Togo : Les FAT étrangement muettes sur leurs cinq frères tués au Mali

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Les Forces armées togolaises (FAT), l’autre grand acteur de la longue crise politique au Togo ou plutôt de la cimentation du régime RPT/UNIR au pouvoir, sont encore passées au rapport, ce lundi.

Togo : Les FAT étrangement muettes sur leurs cinq frères tués au Mali

Au nom du cérémonial institué depuis plusieurs années et qui voit ses porte-voix présenter ce qu’ils appellent pompeusement grand rapport des FAT. Comme il fallait s’y attendre, elles ont encore fait allégeance à leur chef suprême, Faure Gnassingbé dont ils ont loué les actions en faveur de l’armée, mais aussi des populations togolaises toutes entières. Le rituel est organisé chaque année, juste à des fins d’allégeance. Mais il y a une problématique importante qui est toujours occultée : celle de la neutralité de l’armée togolaise.

Rapport 2016 et/ou allégeance des FAT à leur chef suprême

Les Forces armées togolaises sont bien entretenues, c’est ce qu’il faut retenir du bilan sur l’état des forces de défense et de sécurité présenté par ses dignitaires au registre de ce qui est pompeusement appelé grand rapport des FAT. Et c’était l’occasion de jeter des fleurs à Faure Gnassingbé, leur chef suprême qui est à leurs petits soins et aurait décidé de faire d’elles « un outil de défense moderne et structuré au service de la nation ».

« L’augmentation du matériel de mobilité, l’amélioration des conditions de vie et de travail, la création d’une assurance maladie et d’une coopérative d’épargne et de crédit montrent l’intérêt que porte le président de la République à l’égard du personnel en charge de la sécurité et de la défense », souligne le rapport qui présente les FAT comme une armée moderne et performante grâce à lui, avec son projet phare de refondation de l’armée qui lui a permis d’être dotée de matériels de mobilité sophistiqués, et a vu aussi le chef suprême s’atteler à l’amélioration des conditions de vie et de travail des corps habillés.

« Aujourd’hui, les forces de défense et de sécurité disposent d’un encadrement de qualité, d’un personnel dévoué. Dotées d’équipements modernes et bien entrainées, les forces, sous votre houlette, affichent des performances largement reconnues au-delà des frontières nationales et contribuent efficacement au maintien de la sécurité internationale », a relevé le Lieutenant-colonel Fiawofia Doagbodji Kodjo, commandant de la région mobile n°1 de la Gendarmerie nationale et porte-parole des FAT.

Les dignitaires de l’armée n’ont pas parlé que des FAT ce lundi au Palais de la Présidence de la République. Ils ont extrapolé et donné leur appréciation de la façon dont Faure Gnassingbé gère le pays. Ils se félicitent des réformes engagées et du climat de paix qui se serait instauré et lui reconnaissent une certaine politique de développement qui ferait du Togo un « havre de paix et de sécurité », ce qui engendre l’arrivée « massive » des investisseurs et l’afflux des banques. Les FAT saluent aussi des performances économiques « remarquables ». Bref, elles sont satisfaites de la gestion du pays qui ne profite pourtant qu’à la minorité au sommet.

Cette appréciation de la gouvernance de leur champion a laissé place à la phase la plus importante de ce cérémonial, à savoir l’allégeance. Les FAT ont tenu à réaffirmer leur loyauté à leur chef suprême. Et comme par hasard, cela se passait le jour anniversaire des 50 ans de Faure Gnassingbé ! Le Prince peut donc dormir tranquille, l’armée est à ses côtés quoi qu’il arrive. Une sortie loin d‘être anodine à un moment où la tension monte sur le plan politique, avec la réclamation des réformes constitutionnelles, institutionnelles et électorales par l’opposition qui a ressuscité les manifestations de rue et où Faure Gnassingbé semble isolé au sein de la CEDEAO, en compagnie de son compère Yahya Jammeh avec lequel il refuse la limitation du mandat présidentiel et l’alternance au pouvoir.

Mais chose curieuse, le rapport est muet sur les Togolais tués dans les missions de maintien de la paix. Rien n’a été dit sur les cinq personnes qui ont récemment perdu la vie au Mali et qui ne sont pas encore inhumées. « Les FAT sont tellement obnubilées par leur allégeance à Faure Gnassingbé qu’elles ont oublié leurs frères d’armes tombés sur les champs de bataille. Pour elles, il n’y a que Faure qui compte. C’est extraordinaire ! », fait observer un député.

Des problèmes des hommes de rang

La présentation de ce fameux grand rapport des FAT est devenue une pratique institutionnalisée depuis des années et strictement observée à chaque année, devant Faure Gnassingbé. Ce rituel qui n’a rien de constitutionnel est rigoureusement observé par le Prince qui, curieusement, occulte l’obligation de faire devant les députés l’Etat de la Nation à laquelle le soumet la Constitution. A tout point de vue, cette sortie des dignitaires de l’armée est on ne peut plus stratégique au regard du contexte politique. C’est souvent une occasion pour les officiers de se mettre en exergue. Mais quid des conditions de vie et de travail des hommes de rang, les vrais acteurs de la défense et de la sécurité ?

Au-delà du renouvellement de l’allégeance au chef suprême des armées et des mots doux qui peignent de pseudos sollicitudes de sa part à l’endroit de ce corps de métier, ce devrait être aussi l’occasion d’aborder les véritables conditions de vie et de travail des hommes de rang, ces gens qui font en réalité le gros du travail de défense du territoire et de sauvegarde de la sécurité dont les officiers tirent indûment les lauriers à travers décorations et promotions diverses.

Si les pontes de l’armée s’en tirent à bon compte, ce n’est malheureusement pas le cas des hommes de rang dont le sort ne préoccupe pas assez. Utilisés comme des métayers dans des champs de leurs supérieurs ou maitresses, envoyés sur le front dans des missions de paix à l’extérieur sans aucune protection nationale à travers les députés à l’Assemblée nationale…Ils sont souvent victimes d’affairisme qui voient leurs commissions de participation aux missions internationales étêtées par des supérieurs. Selon les indiscrétions, c’est un montant avoisinant la centaine de millier de dollars que l’Organisation des Nations Unies octroie à chaque casque bleu mort sur le terrain de mission.

Mais Dieu seul sait ce qui est véritablement remis aux familles des victimes à la fin, après défalcation par les affairistes de leurs commissions (sic) dépassant de loin les 10% habituels. Il arrive très souvent que quelques mois après la mort des soldats en mission et les hommages officiels et hypocrites devant les caméras, leurs familles soient délogées du camp où elles sont logées, et épouses et enfants jetés dans la rue. C’est en cela qu’il faut se faire du mauvais sang sur le sort qui sera réservé aux veuves et orphelins des cinq militaires togolais morts au Mali le dimanche 29 mai dernier.

A quand une armée républicaine au Togo ?

Voilà une problématique qui se pose depuis des années et méritait que les gouvernants s’y attellent. Cette question devrait préoccuper plus les dignitaires de l’armée que ce folklore de présentation de grand rapport des FAT au chef suprême qui n’est en fait qu’un renouvellement d’allégeance. Le sujet a été abordé par les parties prenantes à l’Accord politique global (APG) du 20 août 2006 qui, parmi les recommandations, avaient conseillé l’élaboration d’un statut particulier pour les FAT avec mise en exergue de leur neutralité et de leur caractère républicain. L’effectivité de cette recommandation aurait le mérite de protéger les corps habillés et raffermir leurs relations tendues avec les populations civiles. Si le statut a été bien voté en 2007, son application n’est pas optimale. Et le statu quo profite au pouvoir qui exploite les corps habillés à des fins politiciennes.

Les forces de défense et de sécurité s’illustrent comme une aile marchante du parti au pouvoir, exploitées à volonté. C’est avec plaisir qu’elles accomplissent les missions de répression des manifestations de contestation. Pour ces missions juste de sécurité ou d’ordre, des militaires sont parfois déployés, et les dégâts énormes. Les violences d’avril 2005 sont là pour témoigner. Tous les rapports établis relèvent l’intervention des forces armées, convoyées depuis des garnisons du Nord du pays vers la capitale.

L’autre illustration non moins importante, ce sont les violences de Mango en novembre 2015 qui ont vu sortir un char pour une simple manifestation de protestation de populations aux mains nues contre le projet de réhabilitation de la faune. Parmi les personnes tuées, il y en a une écrasée par le char…

Les rapports heurtés entre les corps habillés et les populations sont liées à la mentalité cultivée. Les dignitaires de l’armée se considèrent souvent au-dessus du peuple et au service exclusif du pouvoir en place. A titre illustratif, à un citoyen de la diaspora qui lui a envoyé le message suivant : « Togolaises, Togolais, ni du Sud, ni du Nord, ta citoyenneté est TOGOLAISE. C’est ton droit de réclamer haut et fort les REFORMES » via whatsapp, en perspective de la manifestation du 4 juin dernier du CAP 2015 visant à les réclamer, voici la réponse d’un ponte de l’armée : « Imbécile ! Ça se passe au Togo ! Pas avec les apatrides ! ». Pendant ce temps, il est inculqué aux hommes de rang une certaine haine à l’égard du civil peint comme un « demi-homme » ; ce qui pousse ces derniers à le croquer avec plaisir. Ce chantier mériterait plus d’attention que l’allégeance annuelle à Faure Gnassingbé.

Source : Tino Kossi, Liberté

27Avril.com

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