Akondoh Ali : « Mon pays regorge d’éminences grises qui ne méritent pas de tels dirigeants qui les humilient »

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Akondoh Ali, l’un des rares Togolais de la diaspora engagés dans la poésie vient de publier « Un Jour… ». Des quatre de son encrier à son actif,  « Un Jour… » est son premier recueil de poèmes édité en France et distribué officiellement. Comment il a grandi dans la poésie ? De l’élève fans de poèmes à l’enseignant audacieux, à bâton rompu entre le journalisme et l’engagement politique, traqué par les thuriféraires du système en place, Ali Akondoh finira par comprendre qu’un bon journaliste n’est pas forcément un journaliste mort.

Akondoh Ali : « Mon pays regorge d’éminences grises qui ne méritent pas de tels dirigeants qui les humilient »

Du simple enseignant sous les tableaux poussiéreux de Thaoudjo au très connu Akondoh Ali en Allemagne, un parcours risqué qui accouche d’un exile. Il faut bien s’arrêter pour évaluer la traversée du désert, le rendez-vous a tiré la langue au poète engagé pour ses lecteurs. Lisez plutôt. (NDLR)

Le Rendez-vous : M. Ali Akondoh, vous n’êtes plus à présenter, n’empêche que nos lecteurs aimeraient savoir un peu sur le parcours qui vous a conduit en Europe

Akondoh Ali : Permettez-moi avant de répondre à vos questions de dire mon admiration à toute l’équipe rédactionnelle de votre journal pour le courage et le sérieux dans le travail que vous abattez afin d’informer vos fidèles lecteurs puis à travers eux, les populations togolaises. Pour avoir fait le même boulot, je sais ce que cela coûte d’être un journaliste indépendant dans un pays comme le nôtre. Vous avez à faire à des gens qui se soucient moins des populations dont ils disent avoir la charge. Ils ne pensent qu’à leurs profits se remplir les poches au détriment de la masse miséreuse.

À votre journal « Le Rendez-vous » et à tous les journalistes togolais dignes de ce nom, je dis bravo et bon courage

Revenons-en à votre premier point. Je crois bien que vous me ramenez au souvenir amère des années 90. Depuis cette période, l’eau a beaucoup coulé sous le pont. Le vent de l’Est qui a désagrégé la République Soviétique de Gorbatchev et fait tombé le Mur de Berlin à la fin des années 80, a soufflé aussi vigoureusement sur la plupart des pays africains à la tête desquels trônent encore des régimes totalitaires. Notre pays le Togo n’était pas resté en marge de ces bouleversements sociopolitiques.

Chez nous, tout avait commencé dans la capitale Lomé avec le soulèvement dénommé Mouvement du 05 Octobre 1990. Ce fut un grand défi lancé par la jeunesse au dictateur feu Gnassingbé Eyadéma. Peu de temps après, Sokodé assistait elle aussi à la naissance de l’Association Togolaise de Lutte contre la Manipulation des Consciences, (A.T.L.M.C.), dirigée par un digne fils de Sokodé M. Ayéva Sese-Rekuah depuis lors en exil comme moi. Cette association de défense des droits humains avait mené à l’époque un travail de fond en organisant des meetings et des campagnes de sensibilisation aux vertus de la démocratie dans toute la Préfecture de Tchaoudjo. Beaucoup de jeunes qui avaient trouvé en cette organisation un point de ralliement et de convergences d’idées démocratiques y avaient massivement adhéré.

Je trouvais cependant qu’il manquait quelque chose à notre démarche patriotique. C’est ainsi que j’avais eu l’idée de la création d’un organe de presse qui véhiculerait non seulement les idées de l’ATLMC mais se chargerait aussi d’informer les populations du Nord sur les bienfaits de la démocratie et sur les abus du pouvoir. Cette idée avait eu l’aval de Moudassirou Katakpaou Toure qui alla en faire la proposition aux responsables de l’Association. Ceux-ci avaient accepté de parrainer le journal et c’est ainsi que « La Lettre de Tchaoudjo » était née en 1992 avec comme Rédacteur en chef Ali Akondoh et comme Directeur de publication Moudassirou Katakpaou Toure dans la première équipe. Nos articles, il faut le reconnaître, étaient d’une rare sévérité (vérité oblige) contre la classe dirigeante du pays. Les dénonciations de tout genre : la corruption, les arrestations arbitraires des citoyens, les emprisonnements fantaisistes, les assassinats crapuleux, les injustices flagrantes, la misère des populations togolaises, le favoritisme furent les thèmes que nous développions sans trop nous soucier du danger que nous courions à l’époque.

Pire, « La Lettre de Tchaoudjo » était le seul organe de presse du septentrion qui s’était rendu sur les lieux de l’attentat de Soudou. La description du coup de force et les pièces à convictions retrouvées sur les lieux publiées dans les colonnes du journal avaient fini par porter le regard du dictateur et de son fils, feu Ernest sur les responsables de l’ATLMC et sur ceux qui étaient à la tête de ce journal devenu trop dérangeant. C’est ainsi que la chasse à l’homme commença.

En dehors d’être rédacteur à « La Lettre de Tchaoudjo », je jouais également le rôle de modérateur lors des meetings de l’opposition au stade municipal de Sokodé où s’étaient succédés Zarifou Ayéva (PDR) et le Professeur Léopold Gnininvi (CDPA); Me Agboyibo (CAR) et l’étudiant Nayone; Edem Kodjo (UTD) ; Joseph Kokou Koffigo, le Premier Ministre d’alors ; Gilchrist Olympio (UFC) et Djobo Boukari. Dans un langage déconcertant je réchauffais l’auditoire visiblement survolté. Les femmes étaient au bord des larmes surtout lorsque je rappelais toutes les injustices faites au peuple togolais et particulièrement la marginalisation des préfectures de Tchaoudjo et d’Assoli. C’est pour dire que tout ceci m’exposait davantage. J’étais ainsi dans la ligne de mire du régime réfractaire à toute vérité.

Ma première arrestation remonte en Novembre 1992 lorsque le Collectif de l’opposition d’alors lança la grève générale illimitée. Alors que je me rendais chez un fidèle ami dans le quartier Kouloundè le premier jour de la grève, je fus intercepté au niveau du stade municipal par une unité de gendarmes lourdement armés et dépêchée par le lieutenant Tchassama de la brigade de Recherches. Ils braquèrent leurs mitrailleuses sur ma tempe. Ils m’intimèrent l’ordre de monter dans leur véhicule Jeep. L’un des gendarmes emporta ma moto. Je vous fais grâce de ce que j’avais enduré dans la Jeep avant que nous n’arrivions à la Gendarmerie. Dans la cour de la brigade, j’étais devenu un ballon au milieu d’une douzaine de gendarmes : coups de crosse de fusils, de ceinturons et de gifles par-ci, injures par-là. On m’accusa d’être le trouble-fête à Sokodé, d’atteinte à l’ordre public et à la haute hiérarchie du pays. On m’enferma sans autre procès dans une cellule insalubre sans lumière. Les asticots qui sortaient du WC pour ramper sous mes pieds, les cafards qui la nuit rongeaient les doigts de la main et des pieds et les moustiques qui me piquaient et m’entretenaient de leurs chants horribles dans une chaleur ambiante, étaient mes seuls indésirables compagnons dans la cellule. Pendant ce temps, la Radio Kara diffusait des informations selon lesquelles «Un Professeur de collège du nom de Ali Akondoh a été arrêté au CEG de Kpangalam en train de chasser les élèves des classes pour fait de grève.» Comment peut-on à la minute être à Kouloundè et être à la fois au CEG Kpangalam ? Ahurissant, n’est-ce pas ! C’est cela le mensonge quotidien que vivent les Togolais sous le régime des Gnassingbé.

Une autre fois, la milice du RPT, dirigée par un certain Kparassi Kpakpakini devait envahir nuitamment ma maison, la détruire puis m’assassiner. Le chef du quartier ayant été saisi de l’affaire, dépêcha les jeunes de la localité qui veillèrent toute la nuit autour de ma maison. Dans la ville, on racontait que pour me moquer du Chef de l’État j’avais eu le culot d’habiller un chien d’un T-shirt frappé de son effigie et la milice du parti me cherchait pour me faire la peau.

En Avril 1992, un milicien du régime, chauffeur de taxi me chargea avec son véhicule devant mes parents du quartier. J’étais tombé évanoui avec de larges blessures au ventre et aux jambes. Je fus évacué d’urgence au CHR de Sokodé. Le médecin, après qu’il eut fini de m’opérer et de me faire des sutures ordonna qu’on me ramena en un lieu sûr car les informations en sa possession étaient alarmantes. Si j’avais passé encore une heure de temps à l’hôpital, je devais être enlevé par les mêmes inconditionnels du pouvoir. Ma famille fut désemparée. Elle ne savait plus quoi faire. Ma mère, paix à son âme, en souffrit tant. Bon gré mal gré, on alla me cacher quelque part. Un parent infirmier y venait panser mes plaies. La police garda le véhicule à la fourrière mais le taximan ne fut pas inquiété.

Le 17 Novembre 1993 au matin alors que j’étais dans la cour du CEG Aviation avec mes collègues attendant mon heure pour aller en classe dispenser des cours, une jeep de soldats arriva et s’arrêta non loin de nous. Une demi-douzaine de soldats lourdement armés et commandés par un certain Kortho s’avança vers nous. Le directeur du collège d’alors, membre du RPT était exprès absent. Il en savait sans doute quelque chose. Après une courte discussion avec le Directeur adjoint M. B., les invités-surprise vinrent vers moi et me dirent de les suivre. Sans aucun mandat d’emmener. Je n’avais pas de choix. Mon refus d’obtempérer signifierait ma mort sur place. Ils m’embarquèrent sous les yeux hébétés de mes élèves regroupés dans la cour pour une série de vaccination. Je les entendais crier et pleurer. Les revendeuses de denrées alimentaires ne pouvaient elles aussi retenir leurs larmes. Nous partîmes en trombe dans une direction inconnue. Au bout d’une demi-heure, nous nous retrouvâmes dans la cour de la brigade de la gendarmerie des recherches. Le Commandant de la Brigade, M. Béguéti réquisitionna une deuxième voiture bâchée avec à bord une dizaine de gendarmes. Je l’entendis dire à ses soldats : «Prévoyez beaucoup de munitions, on ne sait jamais.» Je compris en cet instant que quelque chose de sérieux se tramait et que tout était fini pour moi.

Le cortège partit. Au bout d’une quinzaine de minutes, nous arrivâmes à la devanture de ma maison à Tchawanda. Quatre gendarmes et le CB pénétrèrent dans ma chambre et la fouillèrent de fond en comble. Tandis que les autres prirent position autour de la maison, le doigt sur la gâchette. Ils défoncèrent le plafond de ma chambre à la recherche du moindre indice qui ferait de moi un potentiel homme dangereux. Sous mon lit, ils découvrir un tas de chemises et pantalons treillis. Ce fut le comble. Des gifles fusèrent de partout. «Imbécile, où as-tu trouvé tout ça? Qui te les a envoyés ? N’est-ce pas votre chef terroriste de l’UFC qui te les a envoyés ? (Allusion faite à M. Gilchrist Olympio). D’une voix presque éteinte mais rassurante, je répondis : «J’ai emprunté ces treillis au papa (un retraité de la police) de l’un de mes acteurs de théâtre pour ma pièce « Ces pauvres damnés de l’Apartheid ». Je n’ai pas de contact avec les responsables de l’UFC. M. Gilchrist n’est pas un terroriste.» À peine avais-je terminé ma phrase qu’une gifle atterrit sur ma joue gauche : «Andouille, tais-toi !» me lança le CB. Mes carnets de notes, mes pièces d’identité et mes cartons pleins de journaux furent saisis.

Ils mirent environ quatre heures de temps pour la perquisition. Dehors, sur la route qui longe mon domicile, s’était massée une grande foule des habitants du quartier et des élèves qui venaient de quitter leurs écoles. Avant qu’ils ne m’embarquent dans leur véhicule, je soulevai en direction de la foule mon poing levé. La foule compacte fit un grand cri d’approbation pour signifier qu’elle était de cœur avec moi. Nous retournâmes à la gendarmerie. Le lendemain débuta un long interrogatoire qui durera des heures et toutes les semaines que je passai mon séjour infernal au camp.

Tous les jours, l’on me sortait en slip noirci par les murs de la cellule pour faire ma corvée matinale qui consistait à balayer la grande cour de la gendarmerie sous la garde d’un gendarme et à la vue des passants. Une humiliation ! Quelques-unes des questions qui m’étaient posées et qui revenaient souvent étaient celles-ci: Pourquoi avez-vous créé votre chiffon de journal ? Pourquoi insultes-tu les autorités du pays et principalement le Chef de l’État ? Avec quels leaders de l´opposition as-tu des contacts en l’occurrence Gilchrist Olympio, Zarifou Ayéva, Léopold Gninivi, Me Agboyibor, Djobo Boukari… ? Qu’est-ce que vous vous dites ? Trois semaines plus tard, je fus emmené, menotté, au tribunal de Première Instance de Sokodé pour la signature du PV en vue de mon transfèrement à la prison civile de Kara.

Le lendemain je fus transféré à la prison de Kara. Ce fut un autre monde. On m’y interdit d’avoir des papiers et un stylo. J’y avais retrouvé des familles, des personnes au sujet desquelles nous avions écrit des articles dans nos colonnes de « La Lettre de Tchaoudjo ». Il s’agit entre autres des frères Yakpaboté de Bassar et leur père supposés détenir des armes à feu et l’enseignant d’Agbandi arrêté injustement dans l’affaire d’empoisonnement de nourriture. J’y passai presque un mois sans jugement ni inculpation. Le 31 Décembre 1993, M. Aboudou Assouma, l’actuel Président de la Cour Constitutionnelle alla lui-même à la prison (à l’époque Président de la CNDH, Commission Nationale des Droits de l’Homme) procéder à ma libération.

Une fois revenu à Sokodé, je continuai mes activités professionnelles, culturelles et politiques comme si de rien n’était. J’écrivis de plus belle des articles qui impliquaient le lieutenant dans plusieurs affaires d’arrestations arbitraires à Sokodé et des événements tragiques dans Tchaoudjo voire Sotouboua.

Le mardi 15 Mars 1994 vers 19 heures, des gendarmes se pointèrent une fois de trop à mon domicile. J’y étais juste pour prendre mon repas et disparaître. Il faut noter qu’en ces périodes troubles, je ne me couchais plus chez moi pour des raisons de sécurité. On m’emmena encore à la brigade où m’attendait le tristement célèbre Tchassama. Il tenta de me corrompre en me disant qu’on m’enverrait travailler à la Radio Kara ou par contre si j’acceptais, il était prêt à me remettre une grosse somme d’argent pour créer mon propre journal. J’opposai un niet catégorique à sa proposition. Il s’énerva, me chassa de son bureau et jura cette fois-ci de me faire la peau si jamais j’écrivais quelque article que ce soit sur le Général-Président ou sur lui-même. C’était peine perdue. Le jour suivant, mon journal parut dans lequel l’un de mes articles l’impliquait dans un bras de fer avec les responsables de l’USYNDICTO (Union Syndicale des Chauffeurs du Togo) Section de Tchaoudjo. La chasse à l’homme commença. J’avais prétexté une maladie pour ne plus me rendre à l’école.

Chaque jour les gendarmes se rendaient au collège ou venaient à mon domicile habillés en civil. Je ne me sentais plus vivre. Seuls ma mère, mon épouse et mon frère cadet savaient où je me cachai. Puis un jour de la mi-avril mon frère vint m’annoncer que le cousin feu Djobo Boukari (paix à son âme), voulait me parler au téléphone dans une maison d’un parent. J’allai au rendez-vous. Au bout du fil la voix de DB était grave : «Moutarou, si tu ne quittes pas Sokodé dans les vingt-et-quatre heures, la famille célébrera tes funérailles. J’ai eu des infos très inquiétantes sur toi. L’essentiel c’est de pouvoir quitter la ville. Le reste on verra. Un combattant, c’est celui qui sait aussi protéger sa vie. Tant que tu vivras, tu continueras la lutte. Je te salue.» Hummm ! Un frisson traversa mon corps. J’étais mort debout. Qu’allais-je dire à ma mère ? À mon épouse, à mon père et à mes enfants ? Je me décidai à leur dire que je descendais à Lomé pour rencontrer DB car lui seul pourrait plus tard les convaincre de ma « disparition forcée » qui me conduisit à Cotonou au Bénin où je passai avec des amis d’infortune. Nous nous inscrivîmes au Haut Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés comme réfugiés politiques. Les démarches conjuguées de cette Organisation avec celles d’Amnesty International et de Reporters Sans Frontières avaient abouti pour nous faire débarquer dans l’État actuel de Brême où je vis depuis juin 1995. Ma plume reste toujours la même aujourd’hui puisque feu Eyadéma et son régent de fils Essozimna, c’est bonnet blanc, blanc bonnet. La petite différence c’est que Faure paraît plus fort, plus sournois et très dangereux.

LRV. : À quand remonte votre faible pour cette littérature d’un genre particulier qu’est la poésie ?

A.A. : Il faut aimer quelque chose pour prendre vraiment goût à la chose. À l’école primaire j’aimais la dictée et les récitations. J’aimais les jeux de mots comme «Papa tapa Mama avec sa daba.» Au lycée Moderne de Sokodé on m’admit dans une classe dénommée classique et réservée tout au moins aux élèves reçus au Certificat Élémentaire du Premier Degré (CEPD) qui devaient aller au lycée mais qui étaient bien en français. Dans cette classe un peu spéciale, on enseignait outre la langue de Molière, le latin et l’allemand. J’avais donc appris le latin une année durant puis l’allemand jusqu’en classe de terminale. Cela m’avait beaucoup formé. Je suis calme de nature. Je ne parle pas beaucoup. Mais je suis foncièrement réfractaire à l’injustice. Je n’aime pas les brimades. Sans doute parce que je suis né d’une mère et d’un père pauvres qui tenaient à leur dignité malgré leur situation sociale précaire. Je suis allé sans vous mentir à leur école.

J’ai commencé par composer des poèmes en classe de cinquième. C’était de petits poèmes d’amour que je distribuais à mes camarades de classe, surtout à la gente féminine. En 1975 lorsque j’étais en classe de troisième, il s’était passé une histoire triste entre mon papa et l’un de mes cousins qui visiblement tenait à humilier mon géniteur. Je voulus prendre la défense de mon père tel un Don Rodrigue dans le Cid de Pierre Corneille. Mais je ne pouvais le faire ouvertement à cet âge et à cette époque. On me prendrait pour un enfant mal éduqué. C’est en ce moment que me vint l’idée de noyer ma colère et mon indignation dans le lyrisme en écrivant mon premier poème de révolte intitulé « Les gens de mon entourage ».

LRV. : Quels sont les atouts qui ont catalysé votre réussite ?

A.A. : Ma force d’inspiration, ma persévérance, le milieu géographique favorable à la création intellectuelle. Mon jeune frère Worou Alabassa, lui-même auteur de deux romans a été un élément propulseur. Il a couru derrière moi pour que je publie mon propre recueil de poèmes. Je lui dois ma gratitude.

LRV. : Citoyen engagé, comment vous traduisez cet engagement à travers les vers ?

A.A. : À travers mes vers, je peins l’homme, sa condition et ses défauts. Surtout son côté machiavélique. La méchanceté de son cœur. Je dénonce les injustices faites aux peuples par des dirigeants véreux et corrompus qui n’ont pas le sens du devoir vis-à-vis de leurs populations. Je dénonce les assassinats crapuleux. Les violations des libertés d’opinion et de toutes les autres violations touchant aux droits et devoirs humains…

Vous êtes journalistes. Invitez vos lecteurs à se procurez l’ouvrage qui serait d’ici peu dans les rayons des bibliothèques au Togo.

LRV. : Comment conciliez-vous le difficile quotidien européen à votre vie d’auteur ?

A.A. : Ce n’est pas du tout facile de mener toutes ces activités à la fois. J’arrive à m’en accommoder tout de même. Chez moi, le problème ne se pose pas quant à la composition des poèmes. J’ai toujours un stylo et un papier sur moi partout où je me trouve. Jusque dans les toilettes il y a de quoi écrire. Au boulot, en réunion, à table avec ma famille… je note chaque idée qui me vient en tête. Peu importe l’ambiance autour de moi. Mon boulot n’est pas un handicap pour mes activités. J’arrive à tout gérer.

LRV. : Qu’est-ce qu’on peut retenir du document que vous venez de présenter ?

A.A. : Le Combat sans relâche aux côtés des laissés-pour-compte jusqu’à la victoire finale sur les imposteurs. Le recueil de poèmes dit long en deux mots seulement : « un Jour… » Autrement dit : Lutte, Victoire et Espérance

LRV. : Pourquoi à Paris et non ailleurs ?

A.A. : J’ai fait éditer mon ouvrage à Paris en France pour des raisons de convenance personnelle. S’il plaît à Dieu je le ferai rééditer ici à Brême en deux ou trois versions : français, allemand et tem. Mais cela me coûtera plus de temps et d’énergie sans oublier les tracasseries dans la traduction de certains poèmes dans ma langue tem. Je n’ai pas encore tenté de faire éditer quoi que ce soit au Togo. Des amis m’ont parlé du sérieux dans le travail des imprimeries dans mon pays. Mais elles aussi sont frappées par la cherté de la vie.

LRV. : Est-ce que vous parvenez à assurer la traduction pour les fans de votre seconde patrie, l’Allemagne ?

A.A. : Oui bien sûr. Lorsque le Maire de Brême, une Organisation quelconque ou un Lycée m’invite pour déclamer mes poèmes, je monte sur le podium avec ma fille Farida. Elle les lit en allemand et moi en français. Quand je suis invité avec mon collègue allemand Hartmut, romancier et poète, je lis ses poèmes dans la langue de Molière et lui mes poèmes dans la langue de Goethe. Ça se passe bien.

LRV. : Quelle peinture faites-vous de l’avenir politique de votre pays à travers vos écris ?

A.A. : Un avenir radieux. Dans ma poésie, j’éprouve de l’espoir pour ce pays qui m’a tant donné. Un pays qui héberge mon cordon ombilical. Rien au monde ne me fera l’oublier. Cet espoir que je « prédis » pour le Togo ne sera possible que sans Faure Gnassingbé ou la famille Gnassingbé au pouvoir. Le Togo est un pays immensément riche avec d’énormes potentialités même s’il n’a ni or ni diamant. Mon pays regorge d’éminences grises, des femmes et des hommes courageux. Des hommes et femmes qui nourrissent comme moi de l’espoir pour ce petit mais beau pays. Ils ne méritent pas de tels dirigeants qui les humilient. Ils font la honte des Togolais. Ils sont la risée hors des frontières du Togo.

LRV. : Combien de poèmes et de livres avez-vous déjà à votre palmarès ?

A.A. : Quand j’étais au pays, j’avais écrit des poèmes et publié de façon artisanale des recueils. Certains de ces poèmes sont déclamés par des acteurs de ma troupe de théâtre. D’autres comme « Je n’aime pas l’homme » étaient même étudiés dans quelques classes de cinquième.

« Un Jour… » est en vérité mon premier recueil de poèmes édité en France et distribué officiellement.

Cependant j’ai à mon palmarès quatre ouvrages édités dont un est encore sous impression. C’est l’œuvre commune avec des collègues de nationalités allemande et européenne, d’éminents romanciers et poètes, professeurs d’Université ou de Lycées. Certains parmi eux sont membres avec moi de Pen-Club International, une Organisation mondiale pour écrivains en exil. Dans ces ouvrages, mes poèmes sont en français, allemand et tem.

Je ne peux dire exactement combien de poèmes j’ai écrits à ce jour. Il y en a ceux qui sont encore sur des brouillons que je dois travailler. J’en ai quelques centaines ! Vous avez dit : livre ? Eh bien, je suis à mes premières pages pour une auto biographie !

LRV. : Quels sont les grands monuments de la littérature poétique qui vous inspirent ?

A.A. : Aimé Césaire (Martinique), David Diop franco-sénégalais), Tchikaya U Tam’si (Congo-Brazzaville) et Jean-Baptiste Tati Loutard (Congo-Brazzaville). Je les porte dans mon cœur pour la richesse et la beauté de leur poésie, libre et de combat.

LRV. : Votre terre natale a une histoire particulière avec votre terre d’accueil, comment le traduisez-vous dans vos œuvres ?

A.A. : L’Allemagne en générale a une histoire particulière avec le Togo ; histoire qui remonte en 1884 suite à la signature du protectorat entre Gustav Nachtigal et le Roi Agokoli. Par ailleurs Brême, l’État du Nord d’Allemagne où je réside et que je considère comme ma deuxième Patrie, a eu et a encore des liens avec notre pays par le truchement de la Mission Évangélique. Il faut mentionner que les missionnaires de Brême ont été les premiers à fouler la côte togolaise et à y entamer les premiers la mission d’évangélisation. Notons en passant que l’État de Brême a réalisé en 2007 un film documentaire d’une demi-heure (Heimat in zwei Welten: Le pays entre deux mondes) sur moi. L’Allemagne est le pays européen qui porte depuis 1990 le gros poids des immigrants et exilés togolais. À cet effet, il va de soi que dans certains poèmes j’en fasse allusion en étant à la fois reconnaissant aux Autorités allemandes (dans mon poème « Le mot juste ») et très critique à l’encontre de ces mêmes Autorités qui accueillent le prince-régent du Togo (dans mon poème « Berlin, la honte ! »). Vous retrouvez ces deux poèmes dans le recueil « un Jour… »

LRV. : À un moment où la jeunesse est plus attachée aux nouveaux outils de communication, est-ce que vous avez des craintes pour la survie de ce genre déjà particulier et réservé à une certaine élite ?

A.A. : Il est vrai que la poésie est un langage particulier, un langage de rêverie et d’allusions. On ne se lance pas facilement dans ce champ presque fermé. Cependant rien n’empêche les jeunes à se jeter dans cette aventure littéraire. Il y en a qui sont bien dans ce domaine. Je ne crains pas qu’à cause de nouveaux outils de communication, ils tournent le dos à la poésie. Au contraire l’internet et autres, les aident á découvrir certaines astuces qui facilitent à composer un poème. Par exemple, quelqu’un qui veut écrire un poème en vers puis rimés, il lui suffit de recourir à Google pour chercher les mots pour des vers qui se termineraient par des sons identiques :

Ô Dieu, quel rêve !
Il n y a point de trêve
Je crève, oui je crève.
Ainsi l’internet et autres réseaux sociaux sont un atout pour les jeunes s’ils s’en servent à bon escient.

LRV. : Si vous devriez envoyer un message poétique à l’adresse de Sokodé, à quoi il ressemblerait ?

A.A. : Sokodé Mon Coeur

Sokodé mon souffle
Sokodé mon cœur
Sokodé ma bouche
Je te porte là
dans moi
Tu es moi, mon moi
Je te réécris
Toi, l’oubliée
Mais debout tu es restée
Boudant le mounafiki

Sokodé mon cœur
Sokodé ma bouche
Tu es moi, mon moi
Je te réécris bien
Moi, oui moi, le tien

LRV. : Un mot par rapport à la situation du Togo.

A.A. : Vous voulez que je dise quoi qui ne soit pas encore dit ? Quand on a des gens irresponsables comme dirigeants, vous voulez qu’ils écoutent et considèrent quoi de vous ? Du Togo j’ai déjà parlé à travers les médias, les réseaux sociaux, les exposés et la poésie. Nous sommes le seul peuple qui se laisse durablement piétiner pendant un demi-siècle par le père et le fils alors que ce peuple a les possibilités de faire chavirer le navire volé et piloté par des pirates. Faure utilise tous les artifices pour faire passer le temps puis faire perdre le temps à notre pays. Sinon, comment comprendre qu’un homme qui se veut être un chef d’État sérieux puisse jeter à la poubelle des engagements pris devant le peuple avec ses protagonistes !? Cela n’a d’autre nom que la voyoucratie. L’envie de rester à vie au pouvoir pousse Faure à pratiquer la politique de l’autruche. Le peuple finira un jour à lui taper sur la hanche !

LRV. : Merci pour votre disponibilité.

A.A. : C’est plutôt moi qui vous remercie. Bon courage.

Par la Rédaction du journal « Le Rendez-vous »

Source : Le Rendez-vous N° 291 du jeudi 15 décembre 2016.

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