Grand reportage : DATCHA, de l’usine textile à un repaire de souris et de reptiles

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Grand reportage : DATCHA, de l’usine textile à un repaire de souris et de reptiles

Le pagne fait partie de l’identité africaine en général. Il occupe une place très importante dans la tradition togolaise. La femme togolaise a toujours accordé une valeur exceptionnelle aux pagnes qui font sa fierté. L’amour du Togolais pour le pagne a fait fleurir son commerce dans le pays. On se rappelle encore ces dames « Nana Benz » qui avaient fait fortune dans ce commerce qui se perpétue de nos jours. Le « wax hollandais », le « bazin », le « hitarget » et bien d’autres sont les marques les plus prisées. Tous ces labels sont malheureusement issus de l’exportation. Pourtant, il y a quelques années, le Togo disposait encore d’une usine textile qui produisait des pagnes de qualité et n’ayant rien à envier à ceux importés.

Togotex, du nom de cette usine installée dans la ville de Datcha, située à 150 km au nord de Lomé, faisait partie du fleuron de l’industrie togolaise. Après être passée sous pavillon allemand, coréen et chinois, cette usine n’a pas survécu à la mauvaise gestion des sociétés togolaises. Après moult fermetures, elle fait partie depuis quelques années des industries ayant mis la clé sous le paillasson. Actuellement, le site de Togotex n’abrite que des vestiges du passé glorieux de cette usine. Des machines abandonnées et l’enceinte transformée en un champ de maïs. Le malheur des uns, faisant le bonheur des autres, l’Agence nationale pour la sécurité alimentaire (ANSAT) a profité de cette situation pour transformer quelques bâtis en magasins. Un tour sur le site a permis de découvrir le désastre.

Datcha, un destin de fermeture

La vie de l’usine textile de Datcha a été parsemée d’une série de fermetures. A plusieurs reprises, l’usine a eu à être confrontée à d’énormes difficultés. Après le départ des Allemands en 1980, et des Coréens en 1987, la société a été reprise par les Chinois qui ont changé de dénomination à la société devenue Togotex International SA. Mais force est de constater que tous ces repreneurs n’ont pas eu la tâche facile. Le régime de feu Gnassingbé Eyadema avait fait de cette usine le fournisseur privilégié de pagnes pour vêtir les gens pour les cérémonies de haie et d’animation politique. Pendant longtemps, des factures sont restées impayées, sans oublier la mauvaise gouvernance. L’usine était divisée en plusieurs sessions, avec un personnel dévoué à la tâche. Avec les Chinois qui ont été les derniers repreneurs, tout allait au mieux dans la société jusqu’au déclenchement de la grève générale qui a freiné l’élan de la production.

Mais à la reprise en août 1993, l’usine retrouvait progressivement sa capacité de production quand l’employeur, sous prétexte de difficultés financières, impose un programme qui réduit les heures de travail sans le consentement des travailleurs. C’est le début d’une nouvelle crise qui va déboucher plus tard sur la fermeture définitive de Togotex. « J’ai personnellement travaillé sous la direction de tous les repreneurs de l’usine, et à chaque nouvelle reprise, nous avions espoir que ce serait la bonne. Mais ce n’est que déception sur déception. On se demandait si quelqu’un avait lancé un mauvais sort à cette usine qui faisait notre fierté. Depuis plus de 15 ans déjà l’usine ne vit plus et c’est simplement regrettable », relate Jean, la soixantaine, devenu par la force des choses, gardien des stocks de céréales de l’ANSAT sur les lieux.

Togotex aujourd’hui

Le psychodrame de la fermeture de cette usine textile est encore dans les mémoires. Les vestiges composés des bâtis et matériels en décomposition sont toujours visibles à la sortie Nord de la ville. L’entrée de l’usine déjà plante le décor. Un champ de maïs cachait la visibilité de la clôture quand nous y étions. Les barrières à l’entrée existent toujours, mais ne tiennent pas. Elles sont gardées par certains « vieux » qui font office de gardien des lieux. L’enceinte est devenue presque une ferme agricole, avec diverses semences qu’on aperçoit ici et là. « On n’a pratiquement plus rien. Après la fermeture définitive de l’usine, nous sommes obligés de faire de l’espace existant dans l’enceinte de petits champs afin de pouvoir subvenir aux besoins de nos familles. Même si cela ne représente rien, ces productions nous aident par moments », déclare un gardien rencontré sur les lieux.

Une usine qui produisait une quantité industrielle de pagnes dispose forcément d’appareils adéquats pour la production. Que sont donc devenues ces grosses machines après sa fermeture définitive ? C’est la question que se posent bon nombre de personnes. Notre visite sur les lieux a permis de toucher les réalités du doigt. Des machines bien que solides toujours au sol se dégradent à petit feu.

Les bâtis sont devenus des repaires de souris, de rats et de reptiles. Quelques-uns ne sont que ruine. Dans tout ce désordre, l’Agence nationale pour la sécurité alimentaire au Togo (ANSAT) du Colonel-ministre Oura Koura Agadazi sécurise quelques stocks de céréales dans certains locaux. Ces céréales sont gardées par les gardiens du site contre des rémunérations dérisoires et irrégulières. « L’ANSAT nous a réquisitionnés pour garder les maïs qu’il stocke dans les entrepôts. Notre situation de précarité nous amène à veiller ici 24h/24. Nous ne sommes que quatre à veiller ici. Mais encore plus malheureux, ce que l’ANSAT nous verse est très insignifiant même si cela comble aussi un vide », déplore un autre gardien rencontré à la devanture de l’usine.

Des employés condamnés « à mourir »

Il est toujours difficile de perdre son emploi, aussi dérisoire soit-il au Togo. Et les employés de Togotex, du moins ceux qui restent en vie ne diront pas le contraire. Ils auraient aimé garder leur job. Mais aujourd’hui, les quelques rescapés des ex-employés, encore sans dédommagement, tirent le diable par la queue. Certains ont tiré leur révérence alors qu’ils n’ont jamais eu droit à un dédommagement suite aux récurrentes fermetures de l’usine. En plus, ceux qui sont en vie, n’ont pratiquement plus d’espoir. « Depuis les crises répétitives dans l’usine ici, il y a eu plusieurs personnes licenciées ou qui ont perdu leur emploi. Ne chercher pas à savoir ce que sont devenues ces dizaines de personnes. Certains sont devenus des mendiants, d’autres qui ont la chance de se reconvertir, s’en sortent tant bien que mal. Nous avons malheureusement perdu beaucoup de nos camarades. Parfois malades et par manque de moyens pour leur soin, ils décèdent facilement.Leurs familles sont restées sans appui, et certains de leurs enfants sont devenus des délinquants », affirme Koffigan, la cinquantaine, qui s’est transformé en gardien pour les céréales de l’ANSAT.

Les employés qui sont toujours en vie, continuent les batailles judicaires.Plusieurs procédures sont pendantes devant les tribunaux dont certaines sont vielles de plus de 20 ans. Un de ces dossiers concerne une trentaine d’employés victimes de suppressions de poste dans l’usine. Ces derniers, avec leur avocat Me DodjiApévon tentent depuis vingt ans déjà d’avoir gain de cause devant les juridictions. « Nous sommes toujours dans l’attente d’une suite favorable pour notre recours devant la justice, mais nous avons l’impression que la justice ne se préoccupe guère de nos sorts. L’employeur a supprimé sans aucun motif certains postes et nous a abusivement renvoyés à la maison, sans rien payer comme indemnisations. Qu’avons-nous fait au juste pour mériter cette situation ? Maintenant que personne n’a envie de reprendre l’usine, nous sommes condamnés à mourir comme ça et c’est triste »,déplore, Alphonse, un autre employé qui avait perdu son emploi.

Abandonnés à leur triste sort, ces employés en appellent à l’Etat. Ils estiment que la justice n’est plus à même de leur donner satisfaction. « Nous en appelons au chef de l’Etat pour qu’il nous vienne en aide. Nous lui avions adressé une correspondance afin qu’il vienne à notre secours par rapport à nos conditions de vie déplorable. Depuis lors, le Président Faure Gnassingbé est resté insensible. En dehors de cette initiative, nous avions mené plusieurs actions, mais qui sont restées infructueuses. Nous sommes à bout et on attend un sauveur », lance un autre employeur.

Des populations nostalgiques

La fermeture de l’usine textile de Datcha n’a pas de répercussion que sur les employés qui ont perdu leurs emplois. Les populations de cette localité se souviennent encore des heures de gloire et des retombées de l’usine sur la localité. « Quand l’usine fonctionnait, nos jeunes allaient faire de petits jobs et l’usine recrutait des natifs du milieu. Les activités commerciales fleurissaient, nos femmes étaient financièrement solides. Mais avec la fermeture, plus rien ne va. La délinquance a pris le dessus. Les jeunes, ne trouvant rien à faire, s’adonnent à l’alcool et autres vices», estime Patrice, la quarantaine, natif du milieu. Maintenant, les jeunes du milieu préfèrent partir pour Lomé afin de chercher d’autres débouchés et aider leurs parents au village. « Les jeunes ont tous déserté le village pour aller chercher d’autres débouchés ailleurs, ceux qui sont restés ou qui n’ont pas la chance sont restés et dépendent toujours de leurs parents. Avant, quand on dit quelque part que nous sommes des ressortissants de Datcha, il y avait une fierté en nous ; maintenant, personne ne nous considère car on n’a plus rien comme repère chez nous. L’usine est devenue presqu’une forêt où les jeunes pratiquent la chasse », dardeYaovi, un ressortissant de la localité.

Les populations espèrent vivement la venue d’un nouvel repreneur pour que les activités recommencent à nouveau. « Ce sera une immense joie pour nous de revoir à nouveau des pagnes sortir de notre usine. C’est notre souhait le plus ardent. Datcha doit renaître de ses cendres et reprendre son nom d’antan. Nous en appelons aux autorités actuelles», soupire un habitant de Datcha.

La gestion hasardeuse des industries au Togo a précipité le secteur secondaire togolais dans un abîme sans précédent. L’usine textile de Datcha en est une preuve tangible. Les pagnes produits ont plus servi au régime de faire de la propagande, des haies et de l’animation politique, sans rembourser les dettes. Mais la fermeture de cette entreprise désavantage plus ceux qui y travaillaient et qui sont obligés de vivoter. Pire, les procédures pendantes devant la justice connaissent un sort inquiétant. Les employés abandonnés meurent à petit feu ; et pourtant, ils se sont donnés pour relever l’image du pays. Mais jusqu’à quand cette indifférence à leur égard ?

Shalom Ametokpo, de retour de Datcha
Liberté N°2299 du 17-10-16

icilome.com

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