Non, cher Monsieur Valls, ce n’est pas à la France de croire au Togo !

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Cher Monsieur Valls, c’est un secret de polichinelle pour nous, Africains francophones, qu’entre nos pays et votre pays, la France, se sont tissés, depuis des décennies, des liens très étroits, très sombres, très louches, qui, au fil des ans, des décennies, malgré les dénonciations et les promesses de rupture, ne font que s’affermir. La Françafrique, appelons l’hydre par son nom, puisque c’est d’elle qu’il s’agit.

Non, cher Monsieur Valls, ce n’est pas à la France de croire au Togo !

Nous savons également, cher Monsieur Valls, que l’une des pratiques de la secte françafricaine consiste, à vous, hommes politiques français de tout bord, de gauche ou de droite, à venir sillonner les palais présidentiels de nos pays à l’approche des élections chez vous. Que venez-vous chercher chez nous durant ces périodes ? Nous ne disserterons pas sur ce mystère séculaire, même si beaucoup de langues affirment, mordicus, que vous venez y chercher des valises d’argent pour aller financer vos compagnes électorales. Mais passons, laissons vos valises et leurs contenus douteux sur vos consciences.

Cher Monsieur Valls, c’est, donc, sous le sceau officieux de la françafrique et sous celui officiel d’une tournée africaine, que vous vous êtes rendu, le 28 octobre 2016, à Lomé, au Togo pour, avez-vous dit, réchauffer vos liens avec le Togo qui pense que la France l’a délaissé. Vous avez explicité ce motif dans une déclaration : « Nous n’avons pas suffisamment porté attention à ce pays [le Togo], qui se tourne pourtant vers nous, qui attend beaucoup, beaucoup de la France. » Votre ton, cher Monsieur Valls, est si infantilisant qu’on se représente le Togo sous la forme d’un bébé rachitique et affamé, assis dans la poussière, le visage baigné de larmes et de morve, les deux bras ouverts, vous suppliant, vous et votre pays la France, de le porter sur vos cuisses pour vous occuper de lui. Mais passons toujours, l’Afrique se plaît à jouer au bébé, pourquoi la France ne se plairait-elle pas à jouer à sa mère ?

Non, cher Monsieur Valls, ce n’est pas à la France de croire au Togo !

Vous avez également déclaré à Lomé, cher Monsieur Valls, que « la France croit au Togo. » Une phrase si courte, mais si chargée. Parce que ce que vous avez oublié, ou avez, par arrogance, ignoré en prononçant cette phrase, cher Monsieur Valls, c’est que le Togo est, avant tout, une propriété commune, la propriété commune d’un groupe d’hommes et de femmes qui y ont, d’une manière ou d’une autre, lié leur destin, comme vous avez lié le vôtre à la France, votre pays. Et c’est à ce groupe d’hommes et de femmes, les Togolais, de croire en leur pays. Ce n’est donc pas à la France de venir croire, par procuration, en leur pays pour eux.

C’est au jeune chômeur togolais qui, jour après jour, voyant ses diplômes vieillir, sa valeur sur le marché du travail se déprécier, s’adonne, désespéré, à l’alcool et à la drogue, de croire au Togo.

C’est à l’étudiant togolais qui se dirige, le ventre vide, vers un campus universitaire où il est beaucoup plus sûr de croiser des corps habillés cagoulés que ses enseignants, de croire au Togo.

C’est à l’élève de six ans qui suit ses cours sous un hangar de branchages tenant lieu de salle de classe, sur un bout de brique, son cahier sur les cuisses, faute de table-banc, de croire au Togo.

C’est à l’immigré togolais qui préfère mourir en terre étrangère dans des conditions difficiles plutôt que de renter dans son pays de croire au Togo.

C’est à la femme enceinte qui fait presque ses adieux à ses proches avant de se diriger vers l’un des rares centres hospitaliers que compte son pays et qu’elle voit plus comme un mouroir qu’un lieu de sauvetage de croire au Togo.

Voilà, cher Monsieur Valls, ceux qui doivent croire au Togo. Mais ils n’y croient pas, ils n’y croient plus, parce qu’il y a si longtemps que leur pénible quotidien et leur pénible vie leur ont montré qu’ils n’ont rien à attendre de ce pays, leur pays. Voilà pourquoi quand vous êtes occupé, vous, à prononcer vos discours mensongers pour vos intérêts personnels de politicien, ils ont, tous ces Togolais qui n’attendent plus rien de leur pays, la tête tournée vers votre pays, la France, qu’ils voient comme leur Eldorado.

Ils le savent, cher Monsieur Valls, que chez vous, ce ne sera pas facile pour eux, ils savent qu’ils doivent y subir un déclassement social duquel la plupart d’entre eux ne sortiront jamais, ils savent qu’ils doivent y faire face aux affres du racisme, aux humiliations de l’exil, aux morsures de la nostalgie… Mais ils sont prêts à y aller, même au prix de leur vie, quand vous, cher Monsieur Valls, serez en train de prononcer, sur d’autres tribunes, des phrases auxquelles vous ne croyez pas, faire des déclarations fallacieuses qui, vous le savez, ne vous engageront en rien, trancher sur des situations dont vous ignorez tout. Absolument tout

David Kpelly

27Avril.com