selon moi, c’est une stratégie. C’est parce qu’ils savent que le vice-président de l’Unesco ne peut venir constater l’état délabré du bâtiment », confie Wisdom Mensah.

Le même jour, le Premier ministre français, Manuel Valls en visite au Togo, devrait se rendre sur le site. La visite était prévue le matin à 10 heures. Et comme le régime sait le faire pour ces genres de circonstance, des femmes et des enfants étaient postés le long de la voie que doit prendre le cortège, pour applaudir. « Comme ils savent qu’à 10 heures, Manuel Valls peut facilement constater l’état pitoyable du bâtiment et déduire le maigre effort que l’Etat fourni pour entretenir la maison, ils ont fait tout pour annuler la visite. Le préfet et les autorités étaient tous présents ce jour, on croyait tous que le Premier ministre français allait venir, mais ils nous ont fait faux bond. Personne ne nous a même fait signe qu’il ne viendra plus », souligne-t-il.

Un projet pour sauver la situation

« Save slave house », c’est le projet élaboré par la direction pour tenter de sauver la situation. Lancé en avril dernier, ce projet a recueilli l’assentiment des professeurs d’Université qui ont même tourné un court métrage dans la maison des esclaves avec le financement de l’UNESCO. Le projet consiste à vulgariser l’existence de la « Maison des esclaves » au Togo, son histoire et l’enseigner aux élèves dans les établissements scolaires, puisque ce qui se fait déjà n’est pas assez. « Pour « Save slave house », nous avons pensé aux différents établissements qui font des visites lors des semaines culturelles. D’habitude, ils viennent et font leur visite et repartent sans vraiment connaître l’histoire de la maison. Donc nous avons pensé à faire les choses autrement. C’est nous désormais qui devrons inviter les établissements. Là ils viennent faire des visites guidées, les professeurs de l’université seront au rendez-vous pour leur expliquer un certain nombre de choses sur la maison. En gros, leur refaire l’histoire de la maison et de la traite négrière par rapport au Togo », prévoit-il.

Mais pour réussir ce projet, avec le concours des partenaires, il faut le soutien des autorités togolaises, du gouvernement. Mais là aussi, c’est la croix et la bannière. Les demandes d’audiences, les lettres envoyées à l’UNESCO par le biais du secrétariat du ministère de l’Enseignement supérieur, sont restées sans suite. « Nous avons pensé aussi aux ambassadeurs et ils ont été invités. Mais pour qu’un ambassadeur débarque dans un milieu, il faut la présence des cadres de ce milieu-là. Et le ministre Nicoué Broom est bien placé pour jouer ce rôle, c’est un fils du milieu. Normalement si ce problème de la maison devrait être résolu, ça devrait être en un claquement de doigt, parce qu’on parle du secrétariat de l’Unesco qui est auprès de son ministère. Le ministre est d’Agbodrafo, c’est mon oncle. Les courriers qu’on envoie à l’Unesco n’arrivent pas à l’Unesco, c’est bloqué au secrétariat ici. Le ministre fils du milieu ne nous a jamais reçus par rapport à ce sujet malgré nos nombreuses demandes d’audience. Je l’ai vu sur d’autres thématiques mais jamais sur la maison des esclaves », témoigne Mensah.

Visiblement, la survie de la « Maison des esclaves » n’intéresse pas les cadres du milieu qui sont dans le gouvernement. Les nombreux efforts fournis par la communauté pour redorer le blason à ce vestige ne peuvent donner de fruit que si les autorités togolaises, surtout les cadres du milieu se mobilisent autour du site. Aujourd’hui, on craint pour les touristes et autres qui viennent visiter cette maison. Parce que le bâtiment ne tient presque plus debout. « Si ça continue comme ça, la maison va s’écrouler un jour et ça sera une honte de plus pour le Togo. Ils nous envoient des touristes, mais nous avons peur pour la sécurité de ces touristes, parce que la maison menace de s’écrouler. Le bâtiment est fragile. Mais en état actuel, on peut encore le sauver », se convainc-t-il. Mais le hic, c’est que la Direction du patrimoine national leur interdit d’y toucher.

La « Maison des esclaves » à Agbodrafo aurait pu être une véritable aubaine pour la jeunesse de cette localité en termes d’emploi et d’autres initiatives privées. Puisque lorsque les touristes viennent nombreuses, ce village pourrait devenir un carrefour commercial, et donc de nombreuses activités peuvent s’y dérouler. Aujourd’hui, les jeunes de Kpalimé n’ont rien à envier aux autres localités du Togo. Ceci, grâce au tourisme qui se développement là-bas. A en croire les fils et filles du milieu, il y a une sorte de politisation de l’activité touristique à Agbodrafo. On ne voudrait pas reconstruire, réhabiliter et développer la «Maison des esclaves» pour permettre aux jeunes du milieu de s’épanouir. « Le nombre de touristes qu’on reçoit chaque année, si seulement l’Etat avait structuré les choses, cette maison serait déjà une manne financière pour le Togo et pour cette localité. Je vois derrière ce manque de volonté, une récupération politique. Ils ne veulent pas laisser la jeunesse s’épanouir dans cette localité grâce à la maison. Je ne vois pas un site touristique donné plus de fruits que la maison des esclaves », regrette Wisdom Mensah.

Apparemment, la localité meurt. « A Agbodrafo, il n’y a pas d’entreprises, ni une société. Les jeunes, c’est par centaine qu’ils vont en prison là-bas », fait-t-il remarquer. Pourtant, c’est un milieu qui dispose de quoi se faire un nom au Togo, dans la sous-région, en Afrique et dans le monde entier.

Source : Kokou Mitimi, L’Alternative No. 572 du 22 Novembre 2016

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