Amadou Rouf Raimi

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Né au Bénin et diplômé de l’Essec, il préside aujourd’hui le conseil d’administration de Deloitte France, l’un des grands cabinets d’audit internationaux.

Il ne boit pas d’alcool, ne fume pas, aime se délasser au hammam et pratique assidûment, chaque week-end, la marche à pied entre la place Pereire (dans le 17e arrondissement de Paris) et le pont de Suresnes. À bientôt 60 ans, la vie d’Amadou Rouf Raimi, qui achèvera en juin prochain son premier mandat de quatre ans à la tête du conseil d’administration du cabinet d’audit Deloitte France, ressemble beaucoup à celle d’un athlète. Ou, mieux encore, d’un ascète. Élégant et discret, ce Franco-Béninois né à Porto-Novo, la capitale administrative du Bénin, il y a presque 60 ans, semble peu sensible au mirage de l’argent. Ce qui, dans son milieu professionnel, n’est sans doute pas très fréquent. « Le confort matériel n’a jamais été déterminant dans mes choix de vie. C’est l’enrichissement intellectuel qui a toujours prévalu », confie-t-il. Courtois, Raimi est plutôt décrit par ses proches comme un homme stable et posé. « Dans bien des situations où beaucoup auraient eu des réactions de cow-boys, il s’est distingué par son calme et sa pondération », lance son ami Roger Sidokpohou, rencontré sur les bancs du lycée il y a une quarantaine d’années. Dans ce profil presque janséniste, seul le goût affirmé de l’intéressé pour les groupes de musique afro-cubaine des années 1960 apporte une touche de fantaisie.

FIDELITE A TOUTE EPREUVE

Est-ce à son curriculum vitae en béton que Raimi doit son élection, l’an dernier, à la vice-présidence du conseil d’administration international de Deloitte Touche Tohmatsu, l’un des quatre grands cabinets d’audit de la planète ? En partie, peut-être, mais pas seulement. Car Raimi fêtera également cette année ses trente-deux ans de maison, une ancienneté exceptionnelle dans la profession.
Habituellement, explique-t-il, les jeunes envisagent plutôt le métier comme « un simple complément de formation ». Avant d’intégrer tel ou tel fleuron de l’industrie française ou anglo-saxonne. « L’audit permet d’acquérir rigueur et méthode. Quand, en sortant d’école, on hésite entre plusieurs orientations, c’est une filière qui permet de connaître les entreprises et les secteurs d’activité dans le vent », précise Raimi.
Recruté en 1976 par Deloitte alors qu’il sort à peine de l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec) – « c’était encore le bon temps, quand les sociétés recrutaient les étudiants dès leur sortie de l’école », se souvient-il -, il fera le choix de la fidélité à son premier employeur et ne s’autorisera au cours de sa carrière que deux brèves parenthèses. La première, en 1981, quand il décide de passer quelques mois en Grande-Bretagne, « histoire de respirer et de parfaire [son] anglais ». La seconde, en 1985, lorsqu’il accepte une mission financée par la Banque mondiale consacrée à la réhabilitation des entreprises publiques au Bénin. La proposition tombe on ne peut mieux, puisqu’il se pose, à l’époque, la question de son éventuel retour dans son pays natal. Grâce à l’institution financière, il va pouvoir y retourner régulièrement. Et y mûrir sa réflexion.
Mais après deux années à faire la navette entre Paris, Washington et Cotonou, il choisit finalement de rentrer à Neuilly. « Au début des années 1990, le cabinet connaissait un développement accéléré, les opportunités se multipliaient », explique-t-il. Quelques mois après son retour, Raimi prend la direction du groupe audit spécialisé dans les « grands clients ». Un euphémisme qui, dans le jargon de la maison, désigne les poids lourds de la Bourse de Paris : EDF, Lafarge, BNP Paribas, L’Oréal, Louis Vuitton Sa nouvelle fonction lui permet d’acquérir la stature nécessaire pour briguer différents mandats électifs : administrateur, vice-président du conseil d’administration France, représentant de la France au conseil d’administration de Deloitte monde, notamment. Avec la fortune que l’on sait.
En dépit de son parcours professionnel sans faute, Amadou Raimi tient un discours quelque peu décalé. Voire franchement dissonant, au moins pour un patron. On connaît la sainte Trinité du monde dans lequel il évolue : « argent, compétition, rendement ». Lui ne jure que par « le partage », « l’équité », « l’humilité ». « Dans notre métier, se justifie-t-il, le travail en équipe et le respect des autres sont indispensables pour réussir. »
Selon Karim, son frère, « ces valeurs, c’est notre mère qui nous les a inculquées. Et Rouf ne les a jamais oubliées. Pendant ses études en France, il n’a jamais cessé de nous envoyer des manuels scolaires introuvables au pays. » L’audit ? De cette discipline réputée austère, sinon ennuyeuse, il parvient à faire un enjeu de société. « Dans un monde dominé par l’économie, notre métier est déterminant. En garantissant les informations financières des entreprises, nous permettons à la veuve de Carpentras de choisir quels titres de société elle va acheter. C’est un rôle important pour l’équilibre de la cité. »

RENTRER AU PAYS ? POURQUOI PAS ?
Modeste, ce père de trois enfants jure que son itinéraire n’a rien d’exceptionnel et ne diffère en rien de celui « de beaucoup d’Africains méritants ». Il continue de croire dur comme fer aux vertus de la persévérance, de l’effort, de l’éducation. « Rouf fait passer la rigueur et la qualité du travail avant tout », confirme son frère. Tout au long de sa scolarité, ses parents ne lui ont jamais donné qu’une seule consigne, mais formelle : cravacher. En classe de première, ils iront jusqu’à le retirer du lycée Béhanzin de Porto-Novo, le meilleur du Bénin, parce que les élèves avaient déclenché une interminable grève et que l’année scolaire se trouvait menacée. Pour pouvoir passer son bac, le jeune Amadou intègre alors le collège Bessieux de Libreville, lui aussi fort coté. Son bac en poche, le jeune homme obtient une « bourse d’excellence » et s’envole pour Grenoble. Là, ce n’est pas la fac qui l’attend, mais une classe préparatoire aux écoles de commerce, puis l’Essec.
Pur produit de la méritocratie à la française, Raimi en a hérité un mode de fonctionnement qui, dit-il, le dissuade de retourner travailler, pour le moment, au pays, même s’il y reste très attaché Ce ne sont pourtant pas les occasions qui lui ont manqué : il a déjà décliné un maroquin ministériel et connaît plusieurs membres de l’actuel gouvernement. « Avec mon expérience, je risquerais d’entrer en conflit avec l’environnement local », estime-t-il. « Il travaille depuis plus de trente ans dans un système aux normes très strictes. S’il les appliquait au Bénin, il risquerait de vexer bien des gens », analyse son frère.
Amadou Raimi n’en affirme pas moins vouloir servir l’Afrique et les Africains. Mais autrement. Par exemple, en remportant le Prix spécial de la diversité, déjà décerné à Deloitte, en 2006, par un influent institut américain de conseil en management.

Jeune Afrique