Psychiatrie au Bénin : le système D d’une association séduit les médecins occidentaux

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Depuis plus de vingt ans, l’association Saint-Camille-de-Lellis pallie le manque de soins pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques au Bénin. Tant bien que mal, mais avec de vrais résultats.

À l’entrée du centre psychiatrique de Tokan, un groupe de jeunes échangent des plaisanteries, donnant au nouvel établissement de l’association Saint-Camille-de-Lellis, dans la commune d’Abomey-Calavi, des airs de colonie de vacances. Alors que l’heure du dîner approche, ni la pluie qui se met à tomber ni le pas de course d’une infirmière se rendant au chevet d’un patient en crise ne viennent entamer la bonne humeur des pensionnaires.

Sept mois après son ouverture, le centre de soins accueille près de 170 patients. Dans leur grande majorité, ils sont atteints de troubles neuropsychiatriques graves : schizophrénie, troubles bipolaires, psychoses paranoïaques, autisme et épilepsie. En semaine, entre 40 et 100 consultations ont lieu chaque jour. Le confort y est rustique – jusqu’à huit personnes se partagent un même dortoir, couchant sur un lit artisanal ou sur une natte –, mais le cadre apparaît spacieux et aéré.

Des soignants qui sont aussi des malades

Le directeur du centre de Tokan, Ernest, 33 ans, est bipolaire. Lorsque sa maladie s’est déclenchée, en 2006, sa famille, installée à Cotonou, l’a d’abord conduit chez des pasteurs et des tradipraticiens, pensant qu’il s’agissait d’un cas de possession. Ernest est ensuite allé consulter à Jacquot, l’unique centre national hospitalier de psychiatrie du pays, avant d’être hospitalisé un mois durant dans une clinique privée.

« Ça n’a rien donné », constate cet ancien professeur de mathématiques dans le secondaire. Six ans plus tard, en désespoir de cause, sa famille l’envoie dans l’un des centres de soins de la Saint-Camille, à Bohicon, dans le sud du pays. Grâce aux traitements, le jeune homme parvient à se stabiliser. Mais, chaque fois qu’il retourne chez lui, il rechute au bout de quelques semaines. Grégoire Ahongbonon, le fondateur de l’ONG, lui propose alors de demeurer sur place et de prendre la direction du nouveau centre, après une formation de trois mois.

C’est l’une des particularités de la Saint-Camille : la majorité du personnel soignant et des animateurs sont eux-mêmes d’anciens malades. « Quand le patient voit que celui qui le soigne suit, lui aussi, un traitement, cela facilite les choses », explique Grégoire Ahongbonon.

Julien, aide-soignant au centre de soins d’Avrankou, à une vingtaine de minutes de route de Porto-Novo, la capitale administrative, est l’un de ces rescapés. À 17 ans, alors qu’il est en terminale – le seul de sa famille, très pauvre, à avoir atteint ce niveau scolaire –, il est frappé par la schizophrénie. Ne sachant plus quoi faire du jeune homme, devenu violent, sa famille le maintient enchaîné dans une cabane à Bantè, un village au centre du pays. Il le restera jusqu’à ses 25 ans.

Lorsque Grégoire Ahongbonon vient le chercher, en octobre 2011, c’est pour ses proches un soulagement. Cinq ans et demi plus tard, difficile de déceler sur le visage de ce grand gaillard les signes de la maladie mentale et les stigmates de son lourd passé. « Il m’en a fait voir de toutes les couleurs », se remémore, dans un éclat de rire, le fondateur de la Saint-Camille, qui reconnaît avoir eu du mal à définir la prise en charge adéquate pour lui.

Le génie de la Saint-Camille, c’est son accessibilité à la fois financière et géographique

Grégoire Ahongbonon n’est ni psychiatre ni médecin. Rien ne prédestinait d’ailleurs cet homme de 65 ans, marié et père de cinq enfants, à consacrer sa vie à la maladie mentale. Parti à l’aventure à l’âge de 19 ans, il officie d’abord comme vulcanisateur à Bouaké, en Côte d’Ivoire, avant de devenir propriétaire de taxis.

Sa vie bascule lors d’un pèlerinage à Jérusalem, auquel il participe après avoir perdu ses économies. À son retour en Afrique de l’Ouest, Grégoire Ahongbonon est bouleversé par la situation de ces hommes et de ces femmes atteints de troubles psychiatriques, livrés à eux-mêmes, qui vivent dans la rue quasi nus et fouillent dans les poubelles pour pouvoir manger. Aidé de sa femme, Léontine, il leur apporte de l’eau et de la nourriture. Puis il se propose d’aménager l’ancienne buvette de l’hôpital public de Bouaké afin de leur offrir un refuge.

En 1994, le premier centre de soins de la Saint-Camille-de-Lellis voit le jour en Côte d’Ivoire. Très croyant, Grégoire Ahongbonon est, de l’avis unanime de son entourage, un pragmatique. « Le génie de la Saint-Camille, c’est son accessibilité à la fois financière et géographique », souligne le Dr William Alarcon, qui œuvre bénévolement au sein de l’ONG depuis 2012. Après avoir rencontré son fondateur, ce psychiatre basé à Nîmes, dans le sud de la France, a décidé de créer Santé mentale en Afrique de l’Ouest (Smao) pour lui venir en aide.

Les soins dispensés dans les centres gérés par la Saint-Camille sont quasi gratuits : 1 000 F CFA (1,50 euro) pour une consultation associée à un mois de traitement ; et 5 600 F CFA en cas d’hospitalisation, quelle que soit la durée du séjour.

Le centre d’Avrankou peut accueillir 200 patients. © Charles Placide pour JA

30 centres de consultation au Bénin et au Togo

Conscient des difficultés rencontrées par certains malades pour se rendre dans les centres de soins afin d’y récupérer leurs médicaments, Grégoire Ahongbonon a par ailleurs lancé au Bénin et au Togo, avec le soutien de Smao, l’installation de trente centres relais répartis sur l’ensemble du territoire. Aujourd’hui, ces structures ne servent plus seulement de dépôt de médicaments, mais aussi de centres de consultation.

Pour y parvenir, Grégoire Ahongbonon a dû convaincre une à une les sœurs-infirmières œuvrant au sein de communautés religieuses rattachées à l’Église catholique. Celles-ci reçoivent deux fois par an une formation de deux jours – l’un pour la théorie, l’autre pour la pratique –, encadrée par Smao. Avec son équipe, le Dr Alarcon a par ailleurs mis en place un guide afin d’homogénéiser la prise en charge médicale des patients et de simplifier le diagnostic.

Les termes « dissociation psychique » ou « errance pathologique » y ont été remplacés par des expressions moins savantes comme « fait des choses bizarres » ou « part en brousse sans raison ». Une aberration, aux yeux de la médecine conventionnelle, qu’assume William Alarcon. « C’est un peu la psychiatrie pour les nuls », admet le médecin, qui garde un contact permanent via WhatsApp avec les infirmiers de la Saint-Camille – chaque centre en compte au moins deux –, afin d’échanger sur les cas les plus difficiles. Selon lui, cette méthode, bien qu’empirique, a prouvé son efficacité sur le terrain.

Il parvient à obtenir de meilleurs résultats que nous, psychiatres occidentaux,  en matière de réinsertion des patients

Le psychiatre nîmois est resté marqué par sa rencontre avec Grégoire Ahongbonon. « C’est la première fois que j’entendais dire en Afrique que ces gens ne sont pas possédés mais qu’ils sont malades et ont besoin d’être soignés », raconte-t-il, tout en se disant impressionné par son don inné pour établir le contact avec les malades. L’un de ses confrères, le Dr Benoît Desroches, partage le même enthousiasme.

« Si des psychiatres occidentaux comme moi s’intéressent à lui, c’est parce qu’il parvient à obtenir de meilleurs résultats que nous en matière de réinsertion des patients », souligne ce praticien canadien. En octobre 2016, l’association a converti l’ancien centre de soins d’Abomey-Calavi, près de Cotonou, en centre de réinsertion. Une fois leur état stabilisé, les patients peuvent y bénéficier de cours d’alphabétisation ou de rattrapage scolaire, ou s’initier à l’art du batik.

Les psychiatres béninois restent eux aussi attentifs aux méthodes de la Saint-Camille. « Ils font ce que nous-mêmes ne réussissons pas à faire », reconnaît sans détour le professeur Francis Tognon, de l’hôpital public de Parakou. Dans ce service psychiatrique d’une vingtaine de lits – quand chaque centre de la Saint-Camille en compte en moyenne 200 –, la consultation coûte 5 000 F CFA.

Et les familles des patients doivent se procurer eux-mêmes en pharmacie les médicaments requis, souvent hors de prix : 7 000 FCFA pour une boîte de trois ampoules, quand un schizophrène doit recevoir une à deux injections par mois. Des coûts cinq à sept fois plus élevés que ceux pratiqués par l’association de Grégoire Ahongbonon, où l’on ne prescrit que des médicaments génériques fournis par la CAME – la Centrale d’achat des médicaments essentiels et consommables médicaux du Bénin – et par la Fondation IDA, un laboratoire pharmaceutique basé en Hollande qui vend des médicaments à moindre coût.

Exposition des Suvres des pensionnaires dans le centre de réinsertion d’Abomey-Calavi, près de Cotonou. © Charles Placide pour JA

Une absence de psychiatres  problématique

« Leurs résultats ne sont pas mauvais, mais il leur faut affiner leurs diagnostics : toutes les psychoses sont traitées de la même manière », nuance le psychiatre béninois, qui s’est rendu à plusieurs reprises, à la demande de la Saint-Camille, dans les centres de Calavi, dans le sud du pays, et de Djougou, dans le nord. Les traitements qui y sont administrés se concentrent en effet uniquement sur sept molécules reconnues comme « médicaments essentiels » par l’OMS.

À titre de comparaison, les psychiatres occidentaux ont à leur disposition entre cinq et dix molécules par classe de traitement psychotrope. Si un patient est résistant au traitement ou que celui-ci provoque des effets secondaires, ils peuvent en changer. Pour des raisons de coût et de moyens, la Saint-Camille ne peut s’offrir ce luxe. Par exemple, l’association ne prescrit pas de sels de lithium – premier traitement recommandé officiellement, en France, en cas de troubles bipolaires – car elle ne peut réaliser de prises de sang régulières pour vérifier l’état des reins et de la thyroïde.

Par ailleurs, souligne le Pr Tognon, si les traitements y sont prescrits par des infirmiers d’État, comme la loi béninoise l’autorise, l’absence de psychiatres dans les centres de la Saint-Camille est problématique. Son chef de service, le Pr Prosper Gandaho, regrette l’absence de contrôle par le ministère de la Santé.

Grégoire Ahongbonon traite davantage avec le clergé qu’avec le ministère

Pour l’heure, l’ONG ne reçoit aucune subvention publique. Son budget repose exclusivement sur les dons de fidèles catholiques, collectés grâce à un réseau dynamique d’associations installées en Europe et au Canada, où Grégoire Ahongbonon se rend régulièrement.

Quant aux terrains sur lesquels ont été construits les centres, la plupart ont été cédés à l’association par l’Église catholique. Cette autonomie financière lui procure une certaine indépendance à l’égard de l’État – dont elle dénonce l’inaction –, ce qui lui permet d’étendre ses activités comme elle l’entend mais ce qui suscite aussi la défiance des psychiatres locaux, qui refusent de collaborer bénévolement. « Grégoire Ahongbonon traite davantage avec le clergé qu’avec le ministère », ironise Prosper Gandaho.


Au chevet de l’Afrique de l’Ouest

Depuis l’ouverture du premier centre de soins à Bouaké, en 1994, la Saint-Camille-de-Lellis a pris de l’envergure. En l’espace de vingt ans, l’association se targue d’avoir soigné 60 000 patients en Afrique de l’Ouest – en Côte d’Ivoire, au Bénin, mais aussi au Togo et au Burkina Faso –, où 5 % de la population en moyenne souffre d’une maladie psychiatrique (dont 1 % de schizophrénie).

Au Bénin, où l’association est implantée depuis 2004, la Saint-Camille dispose de quatre centres de soins d’une capacité de 200 lits chacun – à Abomey-Calavi, à Avrankou et à Bohicon, dans le sud du pays, et à Djougou, dans le nord –, d’un centre de réinsertion dans cette première ville ainsi que de 26 centres relais répartis sur le territoire. Actuellement, son fondateur envisage de construire un centre consacré aux personnes dépendantes aux stupéfiants, afin de traiter leur addiction et les troubles psychiques liés à l’usage de drogues.

Jeune Afrique

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