Réformes constitutionnelles et institutionnelles au Togo : Pourquoi Faure Gnassingbé préfère les « intellectuels » aux politiques

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En visite de plus d’une semaine en Allemagne, et dans une interview qu’il a accordée à la chaine de télévision allemande Deutsche Welle, Faure Gnassingbé a abordé la problématique très sensible des tripatouillages constitutionnels faits par les dirigeants africains pour s’éterniser au pouvoir et la question connexe de la limitation du mandat présidentiel.

Réformes constitutionnelles et institutionnelles au Togo : Pourquoi Faure Gnassingbé préfère les « intellectuels » aux politiques

Faure a jeté un véritable pavé dans la mare en optant pour les universitaires et autres intellectuels, en lieu et place des politiques, pour mener les réflexions idoines. Ces propos rapportés au cas togolais et à la problématique des réformes constitutionnelles et institutionnelles de l’Accord politique global (APG) au Togo sont assez illustratifs de ses intentions obscures, et il a des raisons profondes de privilégier ceux qu’il appelle les « intellectuels ».

Rappel des déclarations de Faure Gnassingbé

« Un regard sur les autres présidents africains. En ce moment, on voit une grande tendance à changer des constitutions pour faire encore un mandat présidentiel de plus. Quel regard portez-vous sur vos homologues comme Pierre Nkurunziza ou Joseph Kabila par exemple ? L’un a déjà entamé son troisième mandat et l’autre fait tous les efforts pour l’entamer ; quel est votre regard sur cette nouvelle tendance en Afrique ? », telle était in extenso la question à lui posée sur la problématique des tripatouillages et de la limitation des mandats en Afrique.

« Mes adversaires diront que lui-même, qu’il parle du Togo d’abord ; et nous n’avons pas la limitation des mandats, mais nous avons une réforme politique qui est programmée et prévue au cours de laquelle nous allons débattre de ces sujets-là. C’est pourquoi sur ce problème de limitation de mandat, je m’interroge plutôt. L’interrogation qui est la mienne aujourd’hui, c’est de savoir si on peut appliquer la même règle à tous les pays ou pas. Est-ce qu’une seule règle unique peut convenir à tous les pays ? Je crois que le débat est lancé. La deuxième chose, c’est si dans la limitation de mandat, le peuple doit rester muet (…) Je pense que si on uniformise toutes les constitutions et dit que tout doit être limité à deux mandats, il y aura des problèmes ici ou là. Puisque nous n’avons pas les mêmes histoires, ni les mêmes situations. Je pense aussi que si on supprime cette limitation, nous venons de quelque part, d’une situation où on trouvait les règnes un peu trop longs et les présidences un peu trop longues, et nous avons trouvé ce moyen de correction qui a fait ses preuves dans certains cas, mais qui n’a pas permis d’éviter des crises dans d’autres cas. Donc c’est une question qui est difficile ; et en toute humilité, je voudrais que le débat soit ouvert sans tabou et sans arrière- pensée », a-t-il répondu.

Avant de donner sa recette sur les personnes habilitées à mener le débat : « Je crois que les intentions sont louables quand on veut créer un débat pour changer la constitution en disant que c’est un peu les enjeux du pouvoir. Mon souhait en tant qu’Africain, c’est que ce débat soit mené par nos intellectuels, les universitaires qui puissent nous donner des pistes de réflexion (…) Ce qui est dangereux, c’est d’instrumentaliser cette question d’une manière ou d’une autre, mais le débat ne peut pas être fait par nous les politiques parce que quelque part, nous sommes des acteurs. L’Afrique regorge aujourd’hui d’intellectuels, d’universitaires et de sociétés civiles assez dynamiques qui peuvent mener ce débat ».

Se débarrasser des politiques encombrants

Ces propos de Faure Gnassingbé tombent à point nommé, au moment même où au Togo, le débat est d’actualité sur les réformes constitutionnelles et institutionnelles, lesquelles ont été préconisées par l’APG signé par la classe politique togolaise le 20 août 2006, à la suite de pourparlers ayant réuni les partis représentatifs et la société civile. Il y avait des enjeux d’apaisement, raison pour laquelle la classe politique y a été invitée.

Il fallait discuter, après la période heurtée traversée par le pays après la mort d’Eyadéma le 5 février 2005 et qui s’était soldée par la mort d’un millier de Togolais afin de faciliter la montée au pouvoir de Faure, sceller une paix des braves dont avait besoin le fils pour pouvoir gouverner. C’est ce qui fut fait. La confiscation du pouvoir par le régime RPT à l’époque était identifiée comme l’une des sources de la crise politique au Togo, raison pour laquelle les réformes préconisées visaient à participer à l’enracinement de la démocratie et désengorger la voie vers l’alternance.

C’est dire que cette problématique de la limitation du mandat présidentiel aussi bien en Afrique qu’au Togo est éminemment politique, et les personnes habilitées à mener le débat ne peuvent être que des politiques, car les enjeux sont avant tout politiques. Mais aujourd’hui, après avoir bénéficié de l’APG, eu la légitimité dont il avait besoin, Faure Gnassingbé ne veut plus de ces acteurs pour mener les réflexions. Il veut simplement se débarrasser d’eux et ne plus devoir supporter leurs caprices (sic).

« Leur efficacité est critiquable, mais les politiques ne lui ont jamais collé la paix sur cette question des réformes. S’ils se taisent la plupart du temps, ils guettent souvent les périodes électorales pour crier haro sur Faure Gnassingbé, faire monter les enchères et exiger ces réformes, alarment la communauté internationale, frappent aux portes des diplomates occidentaux dans notre pays afin qu’ils pressent le pouvoir à s’exécuter. Certains n’hésitent pas à organiser des marches et des tournées internationales. Même si ces actions n’ont aucun effet visible, elles gênent bien le pouvoir. En créant un cadre de réflexion avec les politiques, il risque de devoir supporter encore leurs exigences (…) Il a besoin de se débarrasser des acteurs politiques qui lui collent trop au talon», analyse un observateur.

Les intellectuels plus malléables

Sur cette question sensible de la limitation du mandat présidentiel, il est évident que le dessein de Faure Gnassingbé, ce n’est nullement de faire tailler au Togo une nouvelle Constitutionnelle désintéressée qui pave la voie à l’alternance, en tout cas sans privilégier ses propres visées. C’est d’ailleurs à lui que profite le défaut de réformes, et il n’a aucun intérêt particulier à se presser pour les matérialiser. La Constitution tripatouillée par son défunt père en décembre 2002 lui a déjà permis de rempiler en avril 2015 pour un 3e mandat. Et c’est un secret de Polichinelle, il veut s’éterniser au pouvoir, du moins aller aussi loin que possible. Et les personnes à même de lui tailler une nouvelle Constitution pour ce faire, ce sont les « intellectuels » togolais. En bon stratège, il a bien choisi ses cibles.

Pour prendre la réelle mesure de son plan, il faut se rendre compte de ce qu’est l’intellectuel togolais. « L’intellectuel togolais, c’est celui-là qui n’a pas le courage de mettre son intellect au service du peuple, pour l’éveil des consciences, comme dans d’autres pays. Il se fout de comment se porte son pays, de son devoir d’éclaireur. Il préfère se taire, par peur de perdre son gagne-pain ou de subir les châtiments du pouvoir qui ne lésine pas sur les moyens lorsqu’il s’agit de punir ses ennemis (sic).

Il faut avoir du courage en tant qu’intellectuel togolais pour s’engager au sein de l’opposition, du moins dans toute structure pouvant le contrarier. L’exemple typique, c’est celui des jeunes docteurs du SYNPHOT et de la STT qui ont subi toutes les misères du monde (…) La plupart des intellectuels togolais préfèrent se ranger du côté du pouvoir, être à ses services afin de pouvoir joindre les deux bouts», relève un acteur de la société civile. « L’intellectuel togolais est aisément corruptible.

En tout cas par rapport à l’opposant qui a certaines contraintes, les yeux de ses militants qui sont braqués sur lui et l’empêchent de virer ou simplement d’accomplir certaines missions, l’intellectuel, lui, il n’a de compte à rendre à personne. On peut donc facilement l’acheter et l’instrumentaliser. Un poste important, une promotion si on est dans la Fonction publique, des billets de banque et ces universitaires et intellectuels togolais qui seront appelés à réfléchir sur les réformes constitutionnelles tailleront un projet qui ferait les affaires de Faure », ajoute-t-il.

C’est une constance, la plupart des intellectuels qui se sont ralliés au pouvoir sont au service de la mauvaise cause, à l’instar de Barry Moussa Barqué, de Charles Debbasch, etc. Les rares qui ont le courage de critiquer le pouvoir sont vite appâtés. On peut citer le Prof Kako Nubukpo qui l’enquiquinait sur la gouvernance économique de la BCEAO et même du Togo a été entre-temps embarqué dans le gouvernement avant d’en sortir. On peut multiplier les exemples…

Au demeurant, le choix de Faure Gnassingbé de privilégier les intellectuels est bien réfléchi. Ils sont plus malléables. « Peut-être qu’il s’est dit qu’il sera plus facile pour lui de manipuler ces universitaires. Dans tous les cas, ça doit être plus facile à manipuler que de manipuler tout un peuple », réagissait d’ailleurs la présidente du CAP 2015, Mme Brigitte Adjamagbo-Johnson, au lendemain de l’interview de Faure Gnassingbé. Ce prétexte de confier le débat aux intellectuels n’est qu’un faux-fuyant. L’APG est clair, et la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) est venue insister là-dessus, il faut retourner aux fondamentaux de la Constitution de 1992, et Faure Gnassingbé n’a nullement besoin de formalités pour y aller. C’est simplement la volonté qui manque.

Source : Tino Kossi, Liberté

27Avril.com

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