Grand reportage : Le port de pêche de Lomé sans bateau et la conférence sur la sécurité maritime

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L’apport de la pêche à l’économie togolaise n’est pas négligeable. Pourtant, ce secteur d’activité semble ne pas préoccuper les gouvernants. La pêche est essentiellement pratiquée sur le littoral togolais, long d’environ 50 km sans oublier les autres cours d’eau sur toute l’étendue du territoire togolais. Toujours à l’étape artisanale, la pêche togolaise peine à prendre ses marques. Les pêcheurs, avec leurs moyens rudimentaires, font parfois  quelques incursions aux larges de Grand-Popo en République du Bénin et également dans les eaux ghanéennes. De retour de la mer, les pêcheurs accostent et écoulent les poissons au port de pêche de Lomé communément appelé Habor. Situé à l’intérieur du Port autonome de Lomé, entre le quai minéralier et le quai des containers, le port de pêche abrite plus d’une centaine de pirogues appartenant à des pêcheurs autochtones et ghanéens.

Contrairement aux autres ports de pêche des pays de la côte ouest-africaine, le port de pêche de Lomé présente un visage hideux sur toute la ligne. Il  ne dispose que d’un seul petit bateau de pêche qui est à ranger dans les « gakpogblégblé » (ferrailles). Les activités tournent au ralenti dans ce port. Pendant ce temps, le Togo se bouscule pour organiser un sommet sur la sécurité maritime.

A un mois de ce fameux sommet, nous y avons effectué un tour pour toucher du doigt les réalités que vivent, entre autres les pêcheurs et les commerçantes qui animent quotidiennement ce port de pêche, qui n’en est que de nom. Le contraste est saisissant. Bien que la majorité juge inopportunes ces assises de Lomé, ils souhaitent vivement que leurs conditions s’améliorent au lendemain de cette conférence.

Un port de pêche sans bateau de pêche

La nature a béni le Togo. Avec une superficie de 56 600 km2, il dispose de ressources et de potentialités tant naturelles qu’humaines pouvant favoriser son développement harmonieux. Mais force est de constater que tous les secteurs d’activité  du pays sont  abandonnés. Le port de pêche de Lomé est une illustration parfaite de cette situation déplorable. Tout d’abord, l’accès à ce port de pêche est conditionné par l’achat d’un ticket de 100F CFA pour les bonnes dames qui y commercialisent les poissons. On y trouve une centaine de pirogues accostées. Certains pêcheurs à bord tissent leur filet ou se reposent.

Deux types de pêche s’effectuent à Lomé. Un à l’hameçon et le second au filet. Les moissons ne sont pas les mêmes dans les deux cas. Si les sardinelles, les thons, les merlans, les silures, les capitaines, etc. sont les principales variétés capturées dans les eaux togolaises, les pêcheurs qui exercent avec l’hameçon ne reviennent souvent qu’avec des sardinelles et autres petits poissons. « Avant d’aller en mer, nous achetons du glaçon en grande quantité que nous mettons dans un frigo traditionnel fait en bois. Parfois, on passe cinq jours, voire une semaine en mer. Si Dieu nous aide, nous revenons avec de bons poissons, ce qui nous permet de faire un peu de bénéfice. Mais régulièrement, soit nous trouvons juste de quoi régler nos factures de carburant et autres, soit nous revenons bredouilles », explique Akuété, pêcheur rencontré au bord de sa pirogue.

Il est tout de même regrettable voire incompréhensible que le port de pêche de Lomé ne dispose pas de bateau de pêche pour happer en quantité industrielle les poissons pour satisfaire les besoins du marché togolais. MV Patrick est le seul bateau de pêche dont dispose le port de pêche de Lomé. Dans un état de décrépitude avancé, cette vedette ne sert que de reposoir à certains pécheurs qui veulent avoir de l’ombre. Il est en panne et ne va plus en mer depuis des semaines. « La réparation nous prend du temps et cela fait des jours qu’il est bloqué à bord », déclare un soudeur, qui essaie tant bien que mal de colmater les brèches.

« C’est vraiment triste pour le port de pêche de Lomé. L’Etat a longtemps abandonné ce secteur alors que le poisson reste l’aliment le plus consommé au Togo. Avec les petites pirogues, nous n’arrivons pas à pêcher en haute mer alors que les gros poissons s’y trouvent. Le seul bateau de pêche qui donnait du travail à quelques marins aussi ne fonctionne plus, laissant des dizaines de personnes au chômage. C’est tout simplement incompréhensible », s’indigne Martin, la cinquantaine, marin retrouvé dans le MV Patrick  en compagnie des soudeurs.

Les conditions d’hygiène au sein du port de pêche sont également déplorables. Bien que le gouvernement ait signé en avril dernier une convention de don de plus de quinze (15) milliards de francs CFA de l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA), les travaux d’aménagement tardent à démarrer.

La situation n’est pas aussi reluisante chez les bonnes dames revendeuses de poissons sous les hangars aménagés à cette fin. Leur quotidien rime avec mévente. Les  conditions de stockage des poissons invendus sont également alarmantes. « Nous n’avons pas de frigo de haut standing pour conserver les poissons. Chacun se débrouille à son niveau avec de petits réfrigérateurs. Il arrive que nous nous retrouvions avec des poissons pourris, et cela constitue un manque à gagner énorme pour nous », affirme Ayélégan,  revendeuse grossiste de poissons.

Pêcher en haute mer togolaise, un péché grave

Les pêcheurs togolais éprouvent beaucoup de difficultés dans l’exercice de leur profession. Ils sont souvent contraints de pêcher juste à quelques kilomètres de la côte alors que les poissons se trouvent en quantité en haute mer. Là, la brigade maritime n’hésite pas à les appréhender si ces derniers, avec leur pirogue de fortune essayent de s’approcher des navires. « Les soldats nous dérangent beaucoup, comme nous sommes obligés d’aller loin pour trouver du poisson, il arrive qu’on se rapproche des grands bateaux. Malheur à toi si les marins t’aperçoivent. Parfois, ils nous collent des amendes exorbitantes. Ils arrêtent  également les pêcheurs et quelques-uns sont déférés en prison. Nous ne comprenons pas pourquoi les autorités nous traitent de cette façon. Alors que c’est ce boulot que nous faisons pour subvenir aux multiples besoins de nos familles respectives. Si à cause de ton job, on t’emprisonne alors que tu n’as pas volé, c’est inquiétant », darde Jérémie, pêcheur.

En dehors de ces difficultés, certains pêcheurs succombent aux maladies souvent liées aux infections en mer, faute de soins. En plus, le manque de bonnes embarcations fait que les pécheurs écourtent leur séjour pour sauvegarder du moins ce qu’ils ont pu pêcher. Les difficultés sont également d’ordre matériel. Avec les machines « venues de France », les pirogues tombent parfois en panne au milieu de l’océan. « C’est avec la peur au ventre que nous restons sur la mer durant des jours. Il arrive que ton carburant te lâche, ou que d’autres imprévus vous clouent sur la mer. Parfois, nous revenons sur les côtes par la nage », s’alarme Apollinaire, un jeune pêcheur.

Sommet sur la sécurité maritime : des doutes et des attentes.

Maintes fois reporté, le sommet sur la sécurité maritime aura finalement lieu à Lomé du 10 au 15 octobre prochain. D’après les organisateurs, cette conférence sera l’occasion pour les participants de débattre de diverses questions dont celles liées à l’insécurité maritime, marquée par des actes d’agression, de brigandage, de vol à main armée, aux trafics illicites de tous genres transitant en mer, la pêche illicite, la préservation de l’environnement marin. En outre, la Conférence étudiera les voies et moyens adéquats pour enrayer les actes criminels qui portent une atteinte grave à la paix et la sécurité ainsi qu’à la navigation dans l’ensemble de l’espace maritime africain, en particulier dans la Corne de l’Afrique et le Golfe de Guinée.

Mais cette conférence pour laquelle plusieurs milliards sont mobilisés, ne laisse pas indifférents les acteurs de la pêche en ligne du Togo bien qu’ils ne soient pas les premiers concernés. Concernant par exemple la pêche dite illégale, la plupart des pêcheurs approchés ne manquent pas d’accuser le gouvernement de cautionner ces genres d’actes, même si d’autres ignorent l’existence de cette pratique dans les eaux togolaises. « Des fois, nous apercevons de loin certains bateaux battant pavillon togolais avec des appareils sophistiqués pêcher dans nos eaux. Mais ces bateaux sont méconnus du port de pêche qui ne dispose que d’un seul petit bateau de pêche qui est d’ailleurs en panne. Et nous n’avons jamais appris que ces navires ont été arrêtés par les gardes côtes togolais », relève un pêcheur, la trentaine un peu amer vis-à-vis des autorités. « Nous ne sommes pas consultés sur les questions liées à la sécurité maritime alors que nous passons des jours et des mois en mer », ajoute-t-il.

Concernant les actes de piraterie dans les eaux togolaises, les acteurs de la pêche au Togo estiment que ce sont des actes rarissimes voire inexistants. « C’est souvent au Ghana ou au Nigéria que ces genres de choses se produisent. C’est juste une seule fois j’ai personnellement entendu parler  des grands bandits au niveau du Togo », estime Jules, pêcheur au port de pêche de Lomé.

Au-delà de toutes considérations, les acteurs attendent beaucoup de la conférence sur la sécurité maritime. Ils espèrent que si après cette conférence leurs conditions pourront changer, elle sera donc la bienvenue. Pour eux, l’intensification de la lutte contre la pêche illégale leur permettra aussi de pouvoir pêcher de bons poissons. Mais pour que cela soit une réalité, le gouvernement doit revoir nécessairement sa politique de la pêche.

« Le sommet sur la sécurité maritime est une bonne chose pour nous, et nous saluons cette initiative du gouvernement. Mais à côté, l’image de notre port de pêche est triste et doit interpeller les autorités. Imaginez les invités venus des quatre coins du monde qui vont séjourner durant pratiquement une semaine dans le pays, et vouloir visiter notre port de pêche. Ce serait honteux de les amener ici. Nous souhaitons que l’Etat dote le port de pêche en matériels de travail pour pouvoir rivaliser avec ceux des pays voisins. Sinon ce n’est ni la volonté ni le savoir-faire qui manquent. Je suis personnellement sollicité par les collègues béninois et ghanéens pour des coups de main. Bref, je demande que les autorités s’investissent davantage dans le secteur de la pêche au Togo », déclare un membre de la coordination de la pêche en ligne du Togo. C’est également dans ces conditions que le Togo va accueillir dans les prochains jours la journée mondiale de la pêche qui s’annonce en grande pompe.

C’est bien beau de voir les choses en grand en organisant un sommet sur la sécurité maritime. Mais l’idéal serait que le secteur maritime, pourvoyeur d’emplois aux populations soit mieux organisé et entretenu. Le port de pêche de Lomé  n’en est un que de nom. Pourtant le Togo a la chance d’avoir des eaux profondes, riches en poissons …

Source : Shalom Ametokpo, Liberté No. 2273  du 08  septembre 2016

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