Diaspora, Mention honorable : Le Togolais Victor Agbégnénou maintient son pari sur l’Afrique et les zones rurales avec son système sans fil le PWCS.

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PORTRAIT. Ce Franco-Togolais est l’inventeur du PWCS, une technologie qui permet d’accéder à Internet sans le câble. Son challenge : le cartable numérique.

Diaspora, Mention honorable : Le Togolais Victor Agbégnénou maintient son pari sur l’Afrique et les zones rurales avec son système sans fil le PWCS.

C’est sans nul doute l’une des inventions avec laquelle le monde numérique va devoir compter, surtout dans les endroits les plus reculés. Le PWCS pour polyvalent wireless communication systems est une technologie qui permet de distribuer les services de téléphonie, d’Internet et images sans recourir au moindre câblage… À l’origine de ce bijou de technologie, Victor Kossikouma Agbégnénou. Nous sommes en 2004 et le continent africain avait de quoi être fier d’un de ses fils.

L’Afrique au coeur de sa stratégie

D’emblée, ce Franco-Togolais d’une cinquantaine d’années, connu pour sa discrétion, marque son indépendance et… une sorte de patriotisme technologique en refusant de céder aux pressions et aux millions des multinationales du monde entier qui se sont ruées pour racheter sa solution. Non parce que les millions ne l’intéressent pas, mais parce que, pour Victor Agbégnénou, le PWCS doit d’abord être déployé sous sa houlette en Afrique, dans les zones reculées et en faveur des populations les plus défavorisées. Américains, Suisses ou encore Britanniques sont donc finalement éconduits. Cela le conduit à parcourir le continent pour convaincre les États africains de le suivre dans sa démarche d’offrir au Continent l’alternative présentée comme la plus économique du marché pour résorber la fracture numérique. Ce n’est pas encore peine perdue, mais il faut dire que peu de dirigeants africains se laissent convaincre pour l’instant. Il en faut plus pour arrêter l’inventeur franco-togolais qui décide de se lancer, à travers sa société Ka-Technologies Group, dans le  programme Réseau Énergie, Technologie de l’information et de la communication en éducation (RETICE),  une solution pour booster l’intégration des TIC dans l’éducation.

Un vrai parcours de combattant

Plus qu’un pari, c’est un véritable défi que le Dr Agbégnénou s’est fixé dès le début des années 2000.  Vétérinaire de formation, il est diplômé de l’Académie de Moscou et de l’École supérieure de Maisons-Alfort en France. Après avoir déposé pas moins de quatre brevets d’invention dans le domaine médical, il a un rêve : le téléphone pour tous, accessible partout, à bas prix et parfois gratuit en appel local. Objectif : réduire la fracture numérique. Dix ans durant dans son laboratoire parisien, situé au sous-sol d’un immeuble de l’avenue des Champs-Élysées, il a dirigé des recherches pour aboutir au PWCS, une technologie de pointe. À l’époque où il lance les premières études de faisabilité, l’Afrique est le parent pauvre d’Internet. Pour s’en convaincre, il faut savoir qu’en 2002, les 400 000 Luxembourgeois disposaient d’une capacité de connexion au Net supérieure à celle des 760 millions d’Africains (Union internationale des télécommunications – rapport 2002).

Le brevet du PWCS est déposé  en 2002

Victor Kossikouma Agbégnénou y voit lui l’occasion de reconstruire, de réhabiliter, d’équiper afin de recréer les conditions du développement économique. Le 11 octobre 2002, la demande de brevet est déposée auprès de l’Organisation mondiale de la propriété industrielle (OMPI) sous le numéro de demande internationale PCT/FR02/003458. La demande a ensuite été publiée le 24 avril 2003 sous le numéro de publication internationale WO 03/034668 A1. L’invention est ainsi protégée dans plus de 125 pays membres de l’OMPI. Suivront la réalisation d’un site pilote à Auger-Saint-Vincent, à 50 kilomètres de Paris en 2005. Puis la préparation de plusieurs niches de marché en France. On dénombre plus d’une vingtaine de copropriétaires du PWCS sur plusieurs continents.  Concrètement, le PWCS est une technologie dite de ligne de vue, c’est-à-dire que le signal est transmis entre deux antennes – celle d’un émetteur et celle d’un récepteur – et que le message ne passe entre ces deux points qu’en l’absence d’obstacle, comme un bâtiment ou un relief. En cas d’obstacle, on ajoute un relais. Le récepteur est ensuite relié à l’utilisateur par câblage, optique ou non. L’abonné, muni d’un décodeur, peut alors bénéficier d’une offre triple play. Chaque récepteur peut également devenir un émetteur relais, ce qui permet la création d’un réseau dense, et ce, jusqu’au dernier kilomètre, souvent très cher à raccorder en fibre optique. Contrairement à la fibre optique qui demande la prise en charge de la réalisation de tranchées et induit des coûts de travaux en génie civil, le PWCS nécessite peu de temps d’installation. L’autre point fort étant la taille des antennes, plus petites, elles ne nécessitent que rarement la construction de tour. En somme, c’est l’alternative la moins coûteuse du marché de la téléphonie qui permet d’amener le très haut débit dans des zones reculées, et ce, à moindres frais. Certains experts estiment à environ 30 ans l’avance technologique du PWCS sur les technologies actuelles.

Où en est aujourd’hui le PWCS ?

Reste que la commercialisation de la solution PWCS constitue l’enjeu majeur pour le Dr Victor Agbégnénou et son équipe. L’inventeur avait estimé à environ 10 millions de dollars le coût de lancement de l’industrialisation de son invention. Il dispose de la concession d’une licence de gestion régionale, de 2 licences opérateur et d’une licence distributeur sur l’Afrique, sans compter la disponibilité d’un partenariat complet pour la réalisation de toutes les phases du PWCS (Bluwan, Résix, Bicom System, DeTeWe…). Un test d’assemblage a été lancé à Lomé, au Togo, des installations opérationnelles sont disponibles à Paris.  Mais c’était compter sans l’immobilisme des pays africains. Depuis plus de dix ans, peu de responsables gouvernementaux ont pris la mesure de la révolution technologique. En parallèle, la diaspora africaine un peu partout dans le monde a soif de ce type de révolution, elle apporte d’ailleurs déjà son soutien à la société Ka-Technologies Group, désormais constituée de plusieurs partenaires issus de cette diaspora. Entre-temps, de nouveaux enjeux sont apparus, notamment dans l’éducation. Et le Dr Victor Agbégnenou n’a pas chômé. Il est même aux avant-postes de la M-éducation en Afrique.

Victor Agbégnénou aux avant-postes de la M-éducation en Afrique

Ce qui a changé aujourd’hui en Afrique c’est l’accès au mobile. Si le taux de pénétration du mobile accuse encore un retard de 20 points comparativement à celui observé dans l’ensemble des pays en développement (70 % contre plus de 90 % en 2014), le continent africain compte aujourd’hui, 650 millions de détenteurs de téléphone portable, soit davantage qu’aux États-Unis et en Europe (UIT, 2013). Le point faible du continent reste les zones rurales non desservies par le réseau GSM et non équipées de mobile. Ces zones blanches offrent une faible densité de population, avec un pouvoir d’achat réduit et une absence d’électricité, sans compter  les coûts élevés de la logistique. De fait, ce sont des zones qui intéressent peu les opérateurs de télécommunications. Dans ce contexte, l’utilisation des TIC dans l’éducation constitue un enjeu majeur. Un rapport de GSMA et McKinsey & Company, estime jusqu’à 70 milliards de dollars de chiffre d’affaires pour les opérateurs mobiles, 38 milliards pour les produits et services d’éducation mobile ou encore 32 milliards de dollars pour les smartphones et tablettes autour des années 2020. Une croissance qui devrait être plus importante dans les pays en développement, puisque le marché de la M-éducation devrait, sur la période, augmenter de 50-55 % en Amérique latine, Asie Pacifique, Afrique ou au Moyen-Orient.

Le cartable numérique, son nouveau cheval de bataille

Depuis 2012, Victor Abbégnénou s’est lancé dans l’aventure, avec le programme Réseau Énergie, Technologie de l’information et de la communication en éducation (RETICE), et un objet phare : le cartable numérique.  Selon ses concepteurs, le cartable numérique ou e-TEP est une technologie qui peut remplacer les manuels scolaires. « La motivation du lancement de l’initiative « Lycée-RETICE » repose sur le principe de rendre chaque solution, même technologique, accessible au plus grand nombre. Nous sommes éditeurs de solutions dans les TIC dont le RETICE auquel nous avons appliqué notre principe du partage dans l’équité », explique Victor Agbégnénou. Présenté au public à la triennale de l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique, (ADEA) qui réunit tous les ministres africains de l’Éducation et de la Formation, ainsi que des représentants de 16 agences de coopération, dont la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, l’Unesco, le cartable numérique résout de fait la question des infrastructures comme l’énergie, car il peut être utilisé dans les régions les plus reculées où l’électricité est inexistante.

Une première expérience de ce cartable numérique au Nigeria

Au début de l’année 2015, ce sont 1 500 élèves du Governer’s College Kofar Nassarawa de Kano, au Nigeria, répartis dans une quarantaine de classes qui sont ainsi passés au numérique. Désormais, chaque professeur dispose de sa tablette lui permettant de suivre les faits et gestes de chaque élève de sa classe, et d’exercer son autorité. De même, chaque lycéen est équipé d’un kit élève composé d’un sac solaire avec batterie de recharge, pour pallier le manque d’électricité dans certaines des écoles urbaines et surtout rurales, d’une tablette et d’une lampe solaire pour éclairage la nuit où que l’élève se trouve. D’un clic de doigt, tous retrouvent leurs cours : livres, cahiers électroniques et autres fournitures ; messagerie, bureau électronique du professeur et casier électronique de l’élève, etc.  « Pour KA Technologies Group et ses partenaires, concepteurs et éditeurs de solutions TIC équitables, RETICE n’est pas restreint aux spécificités africaines. Cette solution est déployable équitablement sur tout territoire sans discrimination et l’ensemble du monde pédagogique y trouvera son compte », dit Victor Agbégnénou. L’inventeur franco-togolais est la preuve vivante qu’il est possible de créer des technologies adaptées à l’environnement des Africains. Cela dit, son parcours illustre bien que si les Africains ne se les  approprient pas, beaucoup de choses importantes pourront en être affectées. Certains diront la croissance. On pourrait ajouter le mieux vivre en Afrique tout simplement.

Source : [02/07/2015] Viviane Forson, Le Point ( Afrique )

Dernière mise à jour le 09/10/2016 à 02H40 YU

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