Affaires Sébastien Ajavon, Pascal Bodjona : Le triomphe de la justice au Bénin, le règne de l’injustice au Togo

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Découverte d’une cargaison de cocaïne dans un conteneur appartenant à sa société et arrestation de Sébastien Ajavon. Telle est l’affaire qui a défrayé la chronique au Bénin ces derniers temps, avec son lot de coulée d’adrénaline et de bile. C’est devenu une affaire nationale, les populations prêtes à laisser leur vie pour exiger la libération de l’homme qu’elles croient victime d’une cabale. Et au finish, la justice a triomphé. Et si seulement Sébastien Ajavon était togolais, et avait donc affaire au pouvoir maléfique de Lomé ?

Caricature : Donisen Donald / Liberté

La démocratie et la justice béninoises ont gagné

Très peu d’observateurs auraient imaginé voir innocenter Sébastien Ajavon de si tôt, au vu de l’ampleur qu’a prise l’affaire. Le 28 octobre 2016, comme par hasard, il fut découvert une cargaison de 18 kg de cocaïne estimée à 9 milliards de FCFA dans un des conteneurs de gésier importé par sa société de produits congelés Comon SA. Toutes les conditions étaient réunies pour l’appréhender. Une telle affaire était sensible, la lutte contre le trafic de drogue étant un combat mondial et qui intéresse surtout les grandes puissances occidentales. L’information a même circulé que ce sont des services secrets américains qui l’ont filé depuis l’Occident et alerté les autorités béninoises.

La conviction partagée au Bénin, et même au-delà des frontières, notamment au Togo, était que le « Roi du poulet » était victime d’un coup fourré du pouvoir en place. On voyait derrière la main invisible de Patrice Talon qui voulait le coincer et s’enlever des pieds une épine, éliminer un adversaire politique et concurrent sérieux pour le fauteuil présidentiel. Ce n’était pas trop farfelu lorsqu’on sait que Sébastien Ajavon était le faiseur de roi à l’élection présidentielle de mars 2016. Arrivé officiellement 3e au premier tour – certaines sources proches de l’ancien régime racontent même que c’est lui qui était second et que les résultats ont été renversés au profit de Talon-, il s’est rallié, avec la majorité des opposants candidats, à Patrice Talon et le porta au Palais de la Marina. C’est évident qu’il a une bonne partie de l’électorat dans sa poche, et un tel personnage pourrait être une épine aux pieds du président béninois. Bon, ce ne sont encore que supputations et procès d’intentions.

Certains observateurs soupçonnent un plan concocté pour tracer le sillon de la montée au pouvoir de Sébastien Ajavon, comme avait fait Boni Yayi à Patrice Talon sans le savoir. Faut-il le rappeler, le « Roi du coton » était accusé par l’ex-président dont il était un proche, de tentative d’empoisonnement, de coup d’Etat et autres maux et a connu une longue traversée du désert avant de se voir s’ouvrir les portes du Palais de la Marina. L’hypothèse est sans doute très compliquée à croire. Mais les gens se posent encore des questions. D’où vient la drogue ? Qui l’a alors déposée dans le conteneur ? Quelles sont ses motivations ? Autant de zones d’ombre qui restent encore à élucider.

Ce dénouement fera sans doute des dommages collatéraux. C’est un coup sérieux porté au pouvoir de Patrice Talon. La conviction qui sera partagée au sein de l’opinion, c’est qu’il aura essayé d’éliminer l’un des chouchous du peuple béninois pour avoir les mains libres, et c’est la mobilisation populaire qui lui a fait rebrousser chemin. Il va sûrement en trainer les stigmates. Mais l’essentiel à retenir, c’est que Sébastien Ajavon a été libéré après une comparution marathon, de même que ses trois collaborateurs arrêtés, au « bénéfice du doute », pour manque de preuve tangible de leur culpabilité. Une fois de plus, c’est la justice béninoise qui vient de triompher. Elle a déjà suffisamment prouvé son indépendance, avec le culot (sic) eu par le juge qui avait innocenté Talon dans ses déboires avec Boni Yayi ; mais elle la prouve davantage, avec cette issue presqu’inattendue dans l’affaire Sébastien Ajavon. En l’absence ou devant l’insuffisance de preuves, il est bienséant de libérer le prévenu, en attendant que les enquêtes et instructions ultérieures n’apportent d’autres éléments. Au-delà de la justice, c’est la démocratie béninoise qui vient une fois de plus de gagner.

Et si Sébastien Ajavon était togolais ?

La question peut paraitre farfelue aux yeux de bien de gens. Certains lui trouvent d’ailleurs des origines togolaises, surtout que des familles portent ce patronyme au Togo. Loin de ces considérations difficiles à prouver, la quintessence de l’interrogation était de savoir si Sébastien Ajavon était par hasard un acteur politique togolais et avait affaire au pouvoir Faure Gnassingbé, le dossier connaitrait une issue aussi heureuse et de si tôt. Pas sûr, lorsqu’on connaît la valeur de la justice dans notre pays. L’illustration patente est le sort subi par Pascal Bodjona et autres opposants politiques dans des dossiers signalés.

Sébastien Ajavon au Bénin, Pascal Bodjona au Togo, les deux dossiers n’ont pas grand-chose en commun. Chez le voisin de l’Est, il s’agit d’une affaire de schnouf alors qu’ici, il est simplement question d’escroquerie présumée. Cette affaire d’escroquerie, du moins le volet Pascal Bodjona n’aurait jamais existé si les détracteurs de l’ancien ministre de l’Administration territoriale n’avaient pas trouvé l’occasion de le coincer et l’empêcher de mettre en œuvre ses supposées ou réelles ambitions présidentielles. Il s’agit d’un dossier cousu de fil blanc sur toute la ligne. La soi-disant victime, l’Emirati Abbas Al Yousef qui voulait aussi profiter de l’argent d’autrui – une certaine fortune de Robert Guei cachée dans une certaine banque togolaise qu’il voulait aider à sortir – est devenue un saint protégé par les gouvernants togolais qui se sont plutôt acharnés sur des compatriotes, Bertin Agba et Pascal Bodjona. Le sort de l’ancien bouclier de Faure Gnassingbé est l’illustration parfaite de l’instrumentalisation de la justice togolaise.

Dans le cas Ajavon au Bénin, il y a eu au moins une preuve matérielle, la cargaison de cocaïne estimée à 9 milliards de FCFA. Mais dans le dossier Pascal Bodjona, il n’y a jamais eu une once de preuve de l’accusation. Faut-il le rappeler, l’ancien ministre est accusé d’être témoin de l’escroquerie. Et pour tout argument, on met en avant un cadeau que lui aurait fait l’Emirati, une certaine montre Rolex. Alors même que ce geste a été fait à d’autres pontes du régime à l’époque, c’est Bodjona seul qui a été inquiété. Ce simple soupçon de complicité – son statut de témoin va évoluer à celui de complice au gré du temps – va le conduire en prison, malgré la légèreté des griefs. Il fera d’abord sept mois à la Gendarmerie de septembre 2012 à avril 2013, avant de se voir à nouveau déposé, cette fois-ci à la prison civile de Tsévié en août 2014 jusqu’en février 2016. Le plus cocasse était que pendant qu’on s’acharnait sur un simple témoin ou complice, le cerveau présumé de l’escroquerie, le Français Loïk Le Floch-Prigent et son bras agissant togolais, l’homme d’affaires Bertin Agba étaient libres comme le vent et se promenaient à travers le monde, et la victime présumée introuvable. Au-delà de ce dossier Bodjona, on peut évoquer aussi l’affaire des incendies où des preuves matérielles et spirituelles ridicules brandies – bidon d’essence, allumette, cocktail Molotov, préparation mystique…- ont suffi pour inculper les responsables et militants de l’opposition, envoyer certains en prison où on déplorera un décès (Etienne Yakanou). Pendant ce temps, les vrais pyromanes et leurs commanditaires pourtant bien identifiés sont laissés libres.

Au demeurant, c’aurait été au Togo, Sébastien Ajavon implorerait l’intervention du bon Dieu même qu’il ne s’en serait jamais sorti. Avec le pouvoir de Lomé, tant que tu es dans la ligne de mire, on finit par t’avoir. Même s’il faut fabriquer les preuves et si elles ne valent rien, pour ce faire. Ici au 228, l’absence de preuve vaut une preuve de culpabilité suffisante pour envoyer un innocent en prison. C’est le règne absolu de l’injustice, de l’arbitraire, c’est l’instrumentalisation de la justice à des fins de règlement de compte, pour coincer les adversaires politiques…

Source : Tino Kossi, Liberté

27Avril.com