La voix qui crie dans le désert

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« Ma bouche sera la bouche des malheurs
qui n’ont point de bouche,
ma voix, la liberté de celles qui
s’affaissent au cachot du désespoir. » –  Aimé Césaire

Au Togo, le très médiatisé Accord Politique Globale (APG) signé entre les protagonistes de la crise postélectorale de 2005, a dix ans. Force est de constater que la montagne a accouché d’une souris. Les espoirs soulevés sont tombés et les promesses passées par pertes et profits.

La voix qui crie dans le désert

A qui la faute ?

Depuis longtemps déjà a commencé la valse des focus et le défilé des hypocrites. Le concert habituel des opposants responsables mais jamais coupables et partant jamais repentants.

A qui donc la faute ? Pour l’opposition, assurément au pouvoir en place, détenteur de tous les leviers et seul débiteur de la mise en application des recommandations de l’accord. L’échec est imputable exclusivement au chef de l’État. Nous, opposition, ne sommes que l’opposition, nous avons pour nous la virginité et la fonction tribunitienne d’accusation. Le seul rôle qui nous sied ne peut être que celui du procureur…Et les zadig d’emboucher le clairon des réformes non réalisées et principalement celles de la constitution qui seules leur permettraient d’accéder (enfin) au pouvoir tant convoité.

Oui, au pouvoir. Rien moins. Avec l’aide du peuple martyr. Cela va de soi.     L’appel est bien celui du soulèvement populaire. Il est à peine subliminal. Les chances d’être entendu sont néanmoins très minces car l’opposition togolaise telle qu’elle se présente aujourd’hui a très largement échoué à se structurer efficacement et peine à faire son autocritique et à réaliser son aggiornamento. Car cette simili opposition, confite d’incompétence et de suffisance, n’a brillé pendant plus de deux décennies que par ses errements incessants nourris par les ambitions personnelles de ses leaders ou ceux qui par opportunisme et habileté manœuvrière se sont imposés comme tels.  Les compromis bancals et les compromissions honteuses sur le dos du peuple martyrisé l’ont profondément corrodée et porté un discrédit profond et durable sur son action.

L’opposition togolaise telle qu’elle s’est bâtie face au régime de feu Président Eyadéma est morte. Ses derniers avatars représentés par l’ANC, le CAR et la CDPA se meurent aussi de la mort qu’ils se sont donnée et qui a pour nom : orgueil, manque de stratégie claire et de vision à long terme, déficit chronique à discerner le vrai sens de la lutte politique, incapacité proverbiale à s’entendre sur un socle commun de lutte pour la conquête du pouvoir et son exercice. Morte aussi d’une absence patente de culture du compromis constructif.

D’une surprenante cécité politique, elle prend très fréquemment pour proie, dans une candeur qui n’a d’égale que l’ambition débridée de ses cadres, l’ombre portée des avantages et des prébendes nombreuses qu’offre le pouvoir en place.  Présenter une telle opposition face à un pouvoir aussi radicalement dictatorial, tissé de meurtre, de violence politique, de trucage en tout genre sous le contrôle tutélaire d’une armée tribale, est une faute politique majeure et l’ambition personnelle portée au pinacle de l’action politique de ses leaders, un crime contre le peuple.  C’est cette opposition qui aujourd’hui en appelle au peuple togolais pour une alternance que leurs manquements continuels n’ont pas pu obtenir dans les urnes.

Un soulèvement populaire pourquoi faire ?

Le peuple souverain, doué d’un génie politique propre et infaillible sent confusément que ceux qui le sollicitent ne sont ni fiables ni fondamentalement différents de ceux qu’ils ambitionnent de remplacer. Le défilé au pouvoir de Koffigoh, Kodjo et Agboyibo n’a servi qu’à administrer aux yeux du peuple et du monde médusés la preuve éclatante de l’incroyable légèreté de l’homme politique togolais. De toute évidence, c’est à ce passif lourd, qu’il faut d’abord s’attaquer et qu’il faut résorber en priorité.  Le pouvoir se conquiert et n’échoit en définitive qu’à ceux qui y sont préparés et qui s’en rendent dignes par une fermeté droite dans la conduite de l’action.

Droiture. C’est le maître-mot.  

Inutile d’enfourcher des chimères et de rêver de lendemains qui chantent ! Le peuple décidé ne vient-il pas de chasser récemment du pouvoir l’hydre burkinabè ? Le printemps arabe n’est pas si loin. Au Bénin et au Ghana voisins l’alternance joue à plein. Le peuple doit prendre son destin en main, ruer dans les brancards de l’histoire, bouter hors des arcanes du pouvoir la satrapie triomphante et… cerise sur le gâteau, donner le pouvoir à qui peut dignement le conduire. Immaturité politique d’un rêve qui prend naissance et se déploie dans l’oubli des exigences minimales d’une alternance politique qui passe par la construction lente mais opiniâtre d’une crédibilité nationale et internationale.

Las. Le peuple togolais, souvent cocufié s’est fortifié dans l’adversité et jouit à présent d’une maturité bien supérieure à celle de ceux qui prétendent le conduire. Il est collectivement intelligent et plus encore il a de la mémoire. C’est un corps vivant qui, comme l’esclave, se souvient de la douleur et des traces du fouet, des morts violentes et des saignées par ruisseaux. Le peuple ne veut plus souffrir pour des politiciens indignes et incapables de le conduire à la victoire. Le peuple attend que ses leaders se hissent à son niveau et atteignent la gravita qui seul fait la trame de l’homme politique responsable.

Et le peuple togolais a bien raison.  

L’opposition togolaise, composée d’hommes et de femmes individuellement remarquables par ailleurs, peine dramatiquement à trouver la profondeur idoine pour conduire une action victorieuse.

Je me rappellerai toujours la grande gêne éprouvée devant cet interlocuteur indélicat qui me lance : « Ah ! vous êtes du Togo ? Du pays où existe l’opposition la plus bête au monde ? »  Que répondre face à un constat aussi inopportun mais oh ! combien lucide ?

Face à un pouvoir tortionnaire et une armée tribale et dictatoriale tournée contre le peuple, répondre sur le mode mineur d’une opposition moyenne et a fortiori “bête” d’amateurs et de pieds nickelés s’analyse ici aussi comme une faute politique historique que ses prétendus leaders devraient porter sur la conscience.

La lutte devrait prendre la forme d’un sacerdoce, mieux d’une oblation sacrée de sa vie au service de la libération du peuple. L’improvisation des méthodes, les errances politiques ainsi que les ambitions personnelles mal réglées ne sont pas de mise. Le Togo a besoin de géant politique de la stature de Mandela ou de Sankara pour s’en sortir. Or nous ne voyons sévir et encombrer l’horizon de la contestation que des nains politiques, des amateurs véreux, avides d’un pouvoir rapide et de préférence profitable, des opportunistes de profession, habiles dans la maraude politique qui conduit à la prise empressée de sa part du gâteau national.

Le peuple est prêt, le peuple est vigilant. Le peuple attend son leader. Nul doute qu’il le reconnaîtra au premier regard.  Aussi avant d’en appeler au peuple, le bon sens voudrait que cette opposition gangrenée et discréditée consente à se refonder en renouvelant aussi bien ses cadres que son offre politique.  Il est à parier que l’opposition togolaise, dans l’impréparation qui est la sienne, ne saurait quoi faire aujourd’hui d’un pouvoir dont elle aura hérité par la grâce du peuple.  Le peuple attend, anxieux et ployant sous l’une des dictatures les plus impitoyables au monde que l’opposition fasse courageusement sa mue politique. Il attend qu’elle reprenne les bases corrompues et vacillantes de son assise populaire, qu’elle lui présente des gages solides de respectabilité, d’intégrité et d’honnêteté avec à la clé un renouvèlement profond des cadres, qu’elle fasse mieux que le pouvoir en place qui, pour le pire certes, sait rajeunir et renouveler son personnel y compris en débauchant les meilleurs jeunes tenus durablement en lisière des postes en vue dans l’opposition.

Il faut changer radicalement de logiciel   

Alors seulement vous retrouverez un peuple mobilisé, prêt à relayer vos mots d’ordre et à aller, comme par le passé, au sacrifice suprême pour sa liberté. Oui le peuple togolais sait mourir pour sa liberté. Il l’a prouvé au long de l’histoire. Mais il  ne veut plus dans sa grande sagesse sacrifier ses enfants pour rien ou pour les ambitions échevelées de certains. Balayez devant votre porte et hissez-vous à la hauteur des ambitions légitimes du peuple togolais. Il vous y attend pour  ré-enchanter la vie politique.

Faillirez-vous encore une fois ?

Les soubresauts des derniers mois, la crise persistante au sein du CAR et l’appel plus ou moins assumé du recours à son fondateur Me Agboyibo du fin fond de sa retraite, attestent de l’immaturité du personnel politique de ce parti et plus encore de l’échec personnel de son fondateur qui a créé apparemment un parti pour LUI et n’a pas su lui donner les moyens de LUI survivre. Les atermoiements et l’imperium dont se prévaut l’UFC, les turpitudes et compromissions en tout genre du personnel politique de l’opposition, poussent malheureusement au pessimisme. Au Togo, l’histoire repasse allègrement les plats.

Dans les années 90 et après le succès d’une conférence nationale souveraine, le Togo a accouché d’un système démocratique au forceps (comme toutes les démocraties) avec des règles du jeu fragiles mais bien établies que le sérieux d’une opposition responsable et unie aurait pu consolider et approfondir. Le pouvoir du tyran était bien à terre. Cette opposition n’a pas été simplement capable de s’entendre pour le ramasser et l’exercer, oubliant au passage les sacrifices sanglants du peuple qui a permis un tel avènement.  L’échec est patent.

Le pire est que plus d’un quart de siècle après, les mêmes sont toujours là et réclament avec la morgue et la suffisance des contritions imparfaites, de ce même peuple trahi et mutilé, l’offrande du pouvoir.

Qui de Kodjo, Gnininvi, Agboyibo, Koffigoh, Fabre, Agbeyomé..est revenu vers le peuple dans une contrition sincère ? Aucun. Au contraire tous ont continué à plastronner, sûrs de leur bon droit et de leur supériorité sur la masse indifférenciée et analphabète qu’est le peuple togolais.

Ne vous y trompez pas. Le peuple vous le rend bien. Il attend juste le tribunal de l’histoire qui ne saurait manquer.

Cependant que les jeunes talents sont sacrifiés, les “puceaux” talentueux découverts avec bonheur lors de la CNS de la génération de Jean Dégli, Claude Ameganvi et de feu Tavio Amorin sont toujours en déshérence, vivotent et peinent à se faire entendre, largement et toujours barrés par les “caciques” qui font au mieux le jeu efficace de la perpétuation de la machine militaro – politique qui opprime le peuple togolais. C’est criminel.

Le jeu délétère du qui-perd-gagne se perpétue allègrement au Togo. M. Fabre Jean-Pierre a été deux fois candidat malheureux à l’élection présidentielle au Togo. Deux échecs que la vérité historique ne peut lui imputer directement. Il n’est même pas douteux que M. Fabre ait gagné par deux fois ces élections. Son heure est sans aucun doute passée. Son logiciel n’a pas fonctionné. Il serait temps de passer à quelqu’un d’autre, avec des idées neuves et une dynamique nouvelle. Que ne passe-t-il pas la main ? Plus personne ne peut prétendre être candidat de l’opposition contre le régime Gnassingbé ? Fabre se prend-il, lui aussi, pour l’homme providentiel ? L’autocratie d’une telle démarche n’a rien à envier au désir de maintien vaille que vaille du pouvoir en place.

Il en va de la crédibilité même de l’opposition togolaise qui réclame à cors et à cris l’alternance au sommet de l’État alors même qu’elle est incapable de la pratiquer en son propre sein

Le constat est simple, cette opposition a du mal à regarder la réalité en face et continue à se ruer contre la clameur du jour : « le chef ne saurait mal faire. Sa stratégie ne saurait être mauvaise. Seules les circonstances sont en cause parce que mauvaises ». C’est l’antienne des B. Adjamagbo, Gogue et consorts toujours à la tête des partis et enfourchant des stratégies toujours perdantes.

Encore une fois, le parti majoritaire et dictatorial fait beaucoup mieux en termes de vélocité en matière de changement politique même si c’est pour le pire. Aujourd’hui M. Faure n’hésite pas à renouveler à tour de bras son personnel politique.

Le Togo est à l’agonie. Il est terrassé par un pouvoir dictatorial vieux d’un demi-siècle efficacement épaulé par une opposition inefficace et désunie.

Le martyr du peuple continue. L’histoire retiendra la non assistance à peuple en danger.

K. Jean-Baptiste
21 novembre 2016

27Avril.com