Togo, Justice sociale : L’appel des Evêques. tombé dans les oreilles de sourds ?

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Au lieu que la lettre pastorale qui  a  été publiée le 27 avril dernier par les Evêques de l’église catholique à l’occasion de la célébration du 56e anniversaire de l’indépendance du Togo, réveille la conscience des acteurs politiques du pays,  force est de constater que les choses essentielles ont cédé leur place aux futilités.

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Or, cette lettre a été évocatrice, car elle a touché largement les problèmes qui minent cette nation. Les évêques pointent notamment « les questions internes de justice, de réformes institutionnelles, de décentralisation, de consolidation de la démocratie, de gouvernance et  de l’Etat de droit ». « Soyons responsables dans la justice et la vérité ». Ainsi est libellé le titre de la lettre dont le message devrait normalement continuer à animer le débat.

En se référant au titre 1.2 de la lettre : « Gestion politique et justice sociale », les Evêques ont diagnostiqué le plus important et urgent problème du pays : l’injustice sociale. « (…) cette justice est fondamentalement sociale. Elle consiste, pour l’Etat, à assurer une répartition équitable des biens en faisant une option préférentielle non pour les riches mais plutôt pour les pauvres, comme le rappelait le Président de la République dans son discours à la Nation le 26 avril 2012 : « Lorsque le plus petit nombre accapare les ressources au détriment du plus grand nombre, alors s’instaure un déséquilibre nuisible qui menace jusqu’en ses tréfonds la démocratie et le progrès », constatent les évêques  qui ajoutent : « Le scandale n’est pas qu’il y ait des riches et des pauvres ; le scandale est  dans le fait que les institutions qui doivent instaurer un minimum d’équilibre se murent dans l’indifférence ou choisissent un camp, celui des riches, paradoxalement, et s’y cantonnent », lit-on dans la lettre pastorale.

Depuis la publication  de cette lettre pastorale, tout porte à croire que les dirigeants de ce pays continuent, réellement, de « se murer dans l’indifférence ou choisissent un camp, celui des riches, paradoxalement, et s’y cantonnent ». Chose surprenante, même si cette lettre a été abondamment commentée par la presse locale et même internationale, elle ne suscite aucune réaction particulière  de la part du gouvernement et de certains acteurs politiques. Si, comme le disent les évêques, les gouvernants sont « des serviteurs  et  dépendent de la volonté du peuple », pourquoi ferment-ils les yeux sur le fossé criard qui existe entre les plus riches et les plus pauvres du pays ? « Il est véritablement choquant de constater que dans un Etat les biens soient accaparés par quelques riches qui deviennent davantage riches au détriment des plus pauvres qui deviennent davantage pauvres : il ne s’agit ni plus ni moins que d’une inversion de la fonction politique elle-même », écrivent les évêques. Un constat qui prouve que l’injustice est toujours là. Or, l’engagement pour la justice est donc le premier moyen, l’instrument le plus éminent dans la réalisation de toute politique.

Lorsque tout porte à croire que l’essentiel est sacrifié sur l’autel de l’agréable, il y a problème. La question de la justice sociale qui doit permanemment être au cœur des préoccupations des gouvernants, est réduite à sa portion congrue. On a l’impression que la misère du peuple togolais importe peu. Des proches du Président de la République dont la plupart des membres de son entourage sont trempés dans les affaires de détournements et de malversations se la coulent douce. Ils ne sont jamais inquiétés de leurs biens mal acquis. Le comble, en complicité avec des expatriés opérateurs économiques, ces fossoyeurs de l’économie togolaise envoient leur argent dans les paradis fiscaux.

Les recommandations inscrites dans la lettre pastorale publiée par les évêques de l’église catholique dorment déjà dans les tiroirs comme d’autres. Il importe que les Togolais de toutes les couches sociales s’en approprient pour en faire un bréviaire. Les gouvernants doivent savoir que c’est en réalisant la justice qu’ils tiendront les Togolais ensemble. Il est difficile que la cohabitation entre les dirigeants et les citoyens soit bon enfant, si le fossé entre les deux devient de plus en plus grand par rapport à la situation sociale de chaque classe sociale, à cause de l’injustice sociale. Les Togolais ont du mal à adhérer à la politique d’emploi, parce qu’il est souvent  démontré qu’elle porte en elle-même le germe du népotisme, source des frustrations. C’est fort de ces ressentiments que les évêques lancent cet appel aux dirigeants afin qu’ils prennent leur responsabilité. Ils ne doivent pas être indifférents aux souffrances du peuple. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tu aimeras ton prochain comme toi-même ! Et il faudrait ajouter : pour son bien à lui et non pour ton bien à toi. C’est l’enseignement du Christ lui-même qui rapporte, entre autres, dans la parabole du Bon Samaritain (Luc 10) comment un homme en voyage tombant entre les mains de brigands, se fit rouer de coups et fut laissé  moribond sur le bord du chemin. Un prêtre puis un lévite s’illustrent par leur indifférence. Un étranger, un Samaritain, passant par là se sentit responsable de lui, lui porta secours, se dévoua pour lui faire prodiguer les soins nécessaires à son recouvrement », lit-on dans l « ’Encyclique Veritatis Splendor du Saint Pape Jean Paul II », un texte inspiré des écritures saintes.

Les dirigeants de ce pays doivent se départir du sentiment d’indifférence incarné par le Prêtre et le Lévite dans ce texte concernant le « Bon Samaritain ». « L’indifférent », comme l’indique la lettre pastorale, « c’est le type de la désinvolture qui oublie la responsabilité parce qu’il n’assume pas la vérité de l’amour du prochain, qui ayant oublié le souci de pratiquer la Vérité ».

Lorsque les dirigeants de ce pays oublient qu’il faut ici et maintenant lutter de façon responsable tous aux côtés de tous pour un meilleur vivre-ensemble, pour l’amélioration des conditions de vie de tous ceux qui ont uni leur destin sur cette terre, il est clair qu’ils contribuent à l’injustice sociale. Et leur insensibilité est largement établie.

L’église qui incarne les valeurs morales, doit participer à la cohésion sociale à travers son engagement auprès des plus démunis et des plus pauvres. Au-delà des lettres pastorales, l’église catholique par la voix des évêques doit avoir le courage d’interpeler les dirigeants de ce pays à se souvenir des tâches régaliennes. Point n’est besoin de marcher sur le fil du rasoir ! « Ce qui est chat, il faut l’appeler chat », dit-on souvent. Les Togolais vivotent, paradoxalement, leurs dirigeants vivent dans l’opulence en pillant les richesses de l’Etat. Les évêques ne doivent pas s’arrêter là, c’est-à-dire à l’étape des lettres apostoliques. Ils doivent agir, avec leur bâton de pèlerin,  en exprimant, de vive voix, leur indignation face  aux dérives qui  ont cours  dans ce pays.

Source : [05/10/2016] Anges Adjanor, Corps Diplomatic Togo

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