31 MAI 1957 – 31 MAI 2017 : 60ème anniversaire d’un grand acte patriotique : Le jour où fut déchiré le drapeau de l’INDEPENDANCE-YOMBO.

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Ah, quelle journée inoubliable ! C’était ma dernière année de l’école primaire. Nous, les élèves de CM2 (cours moyen 2ème année), devions avoir fini le concours d’entrée en 6ème et nous mettre à préparer le certificat de fin d’études quand une note du gouvernement fut lue dans toutes les écoles de Lomé les invitant à un grand défilé, sanctionné par des prix offerts aux écoles les plus méritantes. Cette note émanait du Gouvernement de la République Autonome du Togo présidé par Nicolas Grunitzsky et devait porter les signatures de Georges Apédoh-Amah, ministre des finances et Léonard Ywassa, ministre de l’instruction.
 
Le gouvernement Grunitzsky tenait à montrer à une mission importante de l’ONU que la bonne Indépendance du Togo était en bonne voie et que l’ONU pouvait faire confiance au bon gouvernement du bon peuple pour lever sa Tutelle sans consultation préalable superflue.
Pour nous les élèves, ce devait être l’occasion d’un grand défilé, d’un grand prix et surtout d’une grande fête de fin d’année scolaire autour d’un gros cochon braisé . Pourquoi en douter ? Notre école, l’Ecole Primaire Marius Moutet, près de la Gare CFT petite vitesse (Agbandahonou, pour ceux qui connaissent Lomé), avait bonne réputation et certains élèves se voyaient déjà revenir du Stade Municipal de Lomé, salivant et tout gais comme les équipes-champions de football qui brandissent leur trophée.
 
En ce jour de vendredi 31 mai 1957, autour de 15H, beaucoup de monde : militaires, garde-cercles, tous les corps constitués, les chefs traditionnels, les groupes folkloriques, la foule, bref tout le monde des grands jours. Comme convenu, notre école était présente au Stade avec ses élèves en bonne tenue : culottes kaki, chemises blanches, petits drapeaux de l’Indépendance-Yombo à la main.
 
Le drapeau de la République Autonome, il y en avait partout : un rectangle vert avec deux étoiles jaunes (le Sud et le Nord ) sur la diagonale inférieure et un petit drapeau français dans le coin supérieur gauche.
Vers 16H, discours du Président Grunitzsky. Il fit comprendre que l’ Indépendance tant souhaitée par le Peuple était déjà acquise. Devant le micro, il se tourna vers l’est, puis vers l’ouest puis revint au centre déclarant :
« On a voulu vous rattacher au Dahomey, vous avez refusé ; on a voulu vous rattacher à la Gold Coast, vous avez refusé ; on vous donne l’Indépendance, et vous la refusez aussi, vous autres quantité négligeable qui ne rempliriez même pas l’arrière-cour d’une petite boutique » .
 
Nous, les élèves, trouvions tous les propos au micro trop longs. La partie importante pour nous, c’était le défilé, les prix, et leur agréable suite, le cochon braisé. Bien rester dans les rangs, bien brandir le drapeau, bien chanter le chant de toutes les écoles ( que les instituteurs n’ont pas eu le temps de corriger) :

 

Ô, qu’il est beau notre drapeau
C’est le Bleu, le Blanc, et le Rouge
Emblème sacré de la France,
Notre soutien, notre espérance

 
Chant exécuté à gorge déployée en soulevant beaucoup de poussière, voilà ce à quoi nous nous préparions.
 
Mais le défilé ne pouvait commencer sans la montée des couleurs suivie de l’exécution de l’Hymne National du moment. Donc silence total, garde-à-vous impeccable, début de la montée des couleurs.
Brusquement, à mi-mât, bousculades. Le drapeau ne monta plus, il fut attaqué, lacéré, arraché , Du garde-à-vous, les gardes passèrent en une fraction de seconde à un combat au corps-à-corps . Tout le monde courut dans tous les sens. Au diable nos petits drapeaux. Evaporée la piste de défilé. Adieu gros cochon braisé. La sortie, vite la sortie, où trouver donc la sortie ?
 
Il se murmurait que le commando-kamikaze qui avait mené l’attaque du drapeau n’était pas seul et que certains de leurs partisans avaient attaqué à l’acide un chef gendarme français qui voulait s’interposer.
Nous étions partis au Stade en ordre mais après, ce fut la débandade. Vers 18H, la nuit tropicale tombe sur Lomé. Partout dans les quartiers, vive inquiétude sur le sort des enfants présents sur les lieux. Des parents, dans les rues venaient crier les noms de leurs enfants, espérant un écho favorable.
 
L’attaque fut menée par des jeunes de la JUVENTO, probablement sans la bénédiction des notables du COMITE de L’UNITE TOGOLAISE (CUT)
 
Drapeau lacéré, bousculades dans la foule, le gouvernement Grunitzsky devait avoir jugé son grand rassemblement contre-productif Et contre-productif il fut réellement La Mission de l’ONU conduite par le diplomate libérien Charles King accompagné de cinq autres diplomates du Canada, du Danemark, du Guatemala, des Philippines et de la Yougoslavie dut se rendre à l’évidence : le gouvernement de la République Autonome du TOGO, la Zotomie-Zinterne, était loin de faire l’unanimité, et ne correspondait pas du tout au rapport que la France et ses hommes de main, les représentants administratifs, délivraient à New-York. La Mission allait être confirmée dans son jugement par d’autres affrontements à l’intérieur du pays.
Laissons la conclusion au Camerounais Abel Eyinga qui fit un travail remarquable sur les indépendances du Cameroun et du Togo lorsqu’il travaillait au siège des Nations-Unies à New-York:
 
« Le jour de l’ouverture à New-York de la septième session extraordinaire du Conseil de Tutelle,.le 12 septembre 1957, la Commission [la Mission] dépose son rapport. C’est au vu de celui-ci que les Nations-Unies décident l’organisation au Togo français, avant la levée de tutelle, d’élections générales contrôlées par l’ONU, solution à laquelle se résignent les autorités coloniales et le gouvernement togolais des interlocuteurs administratifs, mais que les nationalistes accueillent avec ferveur comme une [grande] victoire.
 
Derrière l’optimisme de commande affiché par le colonisateur et ses satellites, se cachait une inquiétude profonde dictée par la crainte de voir les indépendantistes l’emporter au cours d’une élection où l’opinion réelle des Togolais pouvait enfin s’exprimer librement.» ( Abel Eyinga, Introduction à la politique Camerounaise,Ed L’Harmattan,p172).
 
Et ce furent les élections du 27 Avril 1958 qui balayèrent de la scène politique tous les « représentants administratifs », les hommes des Colons.
Quelle conclusion pour les élèves présents ce vendredi 31 Mai 1957 au Stade Municipal de Lomé (autrefois Stade Georges CLEMENCEAU) ? Nous n’avions pas eu de prix, donc pas même un petit cochon braisé ; nous avons failli nous-mêmes, dans les bousculades, être grillés (à la place de notre cochon ).
Mais au vu du résultat, nous sommes contents. Très contents !
 
      ABLODE GBADJA
 
John SEMUHA
Association des Togolais Libres (ATOL)
[email protected]
31 Mai 2017.

 
lomévi (www.togoactualite.com)
 

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